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Contrer la violence selon Marc Crépon

Sommaire

Cet article synthétise et analyse la conférence de Marc Crépon sur le sujet “Contrer la violence”, disponible sur Savoirs ENS. Ce dernier aborde le sujet à travers plusieurs scansions qui aussi autant de domaines dans lesquels la violence intervient.

 

Violence et intimité

La violence est envahissante, elle semble se confondre avec le réel. Nous la savons caché, dans le secret des familles par exemple. D’ailleurs, tout attachement porte en lui la menace de se voir fragilisé par des paroles blessantes, milles et unes formes de brutalité possible. L’amitié elle-même ne lui résiste pas. La violence peut toujours s’inviter dans la rencontre, aucune relation ne lui échappe. 

“La violence appartient à l’essence de ce qui nous lie à d’autres dans l’existence.” analyse Crépon. Il est vrai que la violence est souvent un phénomène extérieur issu d’une expérience de l’altérité. Alors, ne serait-ce pas illusoire de se dire opposé à elle par principe s’il n’y pas de moyens pour résister à son emprise ? 

Dans le même temps, si nous n’avions aucune chance d’échapper à la violence, chercherions-nous encore à nous en prémunir ? Il faut bien savoir reconnaître dans toute relation l’existence de forces capables de la détruire. Néanmoins, il est aussi important de rappeler que chacune d’elle se définit par l’invention de répétition de gestes et de paroles d’un soin et d’une attention qui sont autant de façons de contrer la violence. User de la violence ou la contrer appartiennent tous deux à l’essence de la vie.

 

Violence et politique

Néanmoins, question de la violence excède les simples limites de la sphère intime et privée. Elle s’étend au monde politique au sens du domaine public. Il existe donc une deuxième façon de s’interroger sur la question de contrer la violence : n’est-ce pas manquer de lucidité et de réalisme que de vouloir contrer la violence ?

Cette violence envahissante n’est pas seulement inéluctable mais également nécessaire. Elle fait office d’argument dans 4 domaines : l’éducation, la morale, l’histoire et la politique. Tout comme “rien de grand ne s’est fait sans passion” (Cf Hegel), on ne fait rien de grand dans le monde sans violence car il n’y a pas de passion sans violence. Ainsi, refuser la violence, ce serait ne pas voir qu’elle est indispensable au développement des individus, au devenir des peuples qui veulent occuper la place qui leur est due. Ni la justice, ni la liberté, ni l’égalité n’auraient été conquises sans violence. 

 

La justification de la violence

Par ailleurs, dans toute son histoire, la violence n’aura cessé de générer des discours qui la justifient. Le dogme de cette dose nécessaire de violence se retrouve partout (dans l’éducation, dans le monde du travail aussi par exemple).La violence apparaît alors comme un moyen jugé nécessaire vers une fin impérative. La fin justifie les moyens, voilà l’adage qui institue le régime ordinaire de la justification de la violence. 

La justification de la violence est toujours une construction redoutable, elle mobilise une rhétorique puissante, elle dispose de « mots magiques » qui la rendent efficace. On remarque aussi une prédisposition naturelle des hommes à la violence. Celle-ci est appelée par des mots qui en deviennent le moteur. Ces “mots magiques”, ce sont des termes comme la patrie, la révolution, la civilisation, la race, l’identité, la foi. Au-delà de la violence, faut-il les reconduire toutes à ce qu’on appellera un appel du sang ? Contrer la violence revient alors à déjouer les pièges de cet appel.

 

Violence et confiance

Crépon recherche ensuite ce qui lie la justification de la violence et l’appel du sang. La violence sait qui elle détruit la plupart du temps mais sa justification ignore le mal qu’elle fait (ou fait mine de l’ignorer). Dans les faits, elle n’est confrontée qu’à des abstractions qui se conjuguent au pluriel. L’histoire nous montre bien les divers objets de la violence : “les ennemis du peuple”, “les juifs”, “les noirs”, les tutsis, les criminels, etc.

L’appel du sang suppose donc toujours l’effacement des noms, il a besoin d’une victime anonyme. “Il se construit dans l’éclipse de toute singularité” nous dit Crépon. C’est à travers des meurtres singuliers que la soif de sang s’assouvit mais elle ne les voit jamais sous cette singularité : elle ne cible que du particulier et de l’abstrait.

 

La question de l’individualité chez Crépon

Pourtant, aucune appartenance n’épuise l’identité de quiconque. Pour Marc Crépon, il existe une infinité d’individualité. C’est tout l’inverse du point de vue de la violence : elle ne juge qu’en faisant abstraction de cette infinité. Elle ne se retourne pas seulement contre la vie en la mutilant ou la détruisant. Plus que cela, elle nie, dans son principe même, ce qui distingue la vie de tout vivant, qui est son infini singularité. Autrement dit, la violence “réduit l’irréductible, abstrait ce qu’aucune abstraction ne saurait épuiser la signification.”

Malgré tout, quel dénominateur commun peut-on trouver à toutes ces formes de violence ? D’abord, elles produisent toutes le même effet : une interruption du cours de la vie. Toute violence signifie une rupture, d’abord et avant tout celle de la confiance.

Lire plus : Le rôle de la violence dans la culture humaine selon René Girard

 

L’existence, un tissu de relations constitutives

L’existence pour Crépon se définit par un tissu de relations qui constitue l’identité de chacun. Chaque individu peut se définir par l’ensemble des êtres et des choses avec lesquels il est entré en rapport et qui l’ont construit. “Ce sont elles qui font de chacun de nous un monde à soi tout seul” explique Crépon.

Ces relations font tenir ensemble le passé, présent et avenir. Or, pour peu que ces rapports soient perturbés, la sphère intime, l’espace occupé, se confondent dès lors avec la violence et la vie devient invivable. Il est en effet vital que l’on puisse se fier à ce qui nous entoure dans la vie. Cependant, la violence, en détruisant ces rapports, nie la vie. Ainsi,  elle attaque cette relation de confiance minimale qui fait que nous y vivons librement, sans méfiance excessive. Cela conduit au sentiment d’insécurité voire de terreur.

 

Violence et terreur

La terreur est la généralisation du retournement de la confiance en défiance, l’extension sans limite partout et pour tous d’un sentiment d’insécurité. C’est proprement la cas lorsqu’un système totalitaire met en place un régime de terreur. Celui-ci profite de l’atomisation d’une société pour créer une méfiance généralisée des uns envers les autres. La dénonciation peut venir de n’importe qui par exemple. Elle détruit ainsi toute relation de confiance et plonge chaque homme dans ce qu’Arendt appelle “désolation”, un état de solitude profond qui prive l’homme de son expérience du monde.

Trois mots résument la terreur selon Crépon : division, isolement et abandon. Cela s’applique prioritairement aux individus dans le cas des régimes totalitaires mais il arrive que des sociétés entières soient concernées. Il arrive que la terreur sépare, isole et abandonne. C’est notamment le cas des régimes politiques dont la violence raciale et sociale se systématise comme discrimination, ségrégation ou apartheid.

De nombreux Etats se sont transformés en “machine à terroriser” au cours des derniers siècles. Désormais, force est de constater que la terreur n’est plus le privilège des Etats , on le voit avec le terrorisme.

 

Les objectifs de la violence

Son premier objectif est de lancer un nouvel appel du sang. Il s’agit pour elle d’enfermer chacun dans une appartenance identitaire et communautaire qui lui enjoint de considérer l’autre comme un ennemi. On retrouve ici l’idée du choc des civilisations qui conduit à ne plus considérer des individus mais des groupes abstraits plus ou moins homogènes. L’anonymat ainsi créé par la masse devient le terreau de la violence.

“Le propre de la violence est d’être la cause de cela dont elle prétend être l’effet.” nous dit Crépon. Elle suppose une guerre irréductible entre les communautés, qui serait sa raison d’être alors que c’est elle-même qui l’a produit, “prenant chacun en otage de l’hostilité qu’elle veut imposer à tous”

 

La violence face à la réalité objective du monde

L’autre objectif de la violence est de faire en sorte que l’état du monde et de la société corresponde à son désir. On retrouve l’analogie avec les régimes totalitaires qui cherchent justement à faire de l’idéologie une réalité (Cf Arendt, La nature du totalitarisme).

Aujourd’hui, la violence se fait une nouvelle publicité et il nous faut bien mesurer l’arme redoutable que celle-ci a trouvé dans les nouvelles technologies du savoir et de la communication. Il est alors très pertinent de parler d’un appel du sang. Celui-ci dispose du pouvoir de fascination de ses images et récits, en particulier quand ils échappent à toute censure.

 

Critique de l’identité 

Comment contrer la violence alors ? Pour la suite de l’examen, Crépon laisse de côté les violences intimes pour questionner le dénominateur de la plupart des violences dans le monde qui est selon lui l’identité.

“L’identification est un poison, d’où qu’elle vienne.” déclare-t-il.Elle l’est lorsqu’elle s’impose de l’extérieur et se confond avec une caractérisation simplificatrice. Elle l’est également quand elle se traduit par un système de contraintes imposées de l’intérieur.

Il arrive que celle-ci se résume à une hostilité consensuelle, “comme si la proclamation de l’appartenance exigeait la désignation d’un ennemi” (Cf L. Coser, Les fonctions du conflit social). Dans les faits, tout se passe “comme si la reconnaissance de l’identité passait par l’adage : “dis moi qui tu hais et, je te dirais qui tu es, et si tu es celui que tu dois être je te rappellerai alors si tu es celui que ton appartenance à la communauté qui est la tienne te commande d’être ”.

 

L’identité, une donnée en perpétuelle (re)construction

Pourtant, l’identité d’après Crépon n’est pas une donnée naturelle mais une construction qui est toujours conflictuelle. Elle se concrétise en un système de contraintes qui est l’enjeu de forces acharnées pour la contrôler, la définir. Il n’y a donc pas d’identité collective, culturelle ou nationale sans lutte du pouvoir. Les forces qui cherchent à la définir comporte donc toujours un ferment de violence

La violence survient dès lors que la réalité ne correspond pas aux fantasmes qu’on veut lui faire subir. Dès lors, cette violence refuse de voir que le propre d’une identité qui reste vivante est son auto transformation et qu’à ce titre, elle ne reste jamais identique à elle-même. Il n’y a pas d’identité qui ne puisse et ne doive se définir autrement que par son devenir, un devenir qui n’a pas sa source en lui-même mais dans ce qui lui arrive.

L’auto transformation est toujours hétéro transformation (de l’autre et par l’autre). Or il y a bien une infinité de relations qui se tissent et se détissent. Celles-ci n’ont pas d’autre sens que d’être au principe de cette transformation. Aussi le déni de la réalité revient toujours à renier la vie contre elle même

 

Les « mots magiques » de la violence

Finalement, récapitulons ces “mots magiques” de la violence : patrie, civilisation, révolution, race, identité, séparation, châtiment. Ils sont les ferments de la violence et chacun d’eux porte en lui la tension que nous portons entre deux appels, dont la tension est inconciliable et doit le rester. Ces deux appels sont d’une puissance très inégale. Il y a celui du sang et celui de la critique. Chacun peut basculer dans l’écueil de la violence 

Toutefois, s’en tenir à la critique, en refusant de céder à tout appel du sang, ne revient-il pas toujours à cautionner la violence contre laquelle on refuse de se battre ? Ce refus n’est-il pas synonyme de complaisance ? Que peut la critique confronter aux séductions de la violence ? Comment tenir le cap de la critique et jusqu’à quel point ce cap s’oppose-t-il au recours de la violence et de ses usages ? Marc Crépon abrège ainsi ses propos, laissant ouvert le débat à la réflexion.

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