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Concurrence pure et parfaite : La déconstruction d’un mythe

Sommaire

« Une des raisons pour laquelle la main invisible est invisible, c’est qu’elle n’existe pas ». Cette citation de l’économiste Joseph Stiglitz met un point sur un mythe en économie qui perdure au depuis le XVIIIème siècle.

L’existence d’une force extérieure (Divine pour Frédéric Bastia) qui guiderait les comportements individuels égoïste vers un bien collectif. Vers une harmonie pour reprendre les termes d’Adam Smith (Recherche sur la nature et les causes de la richesses des nations 1776). Cette théorie est sûrement la plus connue, la plus intégrée et surtout la moins discutée en économie. Une théorie suivie et adoptée par de nombreux économistes. Bernard Mandeville dans La fable des abeilles disait « ce qui est vice individuel devient vertu collective ». Bref, un mythe qui dure depuis plus de 200 ans, presque jamais déconstruit. Et qui a notamment été le précurseur de l’un des plus grands modèles économiques : la concurrence pure et parfaite (Frank Knight, Risk, Uncertainty and profit, 1921).

Ce modèle repose sur 5 hypothèses : L’atomicité du marché, l’homogénéité des produits, la fluidité du marché (concurrence pure) la transparence du marché et la mobilité des facteurs de production (concurrence parfaite). Nous pourrions même en ajouter une 6ème : L’existence de l’homo-oeconomicus.

Cet article n’est pas une présentation du modèle, ni même un éloge. Pour ceux qui souhaitent connaître le modèle avant de voir sa déconstruction, voilà un article explicatif. 

L’objectif de cet article est de montrer que ce modèle est un mythe, une construction que certains pensent idéale, qui ne l’est en réalité pas du tout. Chaque hypothèse sera remise en question avec des arguments factuels et économiques intéressants pour vos copies ou votre connaissance personnelle !

Bonne lecture !

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Un atome dans l’immensité du marché : L’hypothétique condition d’atomicité

Admettre l’hypothèse que pour qu’un marché soit efficient, il faut un grand nombre d’offreurs et un grand nombre de demandeurs, c’est occulter et réduire le marché à sa forme la plus marginale.

En effet, le marché est composé de nombreuses autres formes de concurrence. La CPP n’étant qu’une parmi les 9 formes développées par Stackelberg (Equilibrium and market structure).

D’ailleurs, factuellement il n’existe peu voire aucun marché dans cette situation de concurrence pure et parfaite, la plupart sont des oligopoles ou des monopoles. Pour prendre un exemple, le marché du cola est un oligopole.

Contrairement aux idées reçues, un monopole est une situation de concurrence : « les seuls monopoles éternels sont les monopoles d’état », disait Pascal Salin. Même, la concurrence est destructrice (destruction créatrice), il faut un monopole pour qu’existe une situation de concurrence. Sur le marché Pharmaceutique, la situation de concurrence actuelle n’est venue que grâce à une situation de monopole innovant.

En fin de compte, dès qu’il y a un seul producteur sur le marché il y a concurrence. La condition d’atomicité est donc très hypothétique autant en théorie qu’en réalité.

Comportement moutonnier, mimétisme ou l’hypothèse d’homogénéité des produits

Il vous sera tout aussi rare de trouver des produits totalement homogènes sur un marché qu’il existe de théories keynésiennes qui confirment des théories néoclassiques. Néanmoins, la condition d’homogénéité des produits suit une règle keynésienne. L’homogénéité des produits est un exemple parfait d’effet moutonnier ou mimétisme (Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie, 1936) et permet de suivre la tendance générale du marché, au lieu de se placer contre. D’ailleurs, l’homogénéité des produits est contraire à certains fondements néoclassiques, comme la rationalité. Ce comportement peut être considéré comme irrationnel, car il s’agit de reproduire aveuglement des décisions prises par d’autres.

Encore une fois, tant dans la théorie que dans la pratique, cette condition d’homogénéité des produits n’est pas viable. Dans un monde où les marchés produisent des produits homogènes, tous les consommateurs auraient la même voiture, le même téléphone… Il n’y aurait aucune diversité et les concepts de satisfaction, de préférences admis par les néoclassiques eux-mêmes pourraient être bafoués. Un monde et des marchés uniformes empêcheraient l’innovation, la croissance, le progrès technique. Emmanuel Combe parle même de destruction de la consommation.

Mais l’homogénéité des produits ne détruit pas seulement la consommation mais la production également. Les producteurs sont dès lors incapables de tirer un avantage concurrentiel de leur production, d’innover, de se démarquer et de faire donc vivre la concurrence. François Lévêque disait à ce propos dans les habits neufs de la concurrence : « L’équilibre en concurrence pure et parfaite suppose qu’il n’y ai pas de concurrence ».

Chamberlain a créé un modèle de différenciation des produits : la concurrence monopolistique. Ce type de concurrence permet à la fois à tous les consommateurs de trouver satisfaction dans les produits qu’ils recherchent, mais aussi aux producteurs de pouvoir se différencier et d’obtenir un avantage concurrentiel qui auto-stimule une concurrence innovante et efficace.

Si le principal but de la concurrence est d’offrir aux consommateurs un environnement sain et efficient, la condition d’homogénéité des produits n’est certainement pas adaptée.

 

La fluidité du marché : « tout coule »

Pas de barrières à l’entrée et à la sortie du marché pour une fluidité accrue, une concurrence efficiente…

Au contraire, contre-intuitivement l’absence de barrières à l’entrée et à la sortie du marché est un frein à la concurrence. Et ce, par un mécanisme simple : « La courbe en U inversé » théorisée par Philippe Aghion. Lorsque la concurrence est trop intense, quand elle s’affranchit de toutes les barrières potentielles à l’entrée ou à la sortie du marché. L’incitation à innover est très faible, puisque la rente au monopole est réduite et beaucoup plus difficile d’accès. Il faut alors l’existence de certaines barrières à l’entrée pour stimuler l’innovation, le progrès et la concurrence dans son essence.

L’existence de barrières à l’entrée n’est pas un frein à la concurrence. Ainsi, au lieu de parler de parfaite fluidité du marché, il faudrait parler de marchés contestables (« Contestable Markets and the Theory of Industry Structure », W.Baumol) :  Selon cette approche, un marché doit être considéré comme « contestable », c’est-à-dire soumis au jeu d’une concurrence suffisante, lorsqu’un nouvel offreur est en mesure d’y entrer et d’en sortir librement. L’entrée ne sera décidée que si, lors de son éventuelle sortie, ce nouvel offreur n’aura pas à supporter des coûts irrécouvrables (« sunk costs ») trop élevés.

En bref, cela veut dire que même un monopole qui a soit disant des barrières à l’entrée et à la sortie infranchissables, peut être en concurrence tant que son marché est contestable.

Tiré de : Fusions Horizontales, quels impacts sur l’innovation (Gildas de Muizon).

 

La transparence du marché : trop d’informations tue l’information

Parmi toutes, c’est l’hypothèses la plus remise en question et critiquée. Celle d’une information parfaite qui circule librement, pour tous au même moment et gratuitement…

Il est intéressant de commencer avec un cas pratique. Imaginez que cette hypothèse soit vraie. Cela voudrait dire, un exemple parmi tant d’autres. Que le cinéma serait mort. Oui, toute publicité est inutile puisque l’information est parfaite. Les spectateurs en outre, étant parfaitement informés sur le produit qu’ils consomment, devraient tous avoir déjà vu le film avant de pénétrer dans la salle. Et tous les autres films du moment, de façon à choisir en toute connaissance de cause (George Riesman, Platonic Competition). Pour l’auteur de cet exemple, « la concurrence pure et parfaite est à la concurrence ce que l’amour platonique est à l’amour ».

Cette critique s’étend évidemment à tous les marchés. Sur le marché financier, la spéculation n’existerait pas et les bulles encore moins si l’information était parfaite. Sur le marché du travail, il n’y aurait pas d’entretiens d’embauche, pas de présentation de CV et donc pas de risque de sélection adverse ou d’aléa moral.

Cette condition dont les marchés en ont fait une primauté. Dès lors qu’elle n’est pas respectée, elle est à l’origine de crises économiques de change et de crises bancaires. Cette condition est tellement importante qu’au lieu de créer l’environnement propice à une information parfaite, elle développe des asymétries d’informations. L’un des agents à l’échange se retrouve avec moins d’informations que l’autre, et ce par un manque de transparence.

L’une des raisons pour laquelle la transparence dans les marchés est faussée est que les agents ont l’intime conviction que la concurrence n’est qu’une compétition. Alors qu’en réalité comme le soulignait Jean Tirole : « le marché est à la fois un lieu de compétition et de collaboration et l’équilibre entre les deux est parfois délicat ». En effet, la diffusion et la circulation de l’information est bien plus facile lorsqu’il existe un climat de confiance dans le marché et non de défiance.

 

Lire plus : Vue d’ensemble : l’économie mondiale évitera-t-elle le précipice ?

 

Facteurs de production : une mobilité en panne

Voilà la dernière condition qu’émettait Frank Knight dans son ouvrage. La concurrence pure et parfaite c’est une parfaite mobilité des facteurs capital et travail. En revanche, les autres conditions sont utopiques, hypothétiques et largement critiquables.

Cette dernière bien qu’à nuancer, n’en reste pas moins le principal défi du XXIème siècle. Améliorer la mobilité du travail et du capital pour favoriser non seulement la concurrence, mais aussi la croissance, la productivité, le bien-être. La mobilité est un facteur d’amélioration sociale de la concurrence et Emmanuel Combe disait. « La concurrence n’est socialement acceptable que si elle profite à tous ».

Malheureusement, la mobilité est en panne tant pour le facteur capital que le facteur travail.

 

L’immobilité du facteur travail

Au niveau du facteur travail, tant au niveau social que géographique, une mobilité parfaite ne peut exister.

Et les chiffres ne mentent pas. Au niveau de la mobilité sociale, les conclusions d‘un rapport de l’OCDE sur le sujet datant de juin 2018 sont claires. En France, mais aussi en Allemagne, il faudrait six générations, soit 180 années, pour qu’un descendant d’une famille en bas de l’échelle des revenus (les 10% les plus bas) se hisse au niveau moyen. En moyenne dans 24 pays de l’OCDE, cinq générations seraient nécessaires.

Au niveau géographique. L’institut ELabe affirme en 2019 que « 25 % des Français sont assignés à leur territoire et subissent de plein fouet les inégalités sociales et territoriales. Ils sont bloqués géographiquement et socialement et envisagent leur avenir et celui de leurs enfants avec pessimisme ». De même, 32 % vivent une « forte tension entre leur aspiration à la mobilité sociale et territoriale et une difficulté à s’affranchir de leur situation socioéconomique et des inégalités territoriales ».

En fait les barrières linguistiques, économiques et sociologiques contraignent la mobilité du facteur travail. Demandez à n’importe quel habitant de Lille dans la rue si on lui offrait un emploi à Marseille, la plupart ne seront pas entrain à muter.

 

L’immobilité du facteur capital

La mobilité du capital, bien que largement accrue avec l’hyper-mondialisation, n’en est pas moins aujourd’hui limitée.

D’une part, une forte mobilité du capital réduit les marges de manœuvre des politiques monétaires et budgétaires d’un pays. Mundell, par son triangle des incompatibilités, soulignait qu’il est impossible d’avoir une autonomie monétaire et des institutions démocratiques quand il y a une parfaite mobilité des capitaux.

Tiré de Wikipédia

D’autre part, on trouve le retour et le renouveau des règles protectionniste qui limitent la mobilité du facteur capital. Ce que les économistes appellent le néoprotectionnisme, est un frein à la mobilité des capitaux.

Par exemple le protectionnisme vert, mis en place par le Parlement Européen en 2022 à travers la mise en place d’un mécanisme de taxation carbone aux frontières, réduit largement la mobilité du capital.

De même, l’inflation « reduction act » aux Etats-Unis est une nouvelle forme de protectionnisme. Elle offre de manière indirecte aux entreprises américaines des possibilités de développement grâce à une enveloppe de 370 milliards de dollars ou encore la réduction d’impôt pour certaines entreprises.

Un dernier exemple de frein à la mobilité des capitaux qui entre dans le cadre de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. En octobre, les États-Unis, au nom de la « sécurité nationale » avaient annoncé de nouveaux contrôles à l’exportation visant à limiter la capacité de Pékin à acheter et fabriquer des puces haut de gamme « utilisées dans des applications militaires». L’ambition de Washington était de compliquer le développement par Pékin de sa propre industrie de semi-conducteurs.

En bref, les tensions géoéconomiques et géopolitiques ne permettent pas une parfaite mobilité des capitaux.

 

L’homo-oeconomicus, une idée irrationnelle

Frank Knight n’évoque pas l’idée d’un homme rationnel. Néanmoins, cette idée correspond tout à fait au cadre d’analyse néoclassique, dans lequel prend place la concurrence pure et parfaite. Une nouvelle fois, cette idée n’est qu’hypothétique.

C’est ce que Maurice Allais, appelle la rationalité substantive L’adéquation des moyens aux fins poursuivies »), ou le fait que les agents économiques sont rationnels et capables de faire les meilleurs choix possibles tout en respectant les contraintes qui s’imposent à eux. L’agent est parfaitement informé et est capable de traiter toutes les informations dont il dispose.

Paradoxalement, cette idée irrationnelle à été rapidement remise en cause. D’ailleurs, si on remet en cause la condition de transparence du marché, cette condition est par conséquent également obsolète.

Herbert Simon a construit cette critique. Un ensemble de contraintes altère la décision de l’agent qui fait ses choix par étapes en suivant une procédure puisque l’information du décideur est toujours incomplète. Elle est rarement de 1ère main. Et enfin elle n’est jamais une donnée brute.

Enfin, la structure cognitive du cerveau (les « heuristiques ») peut induire le décideur en erreur. Il parle d’une dimension subjective de la rationalité (H. Simon, « From Substantive to procedural rationality » 1976).

Cette idée de structure du cerveau limitée a inspiré un courant d’économistes comportementalistes. Pour eux, la rationalité est imminemment limitée par des biais cognitifs, des émotions, des normes et interactions sociales.

Des Nudges (coup de pouce) peuvent guider la rationalité pour Richard Thaler (Misbehaving) dans les espaces publics. A titre d’exemple, afin de faire respecter les règles de savoir-vivre et de civisme. Comme à l’aéroport d’Amsterdam où de fausses mouches ont été apposées au fond des urinoirs afin d’inciter leurs utilisateurs à bien viser. Ce qui aurait permis une réduction de 80 % des dépenses de nettoyage des toilettes.

 

Conclusion

Étape par étape, nous avons démontré que les hypothèses de la concurrence pure et parfaite ne sont ni pures, ni parfaites.  Si la CPP demeure utile, afin d’établir un cadre d’étude en économie, celui-ci ne serait jamais réel. Pire encore, si dans un monde il s’avérait, cela ne serait pas l’idéal.

Pour terminer sur une note optimiste, il faut avouer que le modèle est à l’aube d’énormément de théories et de structure de marché. S’il n’est certes pas optimal, il a néanmoins permis la recherche de structures de marché efficientes qui façonnent notre économie actuelle.

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Martin Guerville
Je m'appelle Martin Guerville, je suis passionné d'économie et j'ai à coeur de transmettre ce savoir aux étudiants de prépa !
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