L’art d’être heureux

Depuis l’Antiquité, la philosophie mène une véritable quête du bonheur : au Ve siècle avant JC, Socrate s’interrogeait déjà sur la différence entre le plaisir, insatiable et passager, et le bonheur, un état de satisfaction durable et absolu. Au Moyen Age, les pensées chrétiennes et juives promeuvent un bonheur accessible seulement au paradis, tandis qu’au XVIe siècle, l’humanisme se penche sur la question indépendamment de la religion pour définir les meilleures conditions d’existence. Du XVIIe au XIXe siècle, le bonheur est étudié sous le prisme de théories davantage politiques et économiques, et à partir du XXe siècle, la sociologie et la psychologie enrichissent un peu plus cette réflexion.

Certains philosophes jugent le bonheur comme inatteignable tandis que d’autres fournissent un manuel détaillé pour obtenir un état de sérénité durable. Nous allons donc voir comment le bonheur est appréhendé par la philosophie au fil des siècles.

 

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Qu’est-ce que le bonheur ?

Le bonheur est un état durable de complète satisfaction et de sérénité. Il se distingue de la joie, passagère et d’intensité moindre. Si la joie est souvent ressentie par l’homme, le bonheur est généralement désigné comme un idéal.

Platon et la tempérance

La philosophie s’applique surtout à distinguer le bonheur du plaisir : dans Le Gorgias, Platon met en scène Calliclès et Socrate dialoguant sur le bonheur. Le premier avance que le bonheur est obtenu dans la jouissance et la satisfaction des désirs immédiats. Socrate le réfute en avançant que la jouissance rend l’homme esclave de désirs insatiables. Le véritable bonheur est obtenu dans la tempérance.

Le souverain bien chez Descartes

Les philosophes ont établi des distinctions pour mieux cerner le concept de bonheur. Descartes par exemple, dans sa Correspondances avec Elisabeth reprend la thèse aristotélicienne qui apparente le bonheur au souverain bien, qui n’est pas un état de satisfaction du corps et de l’esprit mais seulement un exercice de la liberté et de la raison qui vise le but de l’existence. La béatitude naturelle est l’état de satisfaction qui vient de surcroît au souverain bien mais qui n’est pas visé en premier lieu. Ce que le philosophe qualifie enfin de bonheur désigne seulement ce qui nous est donné et qui procure de la satisfaction, un héritage familial par exemple. La satisfaction de l’homme résulterait donc de l’accomplissement de son devoir.

 

Une quête vaine ?

Descartes – Préférer l’imbécile heureux ou le savant triste ?

 Dans sa lettre à Elisabeth du 6 octobre 1645, Descartes oppose l’imbécile heureux, celui qui n’est pas tourmenté par des angoisses existentielles et qui vit dans l’ignorance et l’insouciance, à l’homme lucide et triste, conscient des limites de l’homme et en quête de vérité. Il affirme ensuite que la gaieté de l’imbécile heureux est moindre que la satisfaction spirituelle de l’homme lucide. Le véritable bonheur se trouverait alors dans la connaissance lucide de soi et, sur ce terrain, l’imbécile heureux pourrait avoir à envier l’homme lucide. Celui qui se lance dans une longue quête de satisfaction ne s’heurte donc qu’à un plaisir illusoire et temporaire ; le bonheur est une conséquence de la lucidité humaine.

Le pessimisme de Pascal

Le philosophe estime dans ses Pensées que la quête du bonheur est sans fin car l’homme est sans cesse hanté par les ruminations du passé ou les inquiétudes à venir. L’homme est désigné comme un être malheureux et faible. La seule manière de sortir de la misère et d’atteindre le bonheur pour Pascal est de croire en Dieu, qui donne du sens à l’existence.

Kant et le primat de la morale

Dans Les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant affirme que la nature n’a pas fait du bonheur la finalité de l’homme. Au contraire, celui-ci suit sa raison qui l’éloigne de sa satisfaction pour parvenir à une vie morale. Dans la Critique de la Raison pure, il estime que l’homme ne cherche pas à être heureux, mais que c’est la morale qui le rend in fine digne du bonheur.

 

Le manuel pour être heureux

Le stoïcisme

Aux Ier et IIe siècles après JC, la pensée stoïcienne, notamment prônée par les Romains Horace, Sénèque et Marc-Aurèle, et le grec Epictète, recommande d’identifier les désirs et les pensées qui ne dépendent pas de l’homme et d’apprendre à s’en détacher. A force de patience, l’homme parviendrait alors à un état absolu et durable de tranquillité qu’ils nomment l’ataraxie.

Les 50 règles de vie de Schopenhauer

Dans Aphorismes sur la sagesse dans la vie, publié en 1851, Schopenhauer dispense des règles de conduite pour être heureux. Celui-ci explique que le bonheur est un idéal inatteignable, mais que l’homme peut tout de même veiller à vivre avec le moins de souffrances possible. Pour cela, il reprend la pensée stoïcienne en prônant une impassibilité inébranlable devant les difficultés. Il recommande également d’éviter la jalousie, limiter le cercle de ses relations, profiter de l’instant présent et accepter son destin.

 

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Le bonheur suscite en philosophie un questionnement perpétuel sur sa possible réalisation et les moyens d’y parvenir. Nombreux sont les penseurs qui le distinguent du plaisir immédiat et qui recommandent de mener une vie paisible, détachée et morale qui permet, selon eux, de s’en rapprocher le plus possible.

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