Cet animal qui nous hante… Kafka et les coléoptères – Bruno Roche

L’animal marque de sa présence l’œuvre de Kafka ; les animaux s’y parlent à eux-mêmes, se parlent entre eux, les hommes finissent parfois comme des animaux, parfois se transforment en animaux, prolongeant ainsi ce grand principe du vivant qu’est la métamorphose.

« Quel changement dans ma vie, et pourtant, comme ma vie, au fond, a peu changé ! ». Ainsi commence Les recherches d’un chien, recherches d’un chien sur ce qu’est être un chien, recherches tout à fait superflues pour le chien qui penserait qu’être un chien, c’est être un chien ; pour que cette recherche s’engage, il faut une « fêlure », que quelque chose boîte pour que naissent ces recherches « menées sans espoir, mais qui me sont indispensables ». Combler « la fêlure », être enfin normal, participer au grand dessein collectif du monde des chiens, être heureux tous ensemble de ce que l’on est. Une telle ambition n’est pas hors de portée, dans le monde des chiens, ce n’est pas la norme qui dit le normal, c’est la tendance naturelle à la prédation, la reproduction, la conservation et la puissance dont chacun dispose qui régule la vie des congénères. Mais ce chien-là n’est pas un chien comme un autre, il constitue peut-être une minorité plus ou moins agissante susceptible de réclamer la plus grande attention, le plus grand respect, la plus grande écoute pour des phénomènes bizarres, exceptionnels, pour tout dire, quantité négligeable.

 

Tous les personnages de Kafka sont devant une énigme dont ils s’entêtent à vouloir la résolution : ils ne cherchent et ne veulent la raison d’être de ce qui leur arrive que pour pouvoir enfin rentrer dans le rang, mener une vie normale et ordinaire, dont un cours malheureux des événements semble s’acharner à les en priver, pouvoir jouir de l’heureuse paix de celui qui a une place, qui se sent vraiment à sa place. Mais, pour qu’il y ait une place, il faudrait qu’il y ait une Loi, et c’est bien pourquoi tous cherchent la Loi ; privés de Loi, comme Joseph K. dans Le Procès, privés de cette loi qui pourrait à coup sûr livrer les raisons de notre culpabilité, tous sont inquiets, cette secrète fêlure les empêche d’être sereins, ils ressentent « une inquiétude qui ne pourra jamais être tout à fait apaisée ».

L’animal du terrier (Le terrier) connaît la même inquiétude ; il aspire à la paix, mais ne peut la trouver dans l’environnement hostile de ses galeries, dans ce souterrain où les ennemis sont légions, dans ce terrier qui est « un grand trou qui ne mène nulle part ». Il faut que le temps ait fait son œuvre, qu’il ait offert la possibilité d’un dépassement de l’inquiétude, d’une installation dans la vie, pour que l’amertume se fasse jour, pour que le dépit s’exprime devant une condition si troublée et tourmentée : « Au zénith de ma vie (…), je n’ai jamais une heure de vraie tranquillité ». L’animal n’a pas réussi à sécuriser son terrier, à en boucher toutes les issues, il n’est pas parvenu à neutraliser toutes les possibilités d’agression, les solutions mises en place ne cessant de faire surgir de nouveaux problèmes ; le dispositif de défense n’est pas sans faille, lui aussi connaît une fêlure, on ne pourra décidemment ne jamais être tranquille. Mais, loin de se résigner, l’animal du terrier échafaude un nouveau plan, envisage la construction d’une nouvelle galerie qui pourrait prévenir l’intrusion de toute nouvelle puissance ennemie ; il n’est cependant pas dupe de cette nouvelle illusion à laquelle il se laisse aller : « Cette galerie m’apporterait la solitude. Je n’en suis plus à chercher la certitude ». On ne refermera pas la faille et on ne cessera cependant de chercher à la refermer, comme l’animal du terrier, nous sommes en proie à un malaise, nous sommes des proies en proie à la fêlure, l’ennemi n’est hors de nous que parce qu’il est en nous ; et c’est un malaise qui est aussi un vertige, quelque chose d’animal et de lancinant, pas une idée, pas un sentiment, pas même une émotion, mais plutôt une douleur viscérale, une douleur de bête.

 

C’est bien parce que le monde est sans Loi que tout peut basculer à chaque instant et que l’hystérie règne ; l’hystérie n’est rien d’autre que cette réponse que les groupes apportent à leurs oppressions viscérales, cette manière de surjouer l’aisance, de masquer la fêlure. En lisant Kafka, on a tout de suite pensé au totalitarisme et aux minorités ; il fallait aussi penser à l’hystérie comme structure et stratégie de défense face à l’incertitude et à l’intranquillité, comme recours pour rendre supportable la fêlure tapie dans l’ombre ; c’est bien ainsi que Kafka nous décrit les fonctions sociales, si importantes et aussi si dérisoires dans la vanité qui les assaille, qui n’est pas une vanité morale, mais bien plutôt une vanité métaphysique, la seule manière de se prémunir du péril qui menace, de la réduction au néant en quoi consiste le péril de la faille et sa manifestation la plus aiguë, cette trappe où nous risquons de passer tout entier, pour un rien, pour presque rien, pour ce petit quelque chose qui fait vaciller le peu d’ordre et de raison que nous avions su ménager jusque-là.

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Agrégé de philosophie, Bruno Roche enseigne l’histoire des idées contemporaines en classes préparatoires aux grandes écoles de commerce à Lyon. Parallèlement et depuis 2015, il dirige le Collège Supérieur, centre culturel dont la mission est de transmettre les ressources de la philosophie

En 2008, il crée sa structure de conseil et coaching après 10 ans d’expérience dans la formation et l’accompagnement de projet et 3 ans de direction d’un centre de perfectionnement au management. Il est l’auteur, en collaboration avec F. Marfoglia, de L’art de manager, éléments pour comprendre, clés pour agir (Ellipses, 2007) et de plusieurs autres livres dont un petit commentaire du Crépuscule des idoles de Nietzsche (PUF, 2000) et L’art de coopérer (Peuple Libre, 2018).

Dorian Zerroudi

Directeur de Mister Prépa et étudiant en stratégie, j'ai à coeur d'accompagner un maximum d'étudiants vers la réussite !

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