Des citations expliquées sur le désir

Des citations expliquées sur le désir

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« Le désir est l’essence même de l’homme. »

Baruch Spinoza (1632-1677), Éthique – PUF, 1990, Partie III, Définition des affects 1, p. 206. Chapitre 2. Le désir 23 © Groupe Eyrolles

 

Adam et Ève, chassés du paradis pour avoir transgressé la loi divine, condamnent l’humanité à porter le poids du péché originel. Ils scellent la nature maudite du désir, mal aux mille facettes et aux sournoises tentations dont l’homme devrait se défier sous peine de perdre son âme. Or, n’est-ce pas là l’un des faux procès de notre culture ?

En écrivant que le désir constitue l’essence – autrement dit l’identité même – de l’homme, Spinoza replace celui-ci dans le cadre de la Nature. À l’instar de tout être vivant, l’être humain est doté d’un appétit de vie, d’une tendance à agir et à persévérer dans son existence. Fondamentalement, le désir est donc innocent, au-delà de tout jugement ou condamnation. Toutefois, ce qui est nommé « instinct » chez l’animal est désir pour l’homme, car celui-ci en est conscient et le déploie sur un registre plus large que la sommaire reproduction ou la survie : désir de création artistique, amour ou bienveillance envers autrui…

En somme, prétendre renoncer au désir reviendrait pour l’homme, non seulement à nier sa propre nature, mais aussi à se priver de l’énergie qui seule peut alimenter sa joie. Pour autant, Spinoza ne légitime pas toute envie ou caprice, et n’invite pas à la jouissance frénétique des divertissements comme nous y incite notre société de consommation. La revalorisation du désir s’inscrit dans la perspective d’une Éthique dont l’enjeu est d’apprendre à connaître et maîtriser cette vitalité en vue d’une existence bienheureuse, c’est-à-dire moralement accomplie. Si le désir est notre raison d’être, le bonheur pourrait consister à atteindre la satiété. À moins qu’il ne réside, comme l’indique le philosophe anglais Thomas Hobbes, plus dans la chasse que dans la prise : « La félicité est une continuelle marche en avant du désir, d’un objet à un autre, la saisie du premier n’étant que la route qui mène au second» (Le Léviathan)

 

 

« Changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde. »

René Descartes, Discours de la méthode – Garnier-Flammarion, 1966, Troisième partie, p. 53.

 

L’enfant au centre de l’attention parentale grandit avec l’illusion que ses moindres caprices peuvent être satisfaits. L’adolescent conteste furieusement toute entrave à la réalisation de ses rêves. Mais tous deux ne manqueront pas d’être exposés à l’amertume de la déception.

Averti de ce danger et inspiré par le stoïcien Épictète, auquel il emprunte cette formule, Descartes préconise la retenue : plutôt que de s’atteler à la tâche impossible de réformer la réalité, n’est-il pas plus sage de modérer nos désirs ? Car n’est-il pas déraisonnable d’espérer un monde adapté à nos vœux ? Mieux vaut s’épargner les désillusions de désirs insensés et s’accommoder d’un monde qui, s’il n’est pas à la hauteur de nos aspirations, n’en procure pas moins des joies simples et accessibles.

Une telle maxime peut révulser les révolutionnaires qui veulent changer l’ordre des choses, ou agacer les publicitaires qui nous vendent le fantasme d’une société où tous les désirs seraient assouvis… à crédit. Mais c’est sans doute parce qu’ils confondent hâtivement modestie et médiocrité, en jugeant que la prudence est le paravent de l’impuissant.

Il y a parfois plus d’ambition dans la tempérance que dans la soumission à la tyrannie de nos désirs. Et plus de puissance dans la lucidité que dans la mélancolique rêverie, refuge de ceux qui ne peuvent se résoudre à accepter que le monde n’est pas au service de leurs appétits.

Le pouvoir de satisfaire de nombreux désirs, dit-on, aiguise des appétits sans limite, entraînant ceux qui le détiennent dans une spirale de frustrations sans fin. Ainsi que le rappelle Rousseau : « Celui qui n’a rien désire peu de choses ; celui qui ne commande à personne a peu d’ambition. Mais le superflu éveille la convoitise ; plus on obtient, plus on désire. »

 

 

« Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. »

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse. Bordas, 1988, Sixième partie, lettre VIII, p. 681.  

 

Julie ou la Nouvelle Héloïse, roman à succès du XVIIIe siècle, relate les amours contrariés de Julie et de Saint-Preux, empêchés de s’unir par l’ambition d’un père cruel. Condamnés à dissimuler leurs élans interdits par le mariage de raison imposé à Julie, les deux amants ne perdent pourtant rien de leur flamme. Comment parviennent-ils à endurer l’épreuve de cet amour impossible ? C’est qu’il y a, selon Rousseau, davantage de bonheur dans l’anticipation propre au désir que dans sa jouissance. Une fois atteint, l’objet, le désir convoité perd le caractère mystérieux et idéal que lui conférait l’inaccessibilité.

Aussi le plaisir augmente-t-il avec l’espoir, tandis que la satisfaction déçoit, au point que la fin de toute attente est synonyme de malheur. Cette ambiguïté du désir, qui s’alimente de la distance, se comprend par son lien intime avec l’imaginaire. En effet, la rêverie et le fantasme magnifient les êtres aimés, sans que cette illusion ne soit néfaste puisqu’elle berce les amants dans un pays de chimères où il fait bon vivre.

En somme, l’impossibilité de leur union ne fait pas sombrer Julie et Saint-Preux dans la frustration ou la souffrance. Comprenant qu’ils s’aimeront mieux dans leurs songes qu’au quotidien, et que la retenue du désir peut faire de la vertu une volupté, ils subliment leur amour sans jamais trahir leur âme par le mensonge ou l’adultère.

Ces deux êtres échappent peut-être ainsi à l’amertume cruelle des amours fanées, s’il est vrai que, comme l’écrivit Marcel Proust : « Le désir fleurit, la possession flétrit toutes choses. » Les plaisirs et les jours, 1896 (recueil de poèmes en proses et de nouvelles)

 

 

« Nous ne savons renoncer à rien. Nous ne savons qu’échanger une chose contre une autre. »

Sigmund Freud, Essais de psychanalyse appliquée. Gallimard, 1980, « La création littéraire et le rêve éveillé », p. 71.

 

Voici une déclaration emblématique de la pensée freudienne. La trajectoire de nos vies emprunte la voie des renoncements : au corps de la mère, à la satisfaction immédiate des besoins, aux désirs interdits…Comment parvenons-nous à tant renoncer ?

Pour Freud, la maturation de l’individu passe par un processus de « sublimation », grâce auquel les pulsions sont détournées de leur objet premier et reconduites vers des activités socialement valorisées. Au cours de leurs jeunes années, les individus réorientent inconsciemment leurs instincts et retrouvent dans de nouvelles activités des satisfactions profondes, car leurs pulsions ont pour propriété de pouvoir changer d’objet sans perdre de leur intensité. En d’autres termes, lorsqu’un objet est interdit au désir, celui-ci est capable d’en trouver un autre. Et si les hommes ont la force de perdre ce à quoi ils sont attachés, c’est parce que leur psychisme est toujours capable d’échanger un objet de désir contre un autre, pour aller « désirer ailleurs ».

Il en va ainsi du deuil. Perdre un être aimé inonde la vie de désespoir et semble rendre la joie à tout jamais impossible. Et pourtant, le temps fait finalement son œuvre. Le temps ? Pas tout à fait. Plutôt le « travail » du deuil, cette étrange mutation intérieure par laquelle nos forces psychiques seront progressivement dirigées vers d’autres êtres, d’autres activités.

C’est la loi de notre vie, et la seule qui lui permettre de triompher – à sa manière – de la mort. La pratique du renoncement ne se solde pourtant pas toujours par des mutations intérieures créatives ou bienfaisantes. Le moraliste Cioran nous met ainsi en garde :

« Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l’amour, à l’ambition, à la société. Ils se vengeront d’y avoir renoncé. »

 

 

 

« Ce que l’on n’a pas, ce que l’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour. »

Platon (428-348 av. J.-C.), Banquet. Garnier-Flammarion, 1998, 200d, p. 134.

 

Chacun des convives du Banquet relaté par Platon est invité à disserter sur Éros, le dieu de l’amour. Lorsque vient le tour de Socrate, il déclare que l’amour est désir de ce que nous n’avons pas puisque, logiquement, nous ne souhaitons plus obtenir ce que nous possédons déjà. Pour autant, le désir n’est-il que l’expression d’un manque ?

Afin de répondre, le philosophe recourt à un mythe. Éros serait le fils de Pénia, déesse de l’indigence, et de Poros, dieu de la stratégie inventive. L’amour emprunte à ses parents cette double nature. Comme sa mère, il est accompagné d’une souffrance, née du sentiment de privation qui persiste tant que son objet demeure hors de portée. Mais de son père, il tient l’habileté et l’avidité de celui qui souhaite à tout prix parvenir à ses fins, si bien que rien ne semble pouvoir entraver son impérieuse pulsion. L’emprise du désir est, il est vrai, parfois tel qu’il métamorphose notre caractère en nous donnant la force de dépasser nos inhibitions.

Si la formule socratique précise que le désir manifeste aussi un manque d’« être », c’est que les biens et les personnes que nous convoitons ne sont au fond que des moyens en vue d’une fin : nous accomplir en tant qu’individu puissant ou digne d’amour. Ainsi, le fier Alcibiade, doté par la fortune d’une rare beauté, se reconnaît-il attaché de façon incompréhensible à son amant Socrate. Sans doute parce que la sagesse de ce dernier est la qualité par excellence qui fait défaut à l’orgueilleux jeune homme… Justement parce qu’il déploie nos virtualités, le désir n’est-il pas la source créatrice de notre être ? Le plus célèbre des écrivains allemands partageait cette intuition : « Nos désirs sont les pressentiments des possibilités qui sont en nous. » Johann Wolfgang Von Goethe

 

 

« Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. »

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), La Raison dans l’Histoire. Éditions 10-18,1993, p. 108

 

Hegel est demeuré célèbre pour sa philosophie de l’Histoire. Le destin du monde est, selon lui, la réalisation progressive d’une rationalité difficile à déceler à l’œil nu, œuvrant en profondeur, de façon irréversible. Et au sein des vastes processus historiques, la passion, dont on souligne pourtant souvent le caractère capricieux et déraisonnable, joue un rôle clé. De quelle manière ?

Hegel recourt au terme de « passion » lorsqu’un individu concentre toute son énergie, toutes les fibres de son être, au service d’un but unique, lui sacrifiant tout le reste. Or, cet élan qui décuple les forces de l’individu fournit l’enthousiasme nécessaire aux grands projets, aux entreprises dangereuses ou démesurées. Deux perspectives s’opposent alors : lorsqu’on observe les hommes de près, on n’aperçoit que des individus animés de passions personnelles ; mais en prenant du recul, on découvre que ces intérêts individuels sont la force même grâce à laquelle des mutations historiques s’accomplissent.

Un grand conquérant comme César illustre ce paradoxe. Loin d’être un individu sobre ou modéré, il lutta passionnément pour être le seul maître à Rome, et se projeta sur cet objectif au détriment de tout autre. Mais son ambition égoïste fut précisément la cause de ce qui étendit la souveraineté de Rome bien au-delà de ses frontières de l’époque, créant une puissance politique qui allait devenir le centre de l’histoire universelle.

La passion galvanise nos actes, mais elle alimente aussi de façon souterraine notre raison. Si bien que le savoir, selon Jean-Jacques Rousseau, n’est jamais qu’un instrument au service de nos désirs : « L’entendement humain doit beaucoup aux passions (…). Nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de jouir. »

 

 

 

Nous avons fondé une partie de notre travail sur l’ouvrage : Citations philosophiques expliquées : 100 citations pour découvrir l’histoire de la philosophie et se familiariser avec les différents thèmes, de Florence PERRIN et Alexis ROSENBAUM.

 

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Dorian Zerroudi

Directeur de Mister Prépa et étudiant à emlyon business school, j'ai à coeur d'accompagner un maximum d'étudiants vers la réussite !

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