Le monde géométrisé dans le tableau « La Cité Idéale »

Dans cet article nous te proposons d’analyser la peinture La Cité idéale, au peintre inconnu, une huile sur panneau réalisée dans les années 1480 à Urbino en Italie où elle est toujours conservée. Cette peinture est issue de la Renaissance Italienne, période dans l’Histoire de l’Art caractérisée notamment par l’utilisation nouvelle de la perspective, théorisée par exemple par Alberti dans son essai théorique de peinture De Pictura. Cette peinture est donc particulièrement intéressante car dans sa technique de représentation du monde elle procède d’une géométrisation du monde, qu’on retrouvera notamment dans la philosophie de Descartes. Il va donc s’agir pour nous d’analyser cette œuvre pour en comprendre la portée philosophique, œuvre qui pourra être un bon exemple dans nombre de sujets autour de l’approche de l’homme au monde.

 

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Description du tableau « La Cité Idéale »

Nous avons ici un parfait exemple de l’utilisation de la perspective géométrique monofocale centrée, qui s’est imposée dans nos consciences comme le meilleur moyen de représenter le monde. Cette technique, théorisée notamment par Alberti dans son De Pictura (Livre I), est une technique de représentation de l’espace qui succède à d’autres et se veut la représentation parfaite du monde. Cette technique tente en effet de reproduire la profondeur par un point de fuite positionné au centre du tableau et des lignes de fuite qui le rejoignent, avec un espace qui rétrécit proportionnellement vers le point de fuite, retranscrivant l’éloignement des choses à nous. On peut l’observer dans ce tableau avec les éléments suivants :

  • Les plans verticaux de gauche et de droite ;
  • Le ciel ressemble à un plafond horizontal dont la perspective est évoquée par des rangs de nuages parallèles dont l’intervalle respecte plus ou moins la règle de décroissance ;
  • L’œil du spectateur est à une hauteur compatible avec son passage par la porte du baptistère ;
  • L’infini correspond à la porte du baptistère entrouverte, ce qui suggère que l’espace ici représenté n’a aucune limite.

On a ainsi affaire à un monde infini, continu et homogène, construit géométriquement, mais qui laisse une impression d’étrangeté au spectateur : Outre le fait d’une absence de vie dans ce paysage urbain, son adéquation au réel n’est pas évidente, on a en effet plus l’impression d’avoir un paysage artificiel, comme un décor de théâtre, qu’on ne pourrait jamais observer dans la réalité : tout relève de la construction, du calcul humain. Plus qu’un bout de nature, on a l’impression d’observer un bout de pensée humaine.

Et de là se comprennent les deux sens que peut avoir l’adjectif “idéale”: Si “idéale” est synonyme d’“imaginaire”, il exprime ainsi, une vue de l’esprit, irréalisable, qui a à voir avec l’imagination. Mais cela pouvant dire également “parfaite”, le peintre fait de cette ville un modèle à imiter. Et en effet, cette technique ne représente qu’un monde illusoire, qu’on ne peut percevoir tel quel : la perspective monofocale centrée suppose par exemple dans sa construction que le spectateur n’ait qu’un seul œil et soit immobile pour apprécier parfaitement la profondeur créée, quand nous avons deux yeux et sommes constamment en mouvement. Enfin, ce baptistère ouvre avec sa porte un espace infini, quand le monde dans lequel l’Homme est toujours fini. Ainsi, on peut voir que la perspective, quand elle prétend pouvoir représenter fidèlement le monde, n’en donne qu’une image “humanisée”, reconstruite, et fausse en réalité.

 

« La Cité Idéale » : La géométrisation du monde par la science

Cette œuvre est ainsi une parfaite illustration de la manière dont l’Homme a pu comprendre le monde, pour arriver à le représenter en peinture par exemple. La perspective est à comprendre comme une réponse, parmi d’autres, à la question de ce qu’est la nature. Ici, le monde est compris à partir de sa géométrisation, il est entièrement ramené aux mathématiques : on peut ainsi dire que ce monde est “construit” par l’Homme, dans la mesure où il est reformé à l’aune de nos calculs, sans avoir forcément de rapport avec le monde dans lequel on vit (d’où le sentiment d’étrangeté).

Cette représentation du monde dans la peinture est à prolonger avec la représentation de la nature dans la science et ce notamment chez Descartes (voir Méditations Métaphysiques, Livre V et Dioptrique) : sa fondation de la science moderne a été possible par une “humanisation” de la nature et du monde : le propre de la science moderne c’est qu’elle crée son objet dans l’acte même d’y accéder, il n’y a pas de nature donnée qu’on dévoile. Ce qu’on nomme nature dans la science moderne n’est autre chose qu’une domination de l’Homme sur elle, la création d’un contre-monde élaboré par la connaissance qui va s’approprier le monde vécu, comme cette “cité idéale”, contre-monde géométrique d’une cité normale. La nature ne se laisse connaître que si elle est appropriée, « humanisée », par des principes qui vont se surimposer à elle, comme le principe d’inertie, de temps…qui vont permettre de l’expliquer, de la comprendre, de l’appréhender, mais aussi de la masquer, de la faire disparaître derrière notre pensée.

 

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Conclusion : ce qu’il faut retenir

La Cité Idéale exposée à Urbino est ainsi un parfait exemple artistique pour illustrer tout propos sur la géométrisation du monde par l’Homme, mais aussi le sentiment d’étrangeté qu’on peut ressentir face à ce monde “humain, trop humain”, qui n’a plus rien à voir avec le monde vécu.

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