Aimer et la question de l’identité personnelle

Le thème de culture générale de cette année, « aimer », peut légitimement dérouter par son caractère extrêmement large, voire vague.

Pourtant, ce thème est intimement lié à une problématique classique de la philosophie : celle de l’identité personnelle.

En effet, le verbe « aimer » invite à se poser la double question de son sujet et de son COD : qui aime quoi ?

Aimer quelqu’un, ce n’est pas simplement apprécier sa compagnie le temps d’un instant : il s’agit bien plutôt d’un sentiment durable, stable et continu dans le temps. Or comment aimer quelqu’un durablement, alors même que la personne aimée peut toujours changer, pour le meilleur comme le pire ?

L’amour authentique suppose que l’identité du sujet dans le temps ne soit pas une illusion

La question que soulève donc inexorablement le verbe « aimer » est celle, éminemment aporétique, de l’existence ou non d’une identité personnelle.

Si comme Hume, on estime que l’identité personnelle n’est qu’une fiction, alors on exclut définitivement toute possibilité d’existence d’un amour authentique. En effet, Hume remarque que notre impression universelle d’être toujours la même personne résulte de notre faculté, proprement humaine, à associer des impressions qui sont pourtant toujours distinctes les unes des autres. Dans son Traité de la nature humaine, Hume se pose la question suivante : sommes-nous encore nous-même lorsque l’on dort ? On pourrait prolonger cette réflexion en se demandant si l’on aime toujours lorsque l’on dort.

On peut ainsi résumer cette aporie de l’identité personnelle : d’une part, nous avons tous la commune impression, à la première personne, d’être toujours les mêmes tout au long de notre vie, mais d’autre part si nous devions définir précisément cette relation d’identité entre les « moi » des différentes époques de notre vie, nous rencontrerions une difficulté insurmontable.

Dans ce cadre, la quête de l’amour d’un autre apparaît comme un moyen de rassurer cette inquiétude du sujet quant au caractère évanescent, insaisissable de sa propre identité. D’où l’obsession intemporelle de s’assurer que l’autre « nous aime pour nous même ». C’est là la définition de l’âme-sœur : cette autre personne qui nous comprend (au sens littéral, com-prendere), qui contient en elle la preuve de notre identité.

L’amour interpersonnel, une version imparfaite de l’amour divin

Ce lien ténu entre amour et identité n’échappe pas à Pascal, qui en entreprend une lecture théologique dans ses Pensées et conclut lui aussi, à l’impossibilité d’un amour qui ne soit pas une illusion, un divertissement de la réalité.

L’étude du fragment 181 des Pensées, qui ouvre la section 2 du « Souverain bien » permet de comprendre le pessimisme de Pascal quant à l’existence de l’amour authentique. Ce texte, dont il faut bien cerner la portée théologique, est intitulé « Que l’Homme sans la foi ne peut connaître le vrai bien, ni la justice ».

Dans ce fragment, Pascal analyse la question que se posent inlassablement les amants : « m’aimes-tu vraiment pour moi ? », ou sa variante « m’aimerais-tu toujours si mon apparence physique devenait repoussante ? ». Cette éternelle angoisse reflète selon Pascal un manque, une carence impossible à combler dans notre identité : la quête de la reconnaissance de notre identité par l’amour de l’autre traduit notre incapacité absolue à mener notre vie sereinement sans nous poser la question existentielle du « qui suis-je ? », ou plus précisément du « où se trouve la substance de mon identité ? ».

La conclusion de Pascal, homme de foi, est sans appel : la quête de l’amour humain est un leurre. Cet amour interpersonnel, toujours décevant, ne constitue qu’une version imparfaite du seul amour authentique, celui qui unit la Créature à son Créateur, soit encore celui qui unit l’Homme à Dieu.

C’est ainsi que Pascal affirme, au sujet de cette carence identitaire qui rend l’Homme inapte au bonheur : « ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même ».

Aimer, un acte tourné d’abord vers soi, plutôt que vers l’autre ?

Si la position de Pascal doit bien entendu être replacée dans son contexte historique et théologique, on peut néanmoins en retenir un élément essentiel pour le traitement du thème de cette année : si le besoin d’aimer, comme celui d’être aimé, est si universel, c’est peut-être parce qu’il permet précisément à tout un chacun de se rassurer quant à l’existence de son identité propre, et donc de sa particularité, de son individualité. Dans cette perspective, aimer apparaît alors comme un sentiment éminemment égoïste et tourné vers soi-même, contrairement à ce que le sens commun pourrait nous faire croire.

Références :

David Hume, Traité de la Nature Humaine, 1739-1740

Blaise Pascal, Pensées, « Que l’Homme sans la foi ne peut connaître le vrai bien, ni la justice », 1669-1670.

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