Le monde chez Nietzsche

Interroger la notion de monde, c’est interroger notre rapport à celui-ci, le lien entre l’Homme et le monde. Un auteur se révèle très intéressant pour cette question, il s’agit de Nietzsche, et notamment de sa pensée contemporaine à l’écriture du livre V du Gai Savoir. Dans cet article, nous allons essayer de comprendre quelle lecture Nietzsche  propose du monde. 

 

Un monde instable

Pour Nietzsche, le monde sensible est avant tout instable, c’est un monde d’apparences sans cesse changeantes, qui échappent à toute possibilité de stabilisation de l’Homme. Ainsi pour Nietzsche, humaniser la nature nous permet de nous délivrer l’accès à un monde stabilisé mais qui en réalité substitue au monde sensible une reconstruction métrique, géométrique, dans un espace purement intelligible. Pour vivre dans le monde, l’Homme doit se doter de constructions par lesquelles la connaissance informe le chaos du devenir pour construire un monde stable, constant, dans lequel l’existence humaine peut se maintenir. Ainsi, l’Homme n’a fait qu’appréhender un contre-monde, avec par exemple le principe de contradiction (une chose ne peut pas être son contraire) : en réalité ce principe existe du fait de l’obligation pour l’Homme, depuis ses origines, de reconnaître l’identique (et d’identifier le différent) avant de survivre, mais le monde est en réalité beaucoup plus complexe selon Nietzsche, une chose pouvant être son contraire selon les points de vue, ce qui explique d’ailleurs l’écriture par aphorisme de Nietzsche, chaque aphorisme représentant un point de vue possible, avec différents aphorismes qui peuvent sembler, à première vue, se contredire. 

Il exprime par exemple cela ainsi :

Volonté de puissance, §115 : “ En fait la logique (comme la géométrie et l’arithmétique) ne s’applique qu’à des entités fictives, créées par nous. La logique est une tentative de comprendre le monde réel d’après un schéma de l’être que nous avons construit ; ou plus précisément, de le construire tel que nous puissions le formuler, le prévoir. »

 

La volonté de l’Homme de donner du sens au monde

Ce qui permet de comprendre la façon dont Nietzsche se rapporte au monde, aux sciences, aux religions, à la métaphysique, c’est donc cette idée qu’il est impossible d’avoir accès aux choses mêmes, mais au lieu de leur opposer une notion de phénomènes, Nietzsche introduit l’idée que nous passons notre temps à « lire des textes que nous interprétons ». Il n’y a jamais qu’une seule manière de lire un texte, il y a une différence dans les manières de se rapporter à un texte. Nous interprétons le monde à l’aide de la religion, de la science, de la métaphysique, lectures différentes mais à chaque fois partielles.

Ainsi, par exemple, la science comme recherche d’une vérité absolue, d’un fondement, d’un principe à ce qui a lieu dans le monde découle en fait d’une faiblesse de nos instincts, qui ne parviennent pas à affronter le réel dans sa plurivocité. Il le dit ainsi dans Par-delà bien et mal : 

Par-delà bien et mal, §14 : « l’idée que la physique n’est elle aussi qu’une interprétation du monde, une adaptation du monde (à notre entendement) et non pas une explication du monde, commence à poindre. » Il y a un anthropomorphisme impensé de cette science : la démarche même de la physique consiste à rechercher des lois de la nature, et c’est une certaine forme d’interprétation, certain façon d’envisager la causalité. 

La science et la religion sont ainsi mises sur le même plan dans le livre V du Gai Savoir, les hommes de sciences étant mis sur le même plan que les hommes pieux:

344, En quoi nous aussi sommes encore pieux : “ 2. – De sorte que la question : pourquoi la science ? renvoie au problème moral : à quoi tend de manière générale la morale, si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales » ? Il n’y a pas de doute possible, le véridique, dans ce sens audacieux et ultime que présuppose la croyance à la science, affirme en cela un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire ; et dans la mesure où il affirme cet « autre monde », comment ne doit-il pas par là même – nier son opposé, ce monde, notre monde ?…”

 

Comment vivre dans le monde ? 

Nietzsche insiste alors sur la notion de grande santé qui permet de vivre dans un monde qui est dénué de sens. C’est pouvoir supporter la souffrance sans chercher à lui donner du sens. Il s’agit ainsi selon Nietzsche d’être créateur, pouvoir mettre en forme, produire des formes, y compris au sein de sa propre vie, au sein de cette petite partie du monde dans laquelle nous pouvons et nous avons à vivre. 

Au contraire, donner du sens au monde à notre vie, cela suppose de dénigrer le monde. Supposer qu’il a besoin qu’on lui donne du sens c’est supposer qu’il ne se suffit pas à lui-même, qu’on ne peut pas se contenter de le prendre tel qu’il est avec tout ce qui s’y passe et qu’il est nécessaire d’opérer un tri entre ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Donner du sens au monde, (ça pourrait bien être de lui chercher un principe), c’est forcément ne pas être en mesure d’accepter ce qui est, et de créer des formes, de conduire son existence au sein de ce monde tel qu’il est.

Nietzsche distingue ainsi trois attitudes à l’égard du monde et du réel, tout en valorisant la dernière, le nihilisme actif : 

Le réalisme tragique et dionysiaque : il faut accepter la réalité dans son caractère de multiplicité inassumable et tragique voire dans sa cruelle absurdité, par opposition à la passion romantique. 

L’idéalisme : rapporter la déception et la souffrance vers un autre monde. c’est les chrétiens, les socialistes, les scientifiques

– Une dernière attitude équivoque ou porteuse de 2 sens ambivalents : le nihilisme. Tout d’abord, le nihilisme passif : on n’a ni la force d’accepter la réalité ni le désir d’une autre morale. Le nihilisme actif au contraire consiste en un réalisme tragique qui est la force d’imposer un sens et une valeur à ma vie et au monde : reconnaissance d’une espèce d’insouciance et d’innocence du devenir et du multiple.  Le nihilisme actif affronte la question capitale suivante : comment donner sens à la perte de sens ? ou donner forme à la perte des formes ?

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