[Livre] Inégalités mondiales – Branko Milanovic, 2019

Retrouvez ici une fiche de lecture sur le livre de Branko Milanovic : Inégalités mondiales, paru en 2019. 

Chapitre 1 : L’émergence de la classe moyenne mondiale et des ploutocrates mondiaux

1988-2008 :  intégration de la Chine à l’économie mondialisée + Union Soviétique + Europe de l’est + Inde.  

Gagnants de la mondialisation = pauvres et classe moyenne d’Asie + ploutocrates. Perdants = classes moyennes inférieures du monde riche. Dans les pays riches, l’écart de revenus entre le haut et le bas s’est creusé et la mondialisation a favorisé ceux qui l’étaient déjà.

Les écarts entre les hauts revenus, la médiane et les bas sont énormes. En 2008, le revenu disponible par tête des 1 % les plus riches est de 71 000 dollars par an  et celui de la médiane est de 1400. 

2008-2011 : cette période marque l’accélération des tendances de la mondialisation. La croissance de la classe moyenne mondiale s’est accentuée. Le revenu moyen des citadins chinois a doublé + revenu des ruraux a augmenté de 80 pourcent. Absence de croissance dans les pays riches. Le rééquilibrage en faveur de l’Asie a été renforcé par la crise. La Chine urbaine a un revenu moyen plus élevé que la Roumanie. Le revenu moyen de la Chine devrait rattraper celui de l’Europe d’ici 30 ans. 

Les 1% les plus riches du monde : leur situation s’est assombrie entre 2008 et 2011 : les hauts revenus ont stagné alors que le revenu mondial moyen a continué d’augmenter. Le centile supérieur cumule 70 millions de personnes. Usa : 12% de la population parmi les 1% les plus riches. En 2008, les 1% les plus riches se partageaient 15.7% du revenu mondial. Inégalités de patrimoines > inégalités de revenu (cf courbe de Lorenz)

Les milliardaires : 2013 > 1426 individus. Total de leur argent = 5400 milliards de dollars. Contrôlent 2% de la richesse mondiale = deux fois plus de richesse que toute l’Afrique. 1987 : 145 milliardaires dans le monde. 2013 : bi-milliardaires = 735 personnes. 

 

Chapitre 2 : Les inégalités au sein des pays : introduire les vagues de Kuznets pour expliquer les tendances des inégalités à long terme

Pourquoi l’hypothèse de Kuznets n’est pas satisfaisante ? On observe pas de hausse des inégalités lorsque l’on compare un pays très pauvre et un pays qui l’est un peu moins + récente montée des inégalités dans le monde riche depuis les années 80. Avant 1980, cela semblait aller dans le sens de Kuznets. Dans “Le capital au 21ème siècle” Piketty remplace presque la théorie de Kuznets : plutôt une courbe en U qu’une courbe en U inversée et hausse des inégalités est dûe à notre système capitaliste actuel.

La période moderne est caractérisée par des vagues de Kuznets c’est-à-dire des phases de croissance et de recul des inégalités. Avant la révolution industrielle, aucun lien entre le niveau du revenu moyen et celui des inégalités. Les vagues de Kuznets sont liées aux vagues malthusiennes. Le changement structurel de la révolution industrielle a augmenté les inégalités. 

Après la révolution industrielle, interaction entre le mécanisme bénéfique et néfaste qui explique partie descendante de la première vague de Kuznets. Seconde vague de Kuznets début années 80 = fin baisse inégalités. La révolution technologique a augmenté les inégalités car elle a récompensé les travailleurs les plus qualifiés. De plus, des politiques en faveur des riches se sont mises en place : le capital devient mobile et il est donc difficile de le taxer. 

Dans les sociétés préindustrielles au revenu moyen stagnant, ce n’est pas l’évolution du revenu ni les transformations structurelles qui a fait baisser les inégalités mais le fait que les salaires réels augmentent. Relation positive entre richesse, inégalités et population. Les institutions jouent aussi un rôle dans l’ampleur de la réduction. La guerre réduit les inégalités par destruction physique de capital et inflation qui entraîne baisse des revenus de la propriété. 

La hausse temporaire du revenu moyen les augmente ainsi que la hausse du ratio profit/salaire.  

Dans les sociétés dont le revenu moyen augmente, une hausse du revenu moyen donne lieu à une possible hausse des inégalités. Pour Kuznets, les inégalités sont dues au changement structurel et au transfert de main d’oeuvre du secteur agricole au secteur industriel.

Vagues de Kuznets

  • USA (et GB) : inégalités ont augmenté entre la guerre d’Indépendance et la guerre civile, puis jusqu’au début du 20ème siècle. Le pic serait en 1933. Après la Grande Dépression, les inégalités ont baissé jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après 1979, elles n’ont fait qu’augmenter. Hypothèse de Kuznets valide jusqu’en 1979. Jusqu’en 2000, c’était dû à l’étirement de la distribution du salaire vers le haut. Depuis 2000, ça semble dû à l’augmentation de la part du capital dans le revenu. 
  • Espagne et Italie : Développement des séries longues. Pic en 1953. Baisse jusqu’en 1980. Les inégalités se sont stabilisées durant les 10 dernières années du 20ème siècle. Italie > pas augmenté de 1921 à 1931. Forte baisse entre 1931 et 1945 : faschisme et guerre.
  • Allemagne et Pays-Bas : Hausse des inégalités au début du 20ème siècle. 
  • Pays Bas : XXème > égalisation des revenus due à l’agitation socialiste, le suffrage universel, la journée de 8h, la hausse des salaires réels. Baisse des inégalités fin 1980. 
  • Japon : Fin 19ème siècle : forte hausse des inégalités pendant 40 ans > pic avant seconde guerre mondiale. Guerre a réduit les inégalités, puis inégalités relativement basses durant 30 Glorieuses.

Dans tous les pays, pic autour de 50 points de Gini. Facteurs cruciaux qui ont été déterminants dans la réduction des inégalités dans les pays développés : guerre, pression des partis de gauche, politiques sociales. La croissance et les inégalités semblent positivement corrélées. 

Qu’est ce qui a entraîné la baisse de la première courbe de Kuznets ? Les inégalités nationales et la Première Guerre mondiale : selon Kuznets, cette baisse a résulté de diverses formes économiques. Piketty privilégie la théorie politique : les guerres ont détruit propriétés et réduits les grosses fortunes. Pour l’auteur, la réduction des inégalités doit être endogénéisée et être mise en relation avec les conditions économiques d’avant guerre. La baisse des inégalités est dûe aux insoutenables niveaux d’inégalités d’avant-guerre. 

Similarités entre recul des inégalités à l’ère préindustrielle et recul des inégalités lors de la première GM. Il est faux de voir la baisse des inégalités de la 1ère vague de Kuznets comme propre aux pays riches. On connaît aujourd’hui une situation semblable à celle d’il y a 100 ans. Les inégalités dans le monde socialiste : Les entreprises ont été nationalisées, les salaires ont été moins dispersés, abolition des revenus du patrimoine, baisse de la prime d’éducation, les emplois ont été garantis. Pour les inégalités, c’est un succès. Pour la croissance et l’innovation, non. Donc il y a des limites aux politiques volontaristes de réduction des inégalités; l’égalité peut être poussée trop loin, elle décourage. 

Qu’est ce qui a déclenché la seconde vague de Kuznets ?  Elle est due à la seconde révolution technologique et à la mondialisation. Recul des syndicats : 21% des salariés syndiqués en 1999 contre 17% 15 ans plus tard pour les pays de l’OCDE. Mouvement général d’affaiblissement du pouvoir de négociation du travaill. La publication de Le capital au 21ème siècle a attiré l’attention sur les revenus du capital mais cela n’a pas suffit à compenser la hausse des inégalités des revenus primaires. L’homogamie et l’évolution de la structure familiale expliquent 22% de la hausse des inégalités. La participation des femmes au travail l’a réduite de 19%. 40% de la hausse des inégalités de revenus reste inexpliquée.

Les forces capables de compenser la hausse des inégalités : 

  • changements politiques (fiscalité plus forte)
  • course contre l’éducation 
  • disparition des rentes accumulées lors de la révolution technologique 
  • convergence des revenus, hausse des salaires en Chine et Inde
  • progrès technologiques favorisant les travailleurs les moins qualifiés

Depuis la fin du 19ème, des réducteurs d’inégalités ont été mis en place, par exemple protection sociale, et pourquoi pas, peut être que la phase descendante y sera aussi moins brutale que la fin de la première vague. 

 

Chapitre 3 : Inégalités parmi les nations : De Karl Marx à Frantz Fanon, pour revenir à Marx ? 

Inégalités mondiales de 1820 à 2011 : N’ont cessé d’augmenter, poussées par la hausse des revenus moyens dans les pays développés et la baisse de ceux-ci dans les autres pays. Mais les inégalités augmentaient aussi au sein des nations dominantes : ralentit après la 1ère GM puis atteignent le niveau maximal dans le dernier quart du 20ème. De la fin des années 1980 au début du 21ème siècle, le niveau des inégalités est resté relativement constant. 

Inégalités mondiales = inégalités entre nations + inégalités internes aux nations 

Les inégalités ont augmenté car des pays ont vu leur revenu moyen augmenter. En 1820, 20% des inégalités mondiales étaient dues à des différences entre pays. Puis ça s’est inversé au milieu du XXème siècle. Être né dans un pays riche compte plus qu’être né dans une bonne famille. Début 20ème siècle : apparition du Tiers monde. Sommet en 1970 des inégalités entre pays : PIB par hab aux USA 20 fois plus élevé qu’en Chine. Ajd, 4 fois plus.

La prime de citoyenneté : 97% des habitants de la planète vivent là où ils sont nés. La prime de citoyenneté est entre réalité une rente = circonstance exogène qui ne dépend ni des individus ni de leur chance potentielle. Une personne du 10ème centile aux USA gagne plus qu’une personne du 10ème centile du Kenya > une large part de notre revenu dépend de l’endroit où nous vivons. Aux USA la prime est de 9200%. Etre né aux USA plutôt qu’au Congo multipliera le revenu par 93. 

La prime de citoyenneté va influencer les flux migratoires car une personne ira là ou elle a le plus de chance de gagner un haut revenu, en regardant le revenu moyen du pays. Conséquence > les pays riches égalitaires attirent les migrants les moins qualifiés qui s’attendent à se retrouver dans le bas de l’échelle de la redistribution. USA > une green card est donnée aux migrants investissant 1 million dans les entreprises américains. Cela conduit à un appauvrissement des pays pauvres car leurs élites partent. 

Il n’y a pas d’égalité des chances : une large part de notre revenu dépend du hasard de notre naissance. Selon Rawls, les habitants de certains pays décident de travailler plus et d’épargner plus et dans d’autres, ils décident d’épargner moins et de travailler moins. Mais le nombre d’heures travaillées est supérieur dans les pays pauvres et la différence de salaires réels d’un pays à l’autre pour le même travail. Selon Rawls, l’affirmation selon laquelle la redistribution au sein d’un Etat pourrait créer un aléa moral car les pauvres pourraient choisir de ne pas travailler est infondée. Théorie de la justice de Rawls > arguments contre égalité des chances sont rejetés dans Etat-nation grâce au voile d’ignorance.

Les migrations : Le nombre de migrants internationaux n’a pas augmenté entre 1980 et 2000. Si on a l’impression que les migrations ont augmenté, c’est car il devient de plus en plus fermé à elles. 

On observe des tensions entre le droit des citoyens à quitter leur propre pays et l’absence de droit des personnes d’aller où bon leur semble; des tensions entre 2 aspects de la mondialisation : l’un encourage la libre circulation des moyens de production et l’autre limite la liberté de mouvement de la main d’œuvre; des tensions entre principe de maximisation du revenu et son application; des tensions entre concept de développement et un concept plus large qui se concentre sur l’amélioration de la situation des individus quels que soient l’endroit ou ils vivent. 

> Réduction de la pauvreté absolue ne résoudra pas ces tensions. Ces tensions sont les plus fortes maintenant. La part des migrants dans la population mondiale a augmenté : 3%. Pour pallier cela, il faudrait instaurer différents degrés de citoyenneté : taux d’impositions différents et plus hauts pour les migrants. La question est de savoir s’il est préférable qu’il y ait une différence entre natifs et immigrés qui est insidieuse, non inscrite dans le droit, ou alors une différence controlée. Migrants préfèrent discrimination mineure plutôt que de retourner dans leur pays.

 

Chapitre 4 : Les inégalités mondiales, durant ce siècle et le prochain

La mondialisation devrait faire converger les revenus. La courbe des inégalités des pays suit les courbes de Kuznets. 

La croissance des pays pauvres sera-t-elle plus riche que celle des pays riches ? La mondialisation est censée favoriser l’accès aux technologies et au capital aux pays pauvres. Pourtant le taux de croissance n’est pas plus haut que les pays riches jusqu’en 2000. L’Afrique a pratiquement cessé de croître en 1990. Mais après 2000 cette convergence s’est produite. Mais le ralentissement de la demande de matières premières pourrait bien ralentir cela. La convergence ne dépend pas de l’évolution éco et sociale d’un seul grand pays mais de plusieurs. Même si la croissance de la Chine diminue, les grandes autres économies pourraient continuer à croître. 

Le principal facteur de convergence est la croissance économique rapide des pays asiatiques très peuplés. Mais alors, cela revient à dire qu’une grande part de la population n’y participe pas, et qu’il faut faire attention car c’est dans les pays d’Afrique ou nous attendons la plus forte croissance démographique donc absence de convergence apparaîtra. Les pays africains ont eu la croissance la plus lente à cause d’une forte instabilité de leur taux de croissance. 

Les inégalités en Chine : Entre 2006 et 2013, les inégalités n’ont pas augmenté même peut être diminuées. La dynamique chinoise correspond à la phase descendante de la 1ère courbe de Kuznets. La Chine pourrait atteindre en même temps les points de bascule de Kuznets et Lewis. Mais sa croissance rapide fait augmenter la part des revenus nets liés à la propriété du capital donc peut être hausse des inégalités. Mais la structure politique est instable :

-rapacité des autorités locales 

– manque de normes

– décentralisé 

– protestations

Les forces qui tendraient à faire baisser les inégalités en Chine ne semblent pas exister aux USA : 

  • Revenus du capital demeureront très concentrés > inégalités interpersonnelles de revenus
  • Ceux qui ont de hauts revenus du travail et qui en perçoivent du capital pourraient devenir les mêmes personnes > accentuation des inégalités de revenus.
  • Individus très qualifiés qui sont riches en travail et en capital vont se marier entre eux : homogamie
  • La concentration des revenus renforcera le pouvoir politique des riches, réduisant la probabilité que des politiques en faveur des pauvres soient mises en œuvre > campagne électorale très coûteuse. 

> Le pire est que les inégalités prennent une apparence méritocratique avec les parents qui paient pour que leurs enfants réussissent à l’école et obtiennent de bons emplois. 

> Conséquences : évidemment de la classe moyenne et accroissement de l’importance politique des riches.

Les dangers liés aux inégalités : 

  • Le déclin de la classe moyenne : USA en 1979 : représente 26% du revenu total, en 2010 : plus que 21% > baisse du pouvoir économique. Donc baisse de la demande de biens pour les producteurs donc ceux-ci se concentrent sur les produits que consomment les riches. Séparatisme social est apparu au cours des 30 dernières années. Dépenses sociales sont ré-orientées de l’éducation et des infrastructures vers les services de sécurité et de maintien de l’ordre. Ressemble de plus en plus à une ploutocratie. 
  • La ploutocratie : Les riches se concentrent sur la suppression de la démocratie par la suppression du vote des pauvres et par la création de la fausse conscience parmi la classe moyenne inférieure et les pauvres. Une part importante de cela est la croyance selon laquelle il existe une grande mobilité sociale ascendante. Tout cela est favorisé car il n’y a que deux partis aux USA. Aux USA, les riches votent 2 fois plus que les pauvres. 2% de la population en âge de voter aux USA n’a pas le droit.
  • Populisme et nativisme : En Europe, systèmes pluripartites, plus démocratiques, et moins touchés par l’influence de l’argent + immigration. Difficultés à les accueillir et différences culturelles > construction de ghettos. En Europe, terre d’immigration mais immigrés présentés comme profiteurs des prestations sociales. Effritement des partis de gauche donne lieu à montée des populismes. La démocratie, en remettant en cause certains droits fondamentaux des citoyens affaiblie puissance des Etats et de l’Europe.  La ploutocratie tente de maintenir la mondialisation en sacrifiant des éléments cruciaux de la démocratie tandis que le populisme tente de préserver un simulacre de démocratie en réduisant l’exposition à la mondialisation. 

 

Conclusion

La courbe de l’éléphant décrit 3 phénomènes majeurs de ces dernières années entre 1988 et 2008 : l’essor de la classe moyenne mondiale, la stagnation des revenus des classes moyenes et populaires et l’augmentation des revenus des “top percentils”.

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