Être journaliste, loin d’être une sinécure partout dans le monde …

Tous les ans, l’ONG Reporter Sans Frontière publie son classement actualisé des pays mondiaux en fonction de la liberté donnée à la presse dans ceux-ci. Le principe ? Une double notation. La première prend la forme avec un planisphère où chaque pays apparaît recouvert d’une couleur allant du vert jusqu’au rouge foncé selon les pratiques qui y sont en vigueur.  On a donc une première catégorisation utile des pays, ensuite affiné par un second système de notation plus précis, reposant sur une note sur 100 donnée par un panel d’experts à travers une analyse qualitative et quantitative, qui permet de faire un classement précis. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la liberté de la presse est aujourd’hui un concept abstrait pour beaucoup, tant les mauvais élèves dans ce classement ne manquent pas et tant les situations sont variables d’un pays à un autre.

 

Une situation de la presse qui demeure précaire dans de nombreux pays

Partons d’un fait qui doit être affirmé sans détour devant le bilan dressé par Reporter Sans Frontière cette année : beaucoup reste à faire en ce qui concerne la liberté de la presse. Ainsi, sur les 180 pays étudiés, 115 seulement obtiennent la moyenne. Pire encore : seuls huit pays (la Norvège, le Danemark, la Suède, l’Estonie, la Finlande, l’Irlande, le Portugal et le Costa-Rica) apparaissent en vert sur la carte. A l’inverse, 27 pays appartiennent à la catégorie du rouge foncé (synonyme d’une note inférieure à 40 sur 100). La sinistre dernière place de ce classement revient sans grande surprise à la Corée du Nord avec une note de 13,92…

Pour entrer dans les détails, Reporter Sans Frontière recense le nombre de journalistes morts assassinés (24 cette année), ou emprisonnés en raison de leur profession (59). Ces chiffres sont en baisse par rapport aux dernières années. En 2012 par exemple, l’ONG recensait près de 150 journalistes tués soient quasiment six fois plus qu’aujourd’hui. Ils n’en demeurent pas moins des plus préoccupants. La palme du nombre d’exactions commises contre des journalistes revient à la Birmanie avec un score de 70, qui lui faut un score de 25,03 et la 176ème place du classement.

On se rend vite compte de certaines tendances dans ce classement : les pays d’Europe de l’ouest sont quasiment tous (à l’exception notable de l’Italie) en vert ou en jaune, symbole d’une note supérieure à 70 sur 100, alors que la péninsule arabique et l’Asie ne dépassent eux jamais l’orange et ont plus tendance à se couvrir de rouge. Si certains pays tirent leur épingle du jeu, comme la Namibie, surprenante 18ème du classement, l’Afrique du Sud (35ème) ou la Côte d’Ivoire (37ème avec une superbe remontée depuis la 66èmeplace en 2021), le continent africain continue d’éprouver de grandes difficultés concernant la liberté de la presse. Citons notamment l’Érythrée, 179ème et avant-dernière du classement ou l’Égypte, guère mieux lotis du « haut » de sa 168ème place. La situation demeure également contrastée et préoccupante en Amérique Latine. On voit également se dégager une démarcation assez claire et somme toute plutôt logique entre les démocraties plus ou moins installées qui laissent une place aux journalistes et les régimes autoritaires qui leur mènent la vie dure.

 

 

 

Un classement qui rend compte des bouleversements et des aléas géopolitiques

Loin de moi l’idée de dire que les Russes étaient avant cette année les champions de la démocratie de la presse. On sait bien que les seuls médias russes autorisés par le régime de Vladimir Poutine sont ceux qui propagent la doctrine étatique. Pour autant, force est de constater que le déclenchement de la crise diplomatique en Ukraine et la guerre qui s’en est ensuivi ont peser à l’heure d’établir la nouvelle note de ce pays. Ainsi, comment ne pas dégrader les résultats d’un état qui a lancé un vaste programme de propagande pour faire accepter à son opinion publique une irrémédiable montée des tensions avec l’Ukraine ? Et c’est sans compter sur la manipulation des canaux d’information nationaux ces dernières semaines pour les utiliser pour envoyer des messages menaçants aux occidentaux concernant une éventuelle utilisation de frappes atomiques face à l’escalade des tensions entre les deux camps. Le bilan est sans appel : la Russie perd cinq places et surtout plus de 12 points pour passer de la note de 51,29 à celle de 38,82 sur 100.

L’Ukraine qui a également massivement recourt depuis le début du conflit à la propagande voit aussi sa note baisser de plus de dix points (de 67,04 à 55,76). Pas de jaloux donc entre les deux adversaires sur le champ de bataille. Dans le cas de l’Ukraine toutefois, qui jusqu’à cette année avait une note bien plus acceptable bien qu’encore insuffisante pour un pays démocratique, la presse ne semble pas particulièrement réprimée mais plus utilisée en temps de guerre pour créer un récit national des évènements à même de regrouper un peuple derrière lui pour l’encourager à la résistance face à l’envahisseur.

Ces évolutions peuvent évidemment aller dans les deux sens et se montrer parfois positives. Prenons l’exemple des États-Unis. Si cette hausse n’est pas tellement visible dans le classement mondial puisque le pays de l’Oncle Sam stagne aux alentours de la quarantième place (42ème cette année), elle l’est dans la note reçue qui augmente de presque quatre points (de 72,74 à 76,07). Comment ne pas attribuer cette évolution notamment à la fin de l’ère Trump et à l’arrivée de Joe Biden au pouvoir, qui met fin à une campagne présidentielle houleuse durant laquelle les principales chaînes d’information du pays ont choisi de prendre résolument parti ?

De même, on peut signaler que la note de la Chine augmente également sensiblement, passant de 21,28 à 25,17 sur 100 soit une augmentation de plus de 18%. Sans doute aurait-il été malvenu l’année où la capitale Pékin accueillait les Jeux Olympiques de se montrer aussi répressif que d’habitude vis-à-vis des journalistes, particulièrement les centaines venus de l’étranger. Rassurez-vous tout de même, la Chine reste dans les tréfonds d’un classement où elle fait figure de (très) mauvais élèves. Malgré cette amélioration, elle ne grimpe que dans deux places pour se placer 175ème, soit dans les dix pays les moins respectueux de la liberté de la presse.

 

Et la France là-dedans ?

Vous connaissiez la France, pays des droits de l’homme, des lumières, faisant dès que possible l’apologie de la démocratie et n’hésitant pas à s’opposer ouvertement aux régimes autoritaires ? Vous imaginiez donc déjà l’hexagone en vert au sommet du classement de la liberté de la presse de Reporter Sans Frontière ? Vous risquez de tomber de haut tant il est vrai que tout n’est pas si rose….

Ici il n’est pas question de dire que la France fait partie des mauvais élèves et réprime fortement les journalistes. Mais si l’on regarde simplement de l’autre côté de nos frontières, l’Allemagne, le Luxembourg, la Belgique et le Royaume-Uni sont mieux classés que nous. Si le pays connaît une forte montée dans le classement entre 2021 et 2022, passant de la 34ème à la 26ème place, sa note elle reste quasiment inchangée, passant de 77 ,40 à 78,53.

Derrière la note globale se cachent en fait 5 notes détaillées, elles aussi sur 100, qui concernent cinq indicateurs :

  • Un indicateur politique, indiquant le comportement des politiques et du pouvoir en place à l’égard des journalistes
  • Un indicateur économique, visant à voir la capacité économique à exercer le métier de journaliste, à créer un média etc …
  • Un indicateur législatif, montrant comment les journalistes sont protégés ou au contraire opprimés par la législation du pays en place.
  • Un indicateur social, évaluant les contraintes sociales et culturelles pesant sur les journalistes dans le pays concerné.
  • Un indicateur sécuritaire : ici la question est simple. Il s’agit de se demander dans quelle mesure un journaliste se met en danger dans l’exercice de son métier.

Dans le cas de la France, le pays se place toujours dans le top 30 concernant quatre de ces différents critères (politique, économique, législatif, social, sécuritaire). Elle se classe même à la dixième place du point de vue des lois. Pour autant, un point noir pèse : l’indicateur sécuritaire. La France n’obtient que la note de 69,05 sur 100 qui la classe à la 85ème place. L’ONG justifie cette contre-performance par deux éléments : les violences policières dont peuvent être victimes les journalistes (tout en admettant que celle-ci ont diminué cette année) ainsi que les menaces que font peser certains terroristes islamistes (rappelons-nous les évènements tragiques de Charlie Hebdo en 2015) qui obligent certains journalistes à recourir à une protection populaire. Comme quoi, où que l’on se trouve dans le monde, le combat pour la liberté de la presse n’est jamais terminé.

 

Lire aussi: La liberté d’expression et la culture occidentale face au terrorisme

Julien Vacherot

Étudiant en seconde année à HEC Paris et rédacteur géopolitique, j'ai pour but de vous faire partager ma passion et de vous aider dans cette matière et partout où c'est possible

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