La cyber guerre, le nouveau format de la guerre

« La première règle de la guerre hors limite est qu’il n’y a pas de règles, rien n’est interdit », écrivent Qiao Liang et Wang Xiangsui, deux colonels de l’armée de l’Air chinoise, dans La Guerre hors limites, écrit en 1999. Inquiets de ce que Hubert Védrine, spécialiste français des questions géopolitiques, nomme alors « hyperpuissance » américaine, ils cherchent comment déjouer cette hégémonie. Par la suite, on lit aussi : « Il n’y a rien dans le monde aujourd’hui qui ne puisse devenir une arme ». En effet, tout dans notre monde hyper connecté semble pouvoir être la cible de cyber attaques. Le cyber espace est devenu, au cours des années 2000, une préoccupation majeure pour les États et les entreprises.

La première règle de la guerre hors limite est qu’il n’y a pas de règles, rien n’est interdit.

Par cyber espace, on entend : « un espace d’information généré par l’interconnexion globale des systèmes d’informations et de communications », d’après Frédérick Douzet, spécialiste en cyber stratégie. Le cyber espace comprend « l’infrastructure physique » et « l’espace intangible » poursuit-elle. C’est-à-dire, les câbles, les ordinateurs, les data centers, d’une part, et « l’espace où se produisent des interactions entre individus partout dans le monde à une vitesse quasi instantanée », d’autre part.

La cyber défense face à la multiplication des cyber attaques

Entre 2017 et 2020, les dépenses en cyber sécurité dans le monde ont crû. Cela résulte de la hausse du nombre de cyber attaques – « tout acte malveillant portant atteinte à un système IT (Information Technology) pour des raisons d’ordre politico-économique », d’après l’entreprise Oracle. Toutefois, l’enjeu n’est aujourd’hui pas de répondre, mais d’anticiper les éventuelles cyber attaques. Par exemple, en France, en 2020, 40% des entreprises ont enregistré une hausse du nombre de cyber attaques. Mais, 65% des entreprises françaises ont recensé au moins une cyber attaque et près d’un quart en recensent plus de 10 (données Statista). 

Il y a aujourd’hui un écart entre les capacités de cyber attaques et de défense, ce que le cabinet d’audit et de conseil Deloitte nomme « risque cyber ». Cela est dû au développement exponentiel des moyens techniques et technologiques depuis le début des années 1980, qui profite avant tout à « l’attaque ». Celle-ci est de plus en plus perfectionnée, difficilement détectable et nuisible. On en revient à la citation de Qiao Liang et Wang Xiangsui, car tout dans notre monde hyper connecté semble pouvoir être détourné. À cet égard, le célèbre ver informatique dénommé « Stuxnet », conçu par la NSA en collaboration avec Israël, découvert en 2010, a reprogrammé le système de la centrale nucléaire iranienne de Bouchehr avec de très légères modifications afin d’endommager les centrifugeuses à moyen terme.

Les États et les entreprises ont conscience du « risque cyber ». C’est pourquoi ils allouent d’importantes ressources au « cyber ». La France, première en Europe, prévoit d’investir 1,6 milliards d’euros d’ici à 2025. Mais son budget, comme celui de la Chine – 1,4 milliards de dollars en 2020 – est négligeable devant celui des États-Unis : 9 milliards de dollars l’an passé.

Le cyber espace, un espace stratégique

Le cyber espace a une influence avérée sur la politique. Un exemple probant est l’ingérence russe dans les élections américaines de 2016, avec des manœuvres de désinformation, de « trolling », de l’électorat via les réseaux sociaux. Pour ce qui est des « régimes autoritaires », il s’agit d’assurer le contrôle de l’information et la surveillance des populations. Néanmoins, depuis les révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden en 2013, il est apparu que les démocraties avaient elles aussi des appétits de surveillance. En fait, trois démocraties arrivent en tête du classement établi par le National Cyber Power Index 2020 de l’Université d’Harvard en fonction de leur capacité de surveillance : les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. À l’inverse, la Russie n’est pas une cyber puissance « complète ». Cependant, comme sur l’échiquier géopolitique, elle possède un véritable pouvoir de nuisance

Bien que nous ayons l’impression que le monde – en dehors de l’Occident – soit sans cesse en proie aux conflits, dans un ouvrage parut en 2011, La part d’ange en nous, Steven Pinker, professeur à Harvard, démontre que la violence dans le monde, la durée et l’ampleur des conflits ont diminué. Il n’est pas étonnant que les États les plus puissants ne se fassent plus la guerre, tant leur capacité d’armement est destructrice. Le fait que jamais le monde n’a connu d’acteurs si puissants et pourtant incapable d’imposer  leurs vues relève d’un paradoxe identifié par Bertrand Badie dans L’impuissance de la puissance. Pour autant, les griefs des uns envers les autres n’ont pas diminué. Comme au début de la guerre froide, la situation se résume à la formule de Raymond Aron dans Le grand schisme« paix improbable, guerre impossible ». L’analogie avec la guerre froide est intéressante, car de la même manière, les parties adverses ont recours à de nouvelles formes d’affrontements ; alors que les États-Unis et l’URSS menaient des « guerres par procuration » en Corée, au Vietnam ou à Berlin, ils s’affrontent désormais par écrans interposés dans le cyber espace. La cyber guerre est le nouveau format de la guerre, et cette guerre a commencé.

En 2007, l’Estonie déplace le « Soldat de bronze », un monument à la gloire de l’armée rouge, pour le réinstaller dans un cimetière militaire. La Russie, offusquée, seulement trois ans après l’intégration de l’Estonie à l’OTAN, est à l’origine d’une cyber attaque globale qui paralyse les serveurs des sites gouvernementaux, des partis politiques, des banques et des médias. La logique est ancienne : « si vis pacem, para bellum » dit la locution latine. Les États qui en ont la capacité technologique épient les failles dans la cyber sécurité d’autres États pour se prémunir d’un éventuel conflit, pour exercer des pressions, pour « empêcher de faire », l’un des attributs de la puissance définie par Serge Sur. Étonnement, ce procédé semble s’appliquer sans distinctions aux adversaires et aux alliés, en témoignent les pratiques de la NSA. En 2017, des hackers accèdent à des données de la NSA et révèlent des vulnérabilités d’acteurs américains et étrangers débusquées et stockées par l’agence. S’en suivent une série de cyber attaques, orchestrées par la Corée du Nord et la Russie, pour nuire aux intérêts économiques des États-Unis et de leurs alliés, à l’encontre de Microsoft notamment, et de sa faille « Eternal Blue » toujours existante.

Cependant, la maîtrise du cyber espace n’est pas seulement une forme de puissance en soi, elle vient aussi renforcer la puissance militaire. En effet, le cyber renseignement sert la conduite des opérations armées, grâce à l’utilisation de satellites. Le Ministère des Armées définit d’ailleurs la cyber défense comme « l’ensemble des activités conduites pour garantir l’effectivité de l’action des forces armées ». Ces cyber solutions sont utilisées pour préserver le commerce maritime – 85% des échanges mondiaux de marchandises – de la piraterie par l’aiguillage des bateaux.

Le cyber espace, un espace géopolitique?

Le cyber espace est certes hautement stratégique, mais peut-il pour autant être qualifié d’espace géopolitique ? Prima facie, le cyber espace n’est pas un territoire au sens étymologique de territorium : « une étendue sur laquelle vit un groupe humain » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française). Il est alors délicat de parler de géopolitique à ce propos quand celle-ci se définit selon Yves Lacoste comme : « toute rivalité de pouvoirs sur ou pour du territoire ». Aussi, « le territoire » ne va pas sans son pendant, « la frontière », sa limite. Et on a tant chanté l’abolition des frontières depuis le début des années 1980, « the world is flat » (Thomas Friedman), sous le double effet de la mondialisation et de la révolution NTIC, que le cyber espace paraît même antagonique à la notion de territoire.

En fait, la réalité du cyber espace est tout autre. S’il est possible de parler d’une « territorialisation des mers » (Camille Parrain), il en va de même pour le cyber espace. En effet, les enjeux et les risques politiques, économiques et géopolitiques associés à cet espace sont tels, que les États cherchent à le contrôler. Paradoxalement, son expansion renforce donc la souveraineté des États. Car, en effet, le cyber espace a une assise dans le monde tangible. Il n’est ainsi pas anodin que les États-Unis aient dernièrement refusé que l’entreprise chinoise Huwei y installe la 5G, allant jusqu’à exiger que les pays européens en face autant. L’installation et le contrôle d’infrastructures physiques par lesquelles circulent les données est à rapprocher de la « puissance structurelle » (Susan Strange). En effet, de même que la puissance des États-Unis au XXème siècle s’appuyait sur sa « capacité de façonner et de déterminer les structures de l’économie politique globale au sein desquelles les autres acteurs doivent opérer » – l’ONU, le FMI, la Banque Mondiale -, les États-Unis hébergent aujourd’hui plus de la majorité des data centers par lesquelles circulent les données des utilisateurs internet du monde entier.

 

La puissance est la capacité de façonner et de déterminer les structures de l’économie politique globale au sein desquelles les autres acteurs doivent opérer.

La Russie ou l’Union européenne, ont ainsi exprimé leur désir de se rendre moins dépendants des infrastructures américaines. L’État russe travaille actuellement à l’élaboration d’un internet russe, le « RuNet », sur le modèle chinois, avec son propre réseau social et le contrôle des sites accessibles. La Russie s’est déjà en partie affranchie des moyens américains en possédant ses propres data centers, situés en Sibérie. Mais, la souveraineté tant recherchée se gagne aussi par la conquête de l’espace – de l’orbite terrestre du moins -, c’est-à-dire par le lancement de satellites. Là encore, les États-Unis figurent en pole position. Preuve que l’espace est en proie de subir, lui aussi, une « territorialisation », les États-Unis ont créé en 2019, l’United States Space Force, une nouvelle branche des forces armées.

Ethan Joubioux

Rédacteur chez Mister Prépa, étudiant en pré-master à Audencia et ancien élève de prépa ECS au Lycée Saint-Vincent à Rennes. J'interviendrai notamment en géopolitique.

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