ESH HEC Paris 2021 – Analyse du sujet

Retrouve dans cet article notre analyse du sujet d’ESHMC Paris du concours 2021 !

 

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Analyse du sujet

Ce sujet HEC est un sujet qui n’est pas très déstabilisant dans la forme mais qui peut l’être dans le fond. Ce sujet s’appuie explicitement sur le concept de destruction créatrice qui est la base du modèle de Joseph Schumpeter. Ce sujet fait donc référence directement au chapitre de première année sur les fluctuations économiques avec le chapitre sur la croissance. Cependant nous pouvons mobiliser d’autres chapitres comme le chômage, en effet certains auteurs parlent du concept de destruction créatrice de l’emploi (c’est le cas de Cahuc & Zylberberg par exemple).

Analyse des termes du sujet

Même si les deux mots ne sont pas côte à côte dans le sujet nous pouvons nous efforcer de donner une définition du concept de destruction créatrice :

Destruction créatrice : Aghion la définit dans « Le pouvoir de la destruction créatrice » (2020) comme étant la moyenne entre les entrées et les sorties d’entreprise sur un marché.

Destruction : Action d’anéantir, de faire disparaître quelque chose.

Créatrice : Puissance qui crée.

Toute : Le déterminant indéfini toute nous fait dire qu’évidemment toute destruction n’est pas créatrice. Des destructions sont parfois faites dans le seul but de détruire.

 

Accroche :

Case & Deaton dans « Deaths and despairs of capitalism » (2020) : « Le problème de l’innovation, c’est que la destruction créatrice schumpétérienne n’est pas seulement créatrice, elle est aussi destructrice. Elle livre les travailleurs à un marché du travail de plus en plus hostile avec des filets de sécurité inadéquats, ce qui va conduire à une plus grande mortalité et un plus grand désespoir ». En effet, la destruction d’un emploi sera peut-être compensée par la création d’un autre emploi mais on n’oublie souvent que le nouveau chômeur peut être exclu du marché du travail et augmenter ses chances de suicides. Cette destruction peut sembler créatrice au niveau de l’emploi mais bien destructrice au sens de la vie d’un individu.

Problématique : La destruction créatrice est-elle un mythe théorique ?

I- A première vue, la théorie économique nous enseigne que toute destruction est créatrice :

            1) La destruction d’emplois peut être compensée :

On peut penser que la destruction d’emplois n’est pas une fatalité. C’est en tout cas l’avis de Cahuc & Zylberberg dans « Le chômage fatalité ou nécessité » (2004). Pour eux le chômage est un rouage fondamental du capitalisme qui permet la fluidité du système, il est en cela une nécessité qui n’a rien de grave puisque ces destructions d’emplois sont transitoires. En effet, ils développent dans leur livre une loi des 15% : Chaque année en France, on observe 15% d’emplois détruits et 15% d’emplois créés. Par conséquent, on voit bien ici que la destruction d’emplois est aussi créatrice d’emplois. Une explication qui peut venir en complément est celle du déversement, en effet Sauvy montre dans « La machine et le chômage » qu’il y a naturellement un déversement sectoriel qui s’opère (cette approche est résumée par les Faits de Kuznets). Ainsi, la baisse d’activité dans le secteur industriel n’est pas dramatique car il y a un essor du tertiaire. Un ouvrier n’est donc pas au chômage mais il devient employé. Encore une fois, nous voyons que des destructions d’emplois se compensent par une création d’emplois ailleurs. En réalité, ce lien entre destructions et créations d’emplois est empiriquement vérifié. Selon Aghion, Deaton, Roulet & Akcigit dans « Creative destruction and well-being » (2016), il y a une très forte causalité entre destruction et création d’emplois. Ce que l’on peut illustrer par l’exemple d’Artus et Virard dans « Et si les salariés se révoltaient » (2018), A 500 mètres d’intervalle, nous voyons 300 employés débarqués par Whirlpool qui délocalisaient en Pologne et 500 créations d’emplois en CDI par un entrepôt Amazon. Ainsi la destruction d’emplois semble être un rouage nécessaire au système qui n’est en rien une fatalité car il est compensé par une création d’emplois ailleurs. Ce phénomène est à la base de la croissance aussi selon Cahuc & Zylberberg.

            2) Les destructions d’entreprises semblent être nécessaires à la création de nouvelles et à la croissance :

Les destructions d’entreprises sont, de même que les destructions d’emplois, un rouage essentiel du système capitaliste car comme l’indique le concept schumpétérien de destruction créatrice, la destruction n’est jamais seule. En effet Schumpeter dans « Théorie de l’évolution économique » (1912) forge ce concept pour illustrer les fluctuations économiques. Selon lui, les cycles économiques sont régis par des fluctuations liées à l’innovation. Lorsqu’une innovation disruptive survient, il y a un essor économique retentissant (que l’on pourrait représenter avec un modèle OGDG) qui se nourrit des innovations secondaires liées à cette innovation disruptive. Cependant, une fois que cette innovation est épuisée, elle va se faire remplacer par une nouvelle innovation disruptive qui rendra obsolète la précédente. Dans ce cadre les entreprises les moins à même d’adopter la dernière innovation seront détruites. Cela permettra d’éviter un effet de cogestion et donc encouragera l’entrée d’entreprises utilisant la nouvelle technologie. Ainsi, encore une fois la destruction des entreprises utilisant une technologie obsolète se compensera par l’apparition d’entreprises plus productives ce qui permettra une hausse de la croissance. C’est en tout cas l’avis d’Aghion & Howitt dans « A model of growth through creative destruction » (1992) qui pensent 3 facteurs comme étant à la base de la croissance : innovation et sa diffusion, droits de propriété, destruction créatrice. Ainsi, cette dernière est non seulement créatrice d’entreprises mais aussi de croissance (ce qui en retour créera des emplois selon Okun). Historiquement, les sociétés en déclin économique sont toujours passées par une phase d’assainissement de l’économie pour repartir sur de « bonnes bases », c’est en tout cas l’avis de Juglar dans « Des crises commerciales et de leur retour périodique » (1862). Ainsi, l’assainissement de l’économie est indispensable pour recréer de l’emploi et de la croissance. Un exemple est donné par Galbraith dans « La crise de 1929 » en 1955 il montre que la hausse de la concentration permettant de supprimer les entreprises les moins productives a permis de faire redémarrer plus vite l’économie.

 

II- Pour autant une certaine destruction destructrice existe :

            1) On peut aussi penser que certaines destructions d’entreprises font en réalité régresser la société :

Nous avons loué quelque peu naïvement la destruction d’entreprises dans la partie 1. Cependant attention car toute destruction d’entreprise n’est pas créatrice. Combe dans un article pour l’Opinion s’intitulant « Les acquisitions tueuses » en 2020 montre que le phénomène de destruction d’entreprises peut être sous-optimal. Il prend l’exemple actuel du marché des respirateurs. En effet, en 2012, Covidien rachète Newport voulant développer un respirateur low cost. Or cette acquisition se fit dans le seul but de ne pas avoir à faire face à la future concurrence de Newport. Ainsi, dès qu’ils ont racheté Newport, Covidien a laissé tomber le projet de Low-cost. Nous voyons très concrètement aujourd’hui le désastre que cela occasionne. Ainsi une destruction d’entreprise n’est pas créatrice d’innovation, elle a pour seul but de détruire. Un exemple encore plus actuel est le soupçon d’acquisition tueuse de Facebook. En effet, Facebook aurait racheté Instagram et WhatsApp juste pour ne pas avoir à faire face à leur concurrence. Ainsi des destructions d’entreprises (en tant qu’elles disposent d’une autonomie de décision) peuvent s’avérer sous-optimales pour l’innovation et le bien-être des gens. C’est ce qui amenait Rajan & Zingales à intituler leur livre : « Protéger le capitalisme des capitalistes » (2003). Cet argument peut aussi se montrer par la chute d’une entreprise telle que la banque Lehmann Brothers, nous voyant bien qu’en ne sauvant pas cette banque et donc en la détruisant, les USA ont mis à mal le monde avec le déclenchement de la crise des Subprimes, Une destruction d’entreprises n’est alors pas créatrice.

2) La destruction d’emplois peut surtout être une destruction de vie sociale :

Maintenant, nous allons introduire une dimension plus sociale au sujet. En effet, on se dit qu’un emploi détruit pour un emploi créé n’a aucun effet sur la société et pour autant ce ne sont pas les mêmes personnes qui perdent leur emploi que ceux qui le gagnent. La destruction d’emploi est surtout une destruction de la vie sociale d’un individu. Dans une étude de 2009 intitulée « Job displacement and mortality », Sullivan et Von Wachter montrent qu’il y a une forte causalité entre destruction d’emplois et mortalité aux États-Unis. En effet, on peut l’expliquer en disant que le chômage est une expérience différenciée selon les classes et que chez les classes populaires, le chômage se traduit par une exclusion sociale (Schnapper dans « L’épreuve du chômage », 1994). Cette désaffiliation sociale pour reprendre les termes de Paugam se généralise et devient une exclusion de la société en général, Bourdieu dans « La misère du monde » montre que les chômeurs ont une vie sociale très pauvre par rapport aux travailleurs. Ainsi, la causalité entre chômage et moralité peut s’expliquer. Durkheim dans « Le suicide » (1897) montrait que le suicide pouvait être due à une faiblesse du lien social (suicide égoïste), ainsi la destruction d’emploi peut tout simplement s’assimiler à une destruction de vie, ce qui nuance quelque peu notre vision du 1.

            3) Ainsi, le rôle de l’État doit être repensé pour éviter que ces destructions ne soient que destructions :

Le seul moyen pour garder une destruction créatrice sans causer de mort de désespoir est de mettre en place un système de flexicurité sur le mode de ce que fait le Danemark, c’est ce que préconise Roulet dans « Essays in labour economics » (2016). Elle part tout simplement de l’étude d’Aghion, Akcigit Deaton & Roulet citée en 1ère partie qui dit aussi que la destruction créatrice est bien vécue là où les indemnités chômages sont fortes. Ainsi, au Danemark, les individus au chômage se forment et perçoivent quasiment l’intégralité de leur salaire le temps de la formation et retrouvent un emploi en sortant de cette formation. Dans ce cas-là la destruction d’emplois n’est que transitoire et permet juste d’aller vers des emplois plus qualifiés (et donc rémunérateurs). Une autre réforme étatique (ou à l’échelle d’une union régionale comme l’UE) souhaitable est une réforme de la politique de la concurrence pour l’adapter à l’ère du numérique qui est coutumière des acquisitions tueuses. Une telle proposition est faite par Gilbert dans « Competition policy for the high-technology » en 2020.

III- Aujourd’hui c’est bien la non-destruction qui est à la base de la non-création (donc la destruction est le plus souvent créatrice) :

            1) Les banques centrales adoptent un comportement de pompier pyromane empêchant la destruction créatrice :

Les politiques accommodantes des banques centrales mettent en réalité en danger l’économie. En effet Artus parle pour cela de comportement de pompier pyromane des banques centrales dans « La folie des banques centrales » en 2016. En effet, en abaissant les taux d’intérêts, elles rendent plus facile le financement des entreprises. Le problème est que certaines entreprises ne sont plus rentables mais continuent d’exister par le crédit qui est rendu peu cher. C’est ce qui amène Keen dans « Pouvons-nous éviter une nouvelle crise financière » (2017) à dire que le crédit est un zombificateur de l’économie. En effet empiriquement, on observe une augmentation forte des entreprises zombies, c’est-à-dire des entreprises qui survivent juste grâce au crédit. Combe estime dans « USA : où est passé la destruction créatrice » (2020) que quasiment 20% des entreprises américaines sont aujourd’hui des entreprises zombies. Ainsi les banques centrales empêchent cette phase de destruction. LE problème c’est qu’elles bloquent donc aussi la création…

            2) Ce qui va sans doute amener une crise, ainsi la non-destruction est aussi créatrice mais de crise :

En effet, si les banques centrales bloquent la destruction, elles créent un effet de cogestion, c’est-à-dire qu’il n’y a pas assez de place sur le marché pour d’autres entreprises productives pour s’installer. Ainsi, on observe un recul inquiétant du nombre de faillites. Selon Cayla dans « L’économie du réel » (2021), il y a beaucoup moins de faillites en 2020 qu’en 2019. Ainsi, des entreprises productives s’abstiennent d’arriver sur le marché et surtout quand toutes les entreprises zombies vont faire faillite, cela créera une crise car elles seront trop nombreuses en même temps à faire faillite. Pour le coup vouloir retarder la destruction transforme la destruction créatrice en destruction destructrice. Ainsi, il faut accompagner ce processus (c’est le rôle de l’État) mais la société a besoin de destruction pour pouvoir recréer derrière. Toute destruction n’est pas créatrice mais beaucoup de destructions sont créatrices si elles sont encadrées.

Léo Bedenc

J’ai intégré emlyon business school après avoir effectué une prépa ECE à Bordeaux, étant passionné d’économie, j’interviens principalement dans cette matière.

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