Histoire des partis aux États-Unis (1/4)

            Quel parti se revendiquait esclavagiste au XIXème siècle ? Qui soutenait à une époque pas si lointaine le Ku Klux Klan ? Étant donné la récente collusion entre l’aile la plus à droite du parti républicain et les suprémacistes blancs, d’aucuns répondraient le parti républicain. Comment imaginer que le parti démocrate est à l’origine esclavagiste, alors qu’il se veut aujourd’hui le parti des minorités ethniques ? – à l’exception des Italiens et des Cubains.

            Quant-au Grand Old Party – d’ailleurs plus jeune que le parti démocrate -, il nous apparaît plus conservateur. Derrière lui se trouve une Amérique plutôt rurale, en partie exclue de la mondialisation, très attachée au IIème amendement ou anti-avortement. Ces dernières années, le parti a fait de la lutte contre l’immigration illégale l’un de ses principaux chevaux de bataille. Pourtant, à l’origine, aussi surprenant que cela puisse paraître, le parti républicain est anti-esclavagiste ; c’est ce qui motive sa création! Ainsi le Nord abolitionniste est-il emmené par le président républicain Abraham Lincoln, tandis que les esclavagistes du Sud firent du démocrate Jefferson Davis leur leader. Et la défaite du Sud n’y changea pas : pendant des années, les États anciennement confédérés firent bloc autour du parti démocrate (« solid south »). Jusqu’au milieu du XXème siècle, le parti démocrate entretient une relation plus ou moins secrète avec le Ku Klux Klan – créé en 1865 en réaction au XIIIème amendement.

            En l’espace de deux siècles, il semble que les valeurs de ces deux partis se soient inversées. La question du statut des minorités n’est sans doute que symptomatique de ces évolutions. Des origines de la démocratie en Amérique à nos jours, nous tenterons de comprendre les dynamiques qui ont traversé le parti démocrate et le parti républicain. Voici le premier article de la série “Histoire des partis aux États-Unis”. 

 

De 1776 à 1860 : les origines du parti démocrate 

 

            Les origines du parti démocrate remontent à bien des années avant sa création en 1828. En effet, le parti que nous connaissons sous le nom de « parti démocrate » est né de la scission d’un parti plus ancien : le parti républicain-démocrate. Celui-ci est né en 1792, à l’initiative d’un homme déjà célèbre pour sa participation à la rédaction de la Déclaration d’Indépendance de 1776 : Thomas Jefferson. Vous aurez relevé toute l’ironie que comporte pour nous le qualificatif « républicain ». Cependant, gardons-nous de faire ici un anachronisme. Ce serait également commettre un contre-sens. Le parti que nous connaissons sous le nom de « parti républicain » est né bien des années après, à l’aube de la guerre de sécession (1861-65). De plus, comme nous le verrons, ses membres défendent le fédéralisme, quand les « Républicains » dont il est question à l’origine du parti démocrate s’opposent aux « Fédéralistes » d’alors. Ainsi, nous tenons un premier aperçu de la complexité de la sémantique dans la politique américaine.

            L’origine du parti démocrate remonte à 1792, disions-nous. Notons que ceux qui forment le parti républicain-démocrate étaient déjà présents sur la scène politique, à l’instar de Thomas Jefferson. Ils s’opposent aux « Fédéralistes », qui dirigent le pays de la fin de la guerre d’Indépendance (1775-1783) à 1801, date à laquelle Thomas Jefferson devient le 3ème président des Etats-Unis. Parmi les rangs des fédéralistes se trouvent quelques-unes des plus éminentes figures de l’histoire politique américaine : George Washington, James Madison ou Alexander Hamilton. Ce sont eux qui rédigèrent la Constitution des Etats-Unis. Celle-ci est votée par « l’Assemblée peu nombreuse » – qui compte 55 membres – en 1887. Elle entrera en vigueur en 1889 dans chacun des États de l’Union. Les Républicains d’alors étaient bel-et-bien opposés à une perte de souveraineté des Etats de l’Union au profit du gouvernement fédéral. Cependant, le peuple craignait qu’une rupture de l’Union n’entraîne des hostilités. C’est pourquoi sa confiance alla aux fédéralistes.

            Alexis de Tocqueville, dans son ouvrage De la démocratie en Amérique (1835), nous livre une analyse de l’opposition entre Fédéralistes et Républicains. Cette opposition est véritablement constitutive de la démocratie américaine. Les deux entretiennent même une relation de complémentarité. Comme le montre l’auteur, les Fédéralistes ont posé les fondations du système politique sur lequel les Républicains eux-mêmes s’appuient pour diriger le pays par la suite, à l’orée du XIXème siècle. Il opère une distinction entre « le temps des grands partis » et celui des « petits partis ». Pour que nous comprenions bien ce que l’auteur entend par là : « Ceux que jappelle les grands partis politiques sont ceux qui sattachent aux principes plus qu’à leurs conséquences ; aux généralités et non aux cas particuliers ; aux idées et non aux hommes. (…) LAmérique a eu de grands partis : aujourdhui ils nexistent plus. (…) De nos jours (écrit-il dans les années 1830), il nen existe pas qui paraisse sattaquer à la forme actuelle du gouvernement et à la marche générale de la société ».

            Ainsi, dans les années qui suivent l’élection de Thomas Jefferson à la présidence des Etats-Unis, le parti des fédéralistes se désagrège peu à peu. Le parti républicain-démocrate connaît alors un plébiscite. Cela s’explique par le fait que la guerre d’Indépendance paraît alors plus loin (cf. jusque-là le peuple craignait qu’une rupture de l’Union n’entraîne des hostilités). Pourtant, même si le parti républicain-démocrate est largement hérité des Républicains, les oppositions d’hier appartiennent, dans une certaine mesure, au passé. C’est-à-dire que ceux qui s’opposèrent à la Constitution – les partisans de Thomas Jefferson – l’ont à présent intégré aux symboles du patriotisme américain. Et c’est en cela que l’analyse d’Alexis de Tocqueville est éclairante ; il semble que cette opposition devait suivre cette marche, dans ce sens : les grandes idées et le cadre d’abord, les intérêts particuliers ensuite.

            Telles sont donc les racines du parti démocrate. La scission duquel il naît, que nous avons précédemment évoqué, porte sur une division croissante du parti républicain-démocrate. La pomme de discorde est l’esclavage, mais la fracture est plus profonde.

            Nous n’avons encore rien dit de l’identité des Républicains-démocrates. Jusque-là, nous nous sommes contentés de les définir par opposition aux Fédéralistes. Thomas Jefferson, le chantre des libertés, grand admirateur de la révolution française et auteur de la Déclaration d’Indépendance, était un esclavagiste. Rappelons-nous ces mots : « Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’y avait pas d’ambiguïté dans l’esprit de Thomas Jefferson quand il écrivit cela : ces droits ne devaient pas s’appliquer aux esclaves noirs et aux Amérindiens. Tout comme lui, qui demeure en Virginie, les soutiens aux Républicains-démocrates vivent pour l’essentiel dans les Etats du Sud. Ce sont pour la plupart des propriétaires d’exploitations agricoles, dans lesquelles travaillent des esclaves noirs. Mais le parti comptait aussi une élite citadine, qui nécessairement, ne partageait pas les mêmes intérêts que les fermiers. Cette élite était opposée à l’esclavage. Ces derniers se sentirent menacer par l’influence croissante d’Andrew Jackson qui défendait les intérêts des fermiers et de certaines minorités, tels que les Irlandais. Les élites puritaines, notamment de Virginie, s’alignèrent alors derrière l’anti-esclavagiste John Adams. La rupture fut consommée en 1828. Les partisans d’Andrew Jackson se renommèrent le « parti démocrate ». Bientôt, dans les années 1830, les autres formèrent le « Whig party ».

            Dès lors, et ce jusqu’à la fin des années 1850, les deux partis occupèrent le paysage politique américain. Pourtant issu du parti républicain-démocrate, lui-même issu de l’opposition aux Fédéralistes, le Whig party se réclame des Fédéralistes. Leur nom nous éclaire d’ailleurs sur cette prétention : le Whig party s’opposa par le passé à l’extension du pouvoir monarchique au Royaume-Uni. En fait, ils s’opposent à la volonté d’Andrew Jackson, élu président des Etats-Unis (1829-37), de saper l’autorité du Congrès. En effet, Andrew Jackson et ses partisans sont anti-fédéralistes, dans la lignée de Thomas Jefferson. Ils érigent les libertés individuelles au-dessus de la souveraineté de l’Union.

            Mais les deux partis connaissent à nouveau un tumulte au cours des années 1850. Plus que jamais, la question de l’esclavage est au centre des débats. Les partisans de l’abolition de l’esclavage, venus du Whig party tels qu’Abraham Lincoln, ainsi que certains membres du parti démocrate qui vivent au Nord, s’unissent pour former un nouveau parti : le « parti républicain » …

Ethan Joubioux

Rédacteur chez Mister Prépa, étudiant en pré-master à Audencia et ancien élève de prépa ECS au Lycée Saint-Vincent à Rennes. J'interviendrai notamment en géopolitique.

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