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ENS ANGLAIS : Kerouac et la route

Sommaire

« Nothing behind me, everything ahead of me, as is ever so»

«Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route »

Vous y connaissez-vous un peu en littérature américaine ? Laissez tomber la noblesse et l’élégance d’un Montaigne ou d’un Ronsard, laissez aussi l’esprit chevaleresque d’un Chrétien de Troie, laissez tout autant les mains blanches et la classe d’un Voltaire ou d’un Hugo. Ici, le texte sent la terre et le gasoil, le bitume et la poussière, soulevée par la force des roues d’un bus Greyhound. Ici, c’est la route, les grands espaces, le voyage et les gens. 

Intégrer de la culture générale en littérature anglaise peut s’avérer pertinent pour procéder à des analyses intertextuelles, c’est-à-dire analyser le texte à partir d’autres textes que vous connaissez déjà. Cela peut s’avérer utile pour montrer au correcteur que vous vous êtes intéressé aux écrits anglophones et que vous arrivez à cerner les enjeux du texte qui se trouve devant vous en le comparant à un autre. Plongeons-nous donc dans ce que l’auteur de Sur la Routea ànous raconter et soulignons ce qu’il peut nous apporter dans un commentaire de texte en anglais.

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Kerouac

Lorsque l’on scrute Jack Kerouac, il est difficile d’y voir un auteur. Oubliez tous les clichés physiques que vous portez aux gens de lettres. C’est un homme au physique surmené, avec des mains qui ont l’air d’avoir davantage l’habitude de travailler le champ que d’écrire sur du papier. Très jeune, Kerouac est initié à la littérature par ses parents. Son père est d’ailleurs un immigré québécois d’origine bretonne qui s’est installé à Lowell, aux Etats-Unis. Le jeune Kerouac va par la suite à l’Université de Columbia, à New York, pour y suivre ses études. Mais les moeurs de la société américaine ne lui conviennent pas. Il se met rapidement à fréquenter les jazzmen de Harlem, ce quartier sortant tout juste du Harlem Renaissance des années 1910. Il rencontre alors de grands amis à lui, Ginsberg et Burroughs, que l’on retrouve dans son livre Sur la route. Ces fréquentations le mène à consommer des drogues ainsi qu’à cultiver son envie de paix intérieure, notamment par le bouddhisme.

Sa langue

Son rapport avec la langue est assez particulier. D’abord, sa langue natale est le joual, un dialecte québécois de Montréal. Il ne commence à parler anglais qu’à partir de ses dix ans. Des résurgences de cet héritage peuvent s’entendre dans ses entretiens filmés, notamment dans celui qu’il a accordé à Pierre Nadeau, en 1959. Il tente, devant le journaliste, d’expliquer en français son admiration pour Céline et la nature de la Beat Generation en créant des mots magnifiques comme « menterie ».

Son écriture a surtout été mise en application à travers ce qu’il appelle la « spontaneous prose », dont il définit les principes dans un fameux manifeste nommé Essentiels of Spontaneous Prose. A ne pas confondre avec l’écriture automatique, la prose spontanée suppose une absence d’auto-censure ainsi que d’une fluidité dans l’écriture qui puisse être remarquable lors de la lecture, à l’image du rythme lors de l’écoute d’une musique.

Son héritage

Enfin, l’héritage qu’a laissé Kerouac est assez disputé. Le débat qui anime le champ littéraire repose sur la question de la littérature à laquelle ses textes appartiennent. En effet, de quelle patrie sont les textes de Kerouac ? La littérature américaine ? La littérature canadienne ? La question mérite de se poser, car l’auteur utilise de l’argot québécois dans ses oeuvres. De plus, deux manuscrits ont été rédigés de sa main en français, ce qui atteste d’un bilinguisme et par extension de sa nature bipartide. Son écriture partage donc deux racines linguistiques bien identifiables.

Sur la route : son œuvre majeure

Le livre Sur la route a rencontré peu d’écho en France. Toutefois, c’est un ouvrage majeur de la littérature américaine. Publié en 1957 aux éditions Viking, Kerouac l’a rédigé en trois semaines sous forme d’un rouleau unique, dactylographié. Ce texte originel est donc à l’image d’une route, sans paragraphe. Le texte qui a été édité en 1957 est cependant remanié, en raison des mœurs de l’époque. La version originale, elle, ne sera dévoilée au grand public qu’en 2007, par la même maison d’édition. 

Sur la route nous raconte le voyage de Sal Paradise, un apprenti écrivain qui se lie d’amitié avec Dean Moriarty. Ce Dean est du genre « fou furieux », et Sal entame avec lui et sa femme Marylou un voyage de l’est vers l’ouest des Etats-Unis. Ce voyage se transforme en une ode à la liberté et à la quête de soi. Cet ouvrage est d’ailleurs en grande partie autobiographique puisque Sal est en fait Kerouac et Dean est en fait Neal Cassidy, un ami de l’auteur et un poète. Toutefois, dans le récit, Mal prend vite le nom de « Jack » ou de « Kerouac » par la bouche de ses compagnons, ce qui dessine une ambigüité sur l’identité du personnage principal. Est-ce une autofiction ? Une autobiographie pure et dure ? Le doute semble permis.

Son impact

L’ouvrage est l’un des textes qui a façonné le mouvement « Beat », aussi appelé « Beat Generation ». Ce terme signifie plusieurs choses. D’abord, le mot beat signifie « rythme » dans le monde musical, en particulier dans celui du jazz. Mais c’est aussi le participe passé du verbe to beat, qui signifie « battre ». Littéralement, la « Beat Generation » signifie en quelque sorte la « génération perdue » de l’Amérique d’Après-guerre, mais aussi la « génération du rythme », celle qui veut vivre à cent à l’heure dans un contexte jugé liberticide. Kerouac donne vie à ce mouvement à travers son récit, en transformant un voyage américain en une quête de soi, comme la cavale d’individus voulant échapper aux normes et trouver un éveil spirituel. Cette épopée rappellerait presque celle des Pilgrims qui sont arrivés en Amérique à bord du Mayflower avant d’avoir fondé Plymouth, ainsi que les Settlers de la Conquête de l’Ouest. Cette intertexualité entre ces récits américains fait de On the Road un ouvrage remarquablement américain.

L’attirance pour le décalage

Au temps de la Guerre froide, la société américaine s’oriente vers une unification face au communisme. Toute originalité devient alors déviance. C’est dans cette vie que vivent les personnages de Sal et, surtout, de Dean Moriarty dans l’ouvrage. Dean est le personnage le plus important après celui de Sal. Il vit au jour le jour, en quête de satisfaction, dirigé par ses pulsions. En suivant cet individu, Sal découvre les premiers jalons de la vie Beat, de ce rythme pas du tout temporisé, au tempo prononcé.

« […] les seuls qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des banalités, mais qui flambent, qui flambent, jalonnent la nuit comme des cierges d’église »

Sur la route (le rouleau original, 2010, Gallimard)

“[…] the only people that interest me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, desirous of everything at the same time, the ones that never yawn or say a commonplace thing. but burn, burn, burn like roman candles cross the night.” 

On the road (the original scroll, Viking Press, 2007)

Son style

Cette vie à contre-courant se reflète aussi à travers le style d’écriture de Kerouac. Le rouleau original de l’oeuvre était sans ponctuation, rédigé d’une traite, sans interruption, à l’image de la route. Cette ponctuation, absente grammaticalement, rapproche l’écriture de l’auteur d’une sorte d’oralité très marquée. D’ailleurs, Kerouac a déjà fait des lectures de son oeuvre pour la télévision américaine, notamment devant le Steve Allen Show, en 1959. Dans cette émission, il lit un passage de son livre avec une musique de piano en fond, comme pour donner vie au Beat et à l’héritage qu’il doit au jazz. De plus, on peut rapprocher, avec prudence tout de même, le style de Kerouac avec le « skaz » dont parle Eichenbaum pour décrire les écrits de Leskov, un auteur russe. Le skaz est un type de discours narratif qui imite les traits du discours parlé. C’est un discours qui se glisse entre la prose et la poésie, entre l’écrit et l’oral. L’organisation du discours narratif a une dimension morale chez Leskov : donner de la valeur à la tradition orale tout en utilisant la légitimité et la puissance du discours écrit.

Une épopée américaine

Le personnage de Sal incarne avant tout la vie de l’auteur, lorsqu’il était un vagabond sur les routes américaines. Mais il incarne aussi un héros d’épopée ou de roman picaresque, qui vit différents évènements coup sur coup, en voyageant à travers une multitude d’espaces. Sal incarne donc l’image de l’Amérique qui se dirige vers l’Ouest, mais aussi le vagabond qui cherche à vivre en marge de la société, en quête d’aventures exotiques, en vivant au jour le jour. C’est d’ailleurs pour cette raison que On the road a donné envie à beaucoup de lecteurs de marcher sur les pas de Sal en se mettant, comme lui, sur la route. 

une quête spirituelle

L’ouvrage On the Road est aussi le compte-rendu d’une quête spirituelle où le narrateur (à ne pas confondre avec l’auteur, bien sûr) contemple de nombreux paysages et rencontre de multiples incarnations de l’Amérique rurale et citadine. C’est même quasiment un réflexe américain. Cette idée de prendre un autre chemin pour explorer d’autres horizons, Thoreau et son transcendantalisme l’avaient déjà fait un siècle plus tôt. En 1854 est publié Walden, un ouvrage où Thoreau rapporte son isolement de deux ans au bord de l’étang éponyme. Il a passé tout ce temps dans une cabane qu’il a construit lui-même et où il a pleinement vécu l’expérience transcendantaliste. Kerouac n’est donc peut-être pas si loin de Thoreau, quelque part. Et cette idée du paysage, Kerouac nous en parle bien. Il y a toujours dans son texte les résidus d’une croyance en une divinité à travers la beauté de la nature.

« If you drop a rose in the Hudson River at its mysterious source in the Adiron dacks, think of all the places it journeys by as it goes out to sea forever – think of that wonderful Hudson Valley »

«Si on laisse tomber une rose à la mystérieuse embouchure de l’Hudson, près de Saratoga, imagine tous les endroits qu’elle va traverser avant d’arriver à la mer pour toujours…imagine cette extraordinaire vallée de l’Hudson »

Termes à retenir :

  • Harlem Renaissance
  • Spontaneous prose
  • Beat Generation, Beatniks
  • Picaresque novel
  • Skaz
  • Pilgrims, Mayflower, Plymouth, Settlers
  • Walden, Thoreau, Transcendantalisme
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Côme Le Guen