Au Pérou, l’ombre de Fujimori continue de déteindre sur la politique

Loin d’être un poisson d’avril, la Cour Constitutionnelle péruvienne a autorisé ce 1er avril 2022 la libération de l’ancien président Alberto Fujimori. Une libération accordée bien avant l’heure pour celui qui avait été condamné en 2009 à vingt-cinq ans de prison dans plusieurs procès pour crimes contre l’humanité et corruption durant ses dix années au pouvoir (1990-2000).

Cette décision motivée par l’État de santé d’Alberto Fujimori, 83 ans, a provoqué de massives manifestations dans toutes les grandes villes du pays mais aussi la colère de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme qui avait prononcé plusieurs sentences pour condamner des massacres perpétrés par les hommes de main de Fujimori, notamment par le groupe Colina.

 

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Une décennie sanglante sous l’aire Fujimori

L’aventure politique d’Alberto Fujimori remonte aux années 1980. Fils d’immigrés japonais, il prend la tête du Cambio 90, un nouveau parti politique en 1989. Axé sur un discours populiste, sa campagne gagne les esprits, mais aussi les urnes. Au cœur d’un Pérou en proie aux 7 000% d’hyperinflation, le jeune ambitieux promet de strictes réformes sociales.

Fujimori lance alors sa campagne néo-libérale, baptisée le « Fujichoc ». A travers de grands plans de dérégulation, de privatisation de l’économie ou encore de réductions des services publics, il atteint ses objectifs. Ce choc économique n’est toutefois pas sans effets, notamment pour les classes les plus pauvres.
 
En plus de l’aspect économique, son mandat est marqué par une forte dimension sécuritaire. En effet, la guérilla maoïste du Sentier Lumineux sévit au Pérou depuis les années 1980. Basée sur un modèle communiste, la guérilla s’associe avec les paysans et déclare une « guerre populiste » à l’encontre du gouvernement. Au nom de la lutte contre la guérilla, Fujimori met progressivement en place un gouvernement autoritaire, voire dictatorial.

Des groupes paramilitaires protégés par l’Etat, tel que le Grupo Colina, émergent. Sous le prétexte de la répression du Sentier Lumineux, il fait éliminer opposants politiques, militants des droits de l’homme mais aussi défenseurs des droits indiens.

Le 3 novembre 1991, quinze personnes dont un enfant sont tués par le groupe Colina dans le quartier Barrios Altos à Lima. Ce massacre est considéré comme une violation claire des droits humains sous la présidence de Fujimori.

Réélu en 2000 pour un troisième mandat, il s’enfuit au Japon et annonce sa démission tandis que le Parlement vote sa destitution pour « incapacité morale ».


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Une voix qui raisonne encore dans les institutions péruviennes

Durant les manifestations, la foule accable évidemment la Cour constitutionnelle. Celle-ci est une commission mixte du parlement, composée des différents partis qui y siègent afin de prendre en charge le processus d’élection des juges du Tribunal constitutionnel.

Si le pouvoir législatif décide de ces nominations, l’actuel président du Tribunal constitutionnel est un fujimoriste revendiqué, allié de la fille d’Alberto, Keiko Fujimori.

 

Cette libération n’est pas la seule décision de la Cour à avoir fait débat depuis sa nomination. En effet, elle a déclaré que le massacre de prisonniers dans les années 1980 (dans le conflit interne avec le Sentier Lumineux) ne relevait pas de crime contre l’humanité, d’où la possible annulation des procès des militaires en cours.

Plus encore, la Cour constitutionnelle a récemment annulé la consultation des populations indigènes avant l’implantation de projets d’extractions minières, sources de contamination de celles-ci et à l’encontre des droits humains.

 

D’un point de vue du droit international, la libération de Fujimori a directement fait l’objet d’une contestation de la part de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU.

De même, la Cour interaméricaine des droits de l’Homme s’est positionnée à l’encontre de cette décision, elle qui avait prononcé la sentence il y a treize ans. Celle-ci a d’ailleurs ordonné à l’Etat péruvien de ne pas libérer Fujimori tant qu’ils ne se réunissaient pas.

 

Un héritage comme obstacle au progrès

Pour les Péruviens, Fujimori n’a fait que diviser le pays. Malgré tout, il a été élu démocratiquement trois fois. Même si sa fille porte l’héritage Fujimori, elle a perdu les dernières élections présidentielles, toutefois de peu.

A noter qu’elle était tout de même candidate aux trois dernières élections présidentielles avec des scores assez importants. Très régulièrement, des manifestations ont lieu dans les grandes villes du pays pour ces nombreux crimes laissés sans procès : allant des massacres jusqu’à la stérilisations des femmes pauvres ou indiennes. La grâce de Fujimori réveille ainsi cette mémoire douloureuse.

 

Dans cet élan de révolte, la gauche, totalement sacrifiée sous le pouvoir de Fujimori, se joint aux manifestations. Le président récemment élu Pedro Castillo (élu en Juillet 2021 à 50,1% des suffrages contre Keiko Fujimori) fait également face à une nouvelle crise politique et institutionnelle : le Pérou a en effet connu neuf présidents en dix ans tandis que Castillo est également passé à un rien d’une destitution pour « incapacité morale », demandée par le Parlement.


Dès lors, c’est toute une « mafia fujimoriste » qui règne encore et pilonne la politique péruvienne. Depuis l’avènement du mouvement en tant que force politique dès 2016, elle n’a cessé d’entraver les élans démocratiques du pays par sa majorité au Congrès. Le chemin vers la démocratie en Amérique Latine semble encore long et semé d’embûches.

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