Études de cas en géopolitique pour briller au concours #3

 A.        L’Éthiopie : loin des daboyta ?

 

Thèmes : Ethiopie entre influence européenne et asiatique / l’Afrique au cœur des convoitises / la géostratégie de la Corne de l’Afrique et Océan Indien 

 

Définition indispensable «francafrique » / « chinafrique » / « africafrance » : La « françafrique » (Jacques Foccart) désigne l’influence de la France en Afrique héritée d’une décolonisation lente et non réellement aboutie. Par une sorte de succession, le désengagement français dans l’économie africaine laissa une place où la Chine a su s’intégrer. Michel Beuret et Serge Michel ont même désigné par « chinafrique », dans Pékin à la conquête du continent noir (2008), la relation Chine-Afrique dans laquelle la Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique depuis 2009 et où la Chine est la deuxième destination des exportations commerciale africaines (derrière l’UE). Ainsi, avec ce changement de paradigme, l’Afrique dispose de nouvelles cartes dans sa main, ce que Antoine Glaser relève très bien dans Africafrance. Quand les dirigeants africains deviennent les maitres du jeu (2014)

 

  • Le pivot de la Corne de l’Afrique

 

     La Corne de l’Afrique est géostratégique, car commande l’entrée de la Mer Rouge (détroit de Bab-el-Mandeb entre le Yémen et Djibouti), le Canal de Suez (ouvert en 1869) et l’ensemble du trafic commercial qui passe encore par cette route maritime. De fait, la Corne de l’Afrique attise les convoitises et les puissances exogènes depuis le 19ème siècle (aujourd’hui elle une étape du projet OBOR de la Chine). Ainsi, sa géographie et son histoire contribuent à une certaine instabilité (guerre civile au Yémen animée par l’AS). Si la France, et les États-Unis depuis 2002, ont implanté des bases militaires dans le petit État stratégique qu’est Djibouti (indépendant de la France depuis le milieu les années 70), ils ne sont pas les seuls à avoir des intérêts militaires en Afrique. Le duel Chine-Inde qui se passe aussi dans l’Océan indien, transforme la Corne de l’Afrique en un espace militaire stratégique pour la domination de l’espace maritime donnant accès aux ressources énergétiques et minérales (thèse principale du livre de Jean-Joseph Boillot Chindiafrique : la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain de 2013).

 

  • Un État chrétien marqué par la colonisation et les conflits territoriaux

 

Historiquement, en Éthiopie on assiste à une association symbiotique entre christianisme et islam

Lors des colonisations, l’Éthiopie était en partie en partie épargnée : à partir de 1864, la France occupe le territoire des Afars et des Issas (actuelle Djibouti) et malgré les tentatives malheureuses de l’Italie en 1896, l’Éthiopie reste l’un des seuls État africain (avec le Libéria) à ne pas avoir été colonisé au 19ème siècle. Enfin en 1935/6, l’Italie fasciste de Mussolini entreprend une nouvelle guerre de conquête de l’Éthiopie.

A partir des indépendances : une période de conflits récurrents. Des contestations frontalières héritées de la colonisation avec la Somalie (la reprise de l’Ogaden est en jeu en 1969 et 1977) et un conflit territorial avec l’Érythrée qui entame une guerre d’indépendance à partir de 1962 et l’obtient par référendum le 28 Mai 1993, qui ne met pas fin à ce conflit qui reprend en 1998 sur le tracé frontalier et fait 100 000 morts et prive l’Éthiopie de son accès à la mer.

 

  • Le tournant indopacifique de la politique étrangère française

 

Plus de 46 ans après la dernière visite d’un président français (Pompidou) et six mois après celle du Premier Ministre éthiopien, Abiy Ahmed, Emmanuel Macron s’est rendu à Addis-Abeba en mars 2019 pour signer un accord de défense avec l’Éthiopie et renforcer leur relation économique et culturelle. Cette signature d’accord de défense avec l’Éthiopie est, dans les faits, une réponse aux récentes avancées de la Chine dans la région (installation d’une base à Djibouti). La croissance soutenue en Éthiopie (>7%) contribue à la recherche d’un rééquilibrage de l’Afrique de l’Ouest avec l’Afrique de l’Est où la France est encore très active. De plus, la France dispose d’un intérêt économique certain avec quelque 791M€ d’exportations réalisées en 2018 et les quelques 120M, et 500M dans un avenir proche, Éthiopiens. D’où le déblocage de 100M€ d’investissement de l’Agence française pour le Développement (AFD). L’Éthiopie dispose donc pour la France d’un intérêt stratégique pour apparaitre fort sur la scène internationale face à la Chine qui a financé le siège de l’UA (dirigé aujourd’hui par l’Égypte d’al Sissi) à Addis-Abeba (preuve de la « chinafrique » définie plus haut), le plus grand aéroport international d’Afrique mais aussi le métro et la ligne de fer reliant Addis-Abeba à Djibouti.  

 

B.        La ZLEC : 8 défis pour accéder au développement

 

Thèmes : l’Afrique dans la mondialisation / l’unité africaine / l’Afrique et le développement

 

Définition indispensable « bol de spaghettis » et « coquilles vides » : Ces deux concepts représentent la même idée, celle d’une Afrique avec très grand nombre de zones d’intégration régionales (ZIR) qui ne n’apportent au fond que trop peu bénéficient. Avec plus de 200 ZIR, Jagdish Bhagwati décrit ce continent comme étant un « bol de spaghetti » où chacune des ZIR d’entres elles est décrite par Sylvie Brunel comme étant des « coquilles vides ». En effet, lorsque les pays africains frontaliers vendent la même chose « Il est plus facile de commercer avec le lointain qu’avec le voisin » (Philippe Chalmin).

 

  • Défi 1 : Inclure le Nigéria

 

Pour être viable se projet devait à tout prix inclure le Nigéria, car il présente le marché intérieur le plus vaste d’Afrique, bien qu’il exporte peu en Afrique (9% de ces produits) et que son marché intérieur est très protégé. Depuis juillet 2019, ce premier défi a été accomplie, ce qui semblait évident pour des raisons de diversification et de politique extérieure (le Nigéria espère devenir un membre permanent du Conseil de sécurité : le P5).

 

  • Défi 2 : Synchroniser les communautés existantes 

 

La ZLEC est une démarche de construction par blocs (provenant de la démarche tripartite) : On compte aujourd’hui 14 blocs dont certains États sont membres de plusieurs organisations à la fois. Tous ces blocs forme « le bol de spaghettis » (Bhagwati et qui sont des « coquilles vides » pour Brunel) au sein duquel le commerce reste encore marginal, de l’ordre de 16% en moyenne : cela signifie qu’il ne suffit pas de lever formellement les barrières douanières pour échanger (les États africains vendent la même chose… voir thèse de Chalmin).

 

  • Défi 3 : Lever des pratiques anormales

 

Le projet vise la libre circulation des marchandises et une protection vis-à-vis de l’extérieur par un tarif unifié bénéfique pour tous. Cependant les obstacles non tarifaires internes restent, nombreux et bien enracinés (acheminement, stockage…) et l’équivalent tarifaire de ces obstacles s’élève à 40% (taux plus élevé que ceux appliqué par les autres pays du monde). La ZLEC ne permettra pas de supprimer ipso facto toutes ces entraves, et pas davantage les « pratiques anormales » (rançonnements aux frontières, « tracasseries routières », contrôles abusifs…). 

Le dédouanement des marchandises prend 30 jours en Afrique quand il en prend 10 en Europe : des mesures s’imposent pour réduire les délais opérationnels et bureaucratiques, lever des barrages routiers et alléger les distorsions introduites par des réglementations archaïque.

 

  • Défi 4 : Jouer sur les spécialisations régionales

 

Les structures économiques en Afrique sont proches, des activités parfois similaires qui n’ont que peu de biens complémentaires à échanger… (Cf. Chalmin) : La CEEAC (communauté économique des États de l’Afrique centrale) en est l’archétype. Le franc CFA supposé faciliter les échanges communautaires, n’a guère d’influence, puisque le taux d’intégration régionale, qui mesure la part du commerce entre pays membres, demeure inférieur à 10%. Pour autant, on peut considérer que le potentiel de croissance des échanges régionaux est élevé (en termes géographiques, de marché intérieur ou de secteurs).

 

  • Défi 5 : Lever les incohérences internes

 

L’objectif déclaré est de libéraliser 90% des produits commercialisés dans le cadre de la ZLEC : une part du commerce bien inférieure à la norme acceptée dans les accords régionaux. En effet, conformément à l’article 24 de l’OMC régissant les accords de libres échanges entre membres, ceux-ci devraient inclure « pratiquement tous les échanges ». 

Autoriser la protection sur 10% des produits peut, en pratique, annuler une grande partie des avantages de l’accord. Certains analystes mettent en garde contre les risques d’un tel accord que celui de la ZLEC pourrait avoir sur les pays les plus faibles et les populations fragiles. Le coût de l’intégration à une union douanière au sein d’une telle organisation à géométrie variable sera élevé pour des pays handicapés par leur enclavement et la modeste diversification de leurs activités. Par exemple, quand le Maroc possède 80 lignes de produits qui totalisent 75% de ses exportations, le Tchad n’a que le pétrole qui représente déjà 80% de ses exportations… (inégal).

 

  • Défi 6 : Adopter des règles d’origines efficaces

 

Définir et attribuer l’origine des marchandises constituera un défi particulier pour la ZLEC (car beaucoup de pays). Ces règles d’origines, quand elles sont mal conçues, peuvent, dans une large mesure, annuler les avantages d’un accord commercial (trop de restrictions limite les importations d’intrants intermédiaires en provenance des pays tiers ce qui nuirait à la compétitivité). Pour ces raisons, une règle simple, telle que 50% de la valeur ajoutée devrait être originaire d’Afrique, sera probablement retenue (c’est la clause d’origine). Le risque serait alors d’importer de la Chine pour réexporter dans les États africains.

 

  • Défi 7 : Lever les incohérences externes

 

Sur le plan externe, les gouvernements africains vont en toute probabilité continuer de s’engager avec l’OMC et les traités bilatéraux. Avec la multiplication des régimes commerciaux, le paysage des relations entre l’Afrique et l’extérieur s’est incroyablement complexifié au regard de ce qu’il était il y a 20 ans.

Ces divers accords sont susceptibles de restreindre leur capacité à exécuter l’agenda de la ZLEC, car en vertu de la clause de la nation la plus favorisée (idée que l’avantage qu’on accorde à un pays on doit obligatoirement l’accorder à un autre selon l’OMC), suivant laquelle les pays africains doivent s’accorder le même niveau de libéralisation et de déréglementation qu’ils offrent aux pays non africains, le niveau de libéralisation des tarifs sera au moins un accès en franchise et dans contingent à 80% accordé à l’UE dans le cadre des négociations des APE.

Le principal défi n’est pas le libre-échange, mais la capacité des pays concernés à construire une politique d’intégration régionale viable et dynamique, dans un monde de plus en plus libéralisé. La question n’est donc pas idéologique, elle est politique et pratique. Elle est de savoir comment s’attaquer aux surcoûts des échanges en Afrique afin de permettre aux producteurs de se connecter plus étroitement aux marchés régionaux avec des effets positifs importants sur les transformations et le commerce intra-africain.

 

  • Défi 8 : Lever les défis logistiques

 

La croissance économique engagée en Afrique au début des années 2000 n’a pas été suffisamment bien gérée pour résorber le retard en matière d’infrastructures : 

Les routes goudronnées en particulier sont rares par rapport à la taille du continent (318 mètres de route goudronnée pour 1 000 habitants, contre 1 000 pour les pays en développement et 15 000 en France).

L’Afrique ne compte que 84 000 km de voies ferrées sur près de 30M de km2 alors que la France en compte près de 30 000 km exploités sur 550 000 km2 (métropole).

La plupart des ports souffrent d’une infrastructure médiocre.

Quant au transport aérien, il est encore trop couteux.

Les TIC (technologies de l’information et de la télécommunication) constituent le point positif, car elles nécessitent une infrastructure et de équipements relativement bon marché et ne nécessitent pas une maintenance aussi lourde de la part des autorités publiques. De plus elles pourraient être utilisés par les pays enclavés.

Antoine Dalenconte

Étudiant à l'ESSEC en provenance du parcours ECS à la suite de deux années au Lycée Kléber à Strasbourg et d'un khûbe à Saint Jean de Douai. L'égalité des chances commence par avoir toutes les clés en sa disposition. Voici mon expérience : une méthode rigoureuse en mathématiques, une progression fulgurante en géopolitique et un raisonnement abouti en dissertation de culture générale.

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