Le départ de Mario Draghi en Italie : danger pour l’UE et victoire pour la Russie ?

Le 21 juillet 2022, Mario Draghi a démissionné de son poste de président du Conseil italien après une énième crise politique dans le pays de la botte. Il continuera à gérer les affaires courantes jusqu’à l’organisation d’élections législatives anticipées le 25 septembre. Si ce départ fait planer l’incertitude sur l’avenir de l’Italie, il inquiète tout autant les chancelleries occidentales. En effet, le changement de gouvernement en Italie pourrait avoir des conséquences géopolitiques et économiques majeures en Europe, alors que l’ombre de la Russie plane sur cette démission.

 

Mario Draghi était le dirigeant idéal pour l’Union Européenne

La chute de Mario Draghi signifie d’abord pour Bruxelles la perte d’un dirigeant résolument pro-européen. Alors que le parlement italien est dominé depuis 2018 par des forces eurosceptiques ou populistes (le Mouvement 5 étoiles et la Ligue de Matteo Salvini), les dirigeants européens ont été rassurés par la nomination de Draghi en février 2021 à la tête d’un gouvernement d’union nationale. Président de la Banque centrale européenne de 2011 à 2019, Draghi est en effet resté comme l’homme qui a sauvé la zone euro lors de la crise des dettes souveraines.

« L’Agenda Draghi » comportait une série de réformes libérales destinées à remettre l’économie italienne sur les rails en mettant à profit le plan de relance européen, dont l’Italie est la première bénéficiaire (191.5 milliards d’euros). Alors que le pays a longtemps été perçu comme une bombe à retardement dans la zone euro pour sa dette faramineuse (150% du PIB) et son incapacité à se réformer, l’arrivée de Mario Draghi a permis de rassurer les investisseurs tout autant que l’Union Européenne, alors que les économies de la zone euro sont fortement imbriquées. La Commission européenne a ainsi validé en juin 2021 le plan de relance italien, permettant le déblocage d’une partie des fonds prévus par le plan de relance européen (Next Generation EU). Ce faisant, les taux d’intérêt auxquels s’endettait le pays ont diminué grâce à la confiance retrouvée des marchés.

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Au-delà de l’économie, Draghi était aussi un soutien majeur sur le plan politique pour l’Union Européenne, fragilisée par la montée des forces eurosceptiques. Deux ans après le Brexit, le gouvernement Conte I (réunissant la Ligue et le M5S, de 2018 à 2019) constituait le premier gouvernement eurosceptique à la tête d’un pays fondateur de l’UE. Ce gouvernement avait ouvertement défié la Commission européenne en refusant d’amender son budget pour 2019 malgré le non-respect des critères de Maastricht, conduisant à l’ouverture d’une procédure de sanction à l’égard de l’Italie en décembre 2018. Matteo Salvini, alors ministre de l’intérieur, s’opposait quant à lui à Bruxelles sur le plan migratoire. C’est pourquoi la présence de Draghi à la tête du pays était un grand soulagement pour l’UE. Avec ce départ, Emmanuel Macron perd un allié majeur, soutien de ses projets en faveur d’une Europe plus intégrée (mutualisation des dettes, investissements communs, Europe de la défense). Mario Draghi était aussi un acteur majeur de l’unité européenne face à Moscou dans le contexte de la guerre en Ukraine. Il s’était ainsi rendu avec Emmanuel Macron et Olaf Scholz à Kiev le 16 juin dernier pour soutenir l’octroi du statut de candidat officiel à l’adhésion à l’UE pour l’Ukraine, déclarant « L’Italie veut l’Ukraine dans l’Union Européenne. […] Le peuple ukrainien défend chaque jour les valeurs de démocratie et de liberté qui sont à la base du projet européen, de notre projet. »

 

La Russie, grande gagnante ?

Si l’Europe s’inquiète du départ de « Super Mario », c’est loin d’être le cas pour la Russie. En effet, alors que l’Europe doit déjà faire face à de multiples crises (énergétique, économique, sociale, sanitaire), avec une inflation galopante et une récession potentielle, la chute de Mario Draghi fissure encore davantage la stabilité européenne, menaçant sa capacité à soutenir l’Ukraine et à tenir un front commun face à la Russie. Mario Draghi avait particulièrement soutenu les paquets de sanctions visant la Russie, alors même qu’une partie de la classe politique et du patronat italien s’y opposaient. Le départ d’un dirigeant charismatique et crédible affaiblit aussi le leadership européen. Ainsi, cette crise politique ne pouvait pas mieux tomber pour la Russie alors que dans le même temps, Boris Johnson, autre soutien fort de l’Ukraine, doit quitter son poste au Royaume-Uni.

Surtout, les élections législatives anticipées pourraient entraîner un revirement géopolitique de l’Italie et mettre fin à l’unité européenne. La coalition de droite, menée par le parti postfasciste Frères d’Italie, la Ligue de Salvini et Forza Italia (parti libéral-conservateur de Silvio Berlusconi), devrait remporter une large majorité d’après tous les sondages. Or, la Ligue et Forza Italia se distinguent par leurs liens avec le Kremlin : Silvio Berlusconi est un ami personnel de Vladimir Poutine, et Matteo Salvini a maintes fois exprimé son admiration pour le dirigeant russe. Ainsi, le nouveau gouvernement pourrait être beaucoup moins enclin à livrer des armes à l’Ukraine ou à s’opposer à la Russie. Sans compter le caractère beaucoup moins pro-européen de cette coalition.

D’ailleurs, l’ombre de la Russie plane sur cette démission. Mario Draghi a en effet quitté le pouvoir suite au retrait par le M5S, la Ligue et Forza Italia de leur soutien au gouvernement. Or, le quotidien turinois La Stampa a révélé qu’un diplomate en poste à l’ambassade de Russie avait rencontré fin mai un proche conseiller de Matteo Salvini pour évoquer la situation politique et suggérer le retrait par la Ligue de son soutien au gouvernement. Si la Ligue a nié ces accusations, la polémique est vive en Italie. Le secrétaire général du Parti démocrate (centre-gauche, principale formation soutenant Draghi), Enrico Letta, a ainsi déclaré « Nous voulons savoir si c’est Poutine qui a fait tomber le gouvernement Draghi », quand Salvini dénonce une affaire montée pour le décrédibiliser. Cette affaire illustre ainsi les tensions en Italie vis-à-vis de la Russie et du conflit en Ukraine.

Toutefois, les partis de droite ont clairement modéré leurs positions ces derniers mois, dans l’espoir de rassurer les électeurs, les institutions européennes et les marchés. Ainsi, Frères d’Italie et la Ligue ont abandonné leurs projets de sortie de la zone euro et de l’UE. Le programme commun de la droite, en cours d’élaboration, commencera par rappeler l’engagement sans faille de l’Italie dans l’UE et dans l’OTAN. Giorgia Meloni, dirigeante des Frères d’Italie et probable future présidente du Conseil (Frères d’Italie étant en tête des sondages), a aussi constamment soutenu l’Ukraine depuis le début du conflit. Ainsi, la menace géopolitique liée à ce changement de gouvernement peut être relativisée.

 

Des enjeux géopolitiques et économiques majeurs pour le projet européen

Au-delà du soutien européen à Kiev face à Moscou, le départ de Draghi plonge le projet européen dans l’inconnu sur les plans économique et géopolitique.

Concernant l’économie, la zone euro se trouve de nouveau en danger, plus de 10 ans après la crise des dettes souveraines. En effet, la fin de l’Agenda Draghi remet en question le déploiement des réformes censées permettre à l’Italie de renouer avec la croissance, d’alléger sa dette et d’accéder aux fonds européens. Mario Draghi était considéré comme le garant de la confiance des marchés vis-à-vis du pays. Or, son départ est synonyme d’instabilité et d’une position plus conflictuelle à l’égard de l’UE, alors même que l’Italie doit faire face à une forte inflation et trouver des solutions à sa dépendance à 40% au gaz russe. Ainsi, une nouvelle flambée des taux d’intérêt sur les dettes souveraines italiennes menacerait la zone euro de fragmentation. Si l’UE a pu surmonter la crise grecque, une crise en Italie, troisième économie de la zone euro, serait bien plus grave et dangereuse.

Enfin, sur le plan politique, le départ de Draghi laisse l’approfondissement de l’UE en suspens, en particulier concernant la mutualisation des dettes. Alors que l’Italie est le premier bénéficiaire du plan de relance européen, un échec du pays à se réformer et à en tirer profit sonnerait le glas de cette expérience, confortant les réserves des pays frugaux (Pays-Bas, Autriche, Finlande, Suède, Danemark) qui ne souhaitaient pas financer la dette des pays du sud de l’Europe sans garanties de réformes. Les tensions entre la Commission européenne et un gouvernement dirigé par Meloni pourraient également être nombreuses.

 

Le départ de Mario Draghi apporte ainsi son lot d’incertitudes politiques, économiques et géopolitiques pour l’Union Européenne, dans un contexte difficile

Mehdi Lahiani

Etudiant en première année à HEC Paris après deux ans de prépa ECS.

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