Les politiques de relance synonyme de désindustrialisation ?(1/2)

La désindustrialisation française est au coeur des débats ( voir tous les sujets en lien avec la désindustrialisation) et ne cesse de s’accélérer depuis 1995. La crise économique du au coronavirus a mis en exergue les dépendances de l’industrie française aux importations, à la production industrielle étrangère via notamment les pénuries de masques, de respirateurs… François Geerolf et Thomas Grjebine dans l’Economie Mondiale 2021 vont ainsi s’appuyer sur les politiques macro-économiques et le déficit extérieur français pour expliquer cette désindustrialisation tout en s’interrogant sur la portée théorique de ce phénomène.

 

Nous sommes face à une question on ne peut plus importante à l’heure où beaucoup de pays souhaitent mettre en place des politiques de relance au risque peut être d’accentuer la désindustrialisation. La désindustrialisation est en grande partie du au progrès technique résultant des gains de productivité dans le secteur industriel et in fine d’un déversement dans le secteur tertiaire ( théorie du déversement d’A.Sauvy dans La machine et le chômage, 1980, selon cette théorie, le progrès technique, lorsqu’il est introduit dans un secteur d’activité ou une branche, détruit des emplois dans ce secteur – on parle de substitution capital/travail : les « machines » remplacent les hommes). Or la désindustrialisation est un phénomène mondial mais contrasté suivant les pays ( exemple de l’Allemagne), il est donc légitime de s’interroger sur les cause de cette dernière.
François Geerolf et Thomas Grjebine nous démontrent que les déficits extérieurs persistants accélèrent la désindustrialisation par une relation que l’on pourrait presque qualifier de mécanique: pour un niveau de demande de biens manufacturés interne, un déficit de la balance des biens manufacturés correspond à une substitution par les importations. Donc lorsque le déficit de biens manufacturés augmente, la production de biens diminue, ce qui à long terme se traduit par une désindustrialisation. D’autre part en cas de politique de relance, dans notre cas pour répondre à la crise du coronavirus, les importations vont augmenter car une partie de la demande est satisfaite par l’étranger et de plus l’appareil productif n’est pas capable de répondre à cette demande. Différents effets induits s’ajoutent puisque la relance provoque une appréciation du taux de change réel ce qui conduit à importer toujours plus car on perd en compétitivité prix, c’est à dire que nos exportations sont plus chères et nos importations moins chères donc cela renforce la désindustrialisation.

 

Cette désindustrialisation entraine dans nos pays développés une forte tertiarisation, dangereuse pour l’emploi d’une part car les emplois ne sont pas complètement substituable, et inquiétante pour le progrès technique car depuis la publication de J.Fourastié ( Le grand espoir du XXe siècle, 1949) nous savons que les gains de productivités sont inégaux entre les secteurs. Les gains sont plus élevés dans le secteur secondaire (industriel) et donc la croissance de la productivité et les effets d’entrainements ne sont pas les mêmes. Par exemple, au cours des trente dernières années la croissance de la productivité du travail dans les pays de l’OCDE a été en moyenne de 3% par an pour le secteur manufacturier contre 1,3% pour les services marchands. La productivité du secteur manufacturier demeure 40% plus élevée que dans les services à tel point qu’en France un ouvrier non qualifié gagne 20% de plus qu’un serveur sans diplôme. On sait également depuis la publication en 2016 de L’économie du bien commun de J.Tirole que la concurrence international stimule les gains des productivités et donc les salaires, à tel point qu’en 2015 les salaires des emplois exposés à la concurrence international étaient en moyenne 27% supérieurs à ceux des emplois abrités. Pour montrer les effets d’entraînements de l’industrie, J.Tirole calcule que 1 euro de production dans l’industrie induit 4,5 euros dans les autres secteurs alors que 1 euro de production dans un secteur différent de l’industrie induit 1,8 euros de production dans d’autres secteurs. Les effets d’entrainements dans l’industrie ne sont donc pas à négliger et surtout sur l’activité locale.

 

En somme les politiques de relance accentuent la désindustrialisation qui à son tour conduit les français à perdre leurs emplois, à gagner moins, à moins produire… Mais comment la théorie économique analyse ce phénomène, loin de la loi de Say « toute offre crée sa propre demande » et des néokeynésiens nous verrons que c’est Keynes qui était le plus proche de comprendre ce qu’il se passe actuellement même si aujourd’hui ce sont surement les économistes de la stagnation séculaire qui analysent le mieux ce phénomène. Nous reviendrons également rapidement sur la situation actuelle de la zone euro qui plonge la France toujours plus loin dans sa désindustrialisation.

 


Sujets en lien:

HEC (2013): Administrations publiques et compétitivité depuis le début du XIXè siècle.

HEC (2006): l’émergences des nouveaux pays industriels est-elle un frein à la croissance des pays avancés 

HEC (2004): causes et conséquences de la tertiarisation des économies avancées.

HEC (2003): La mondialisation économique est-elle irréversible ?

ESSEC (2018): La mondialisation est-elle irréversible ?

ESSEC (2014) Le protectionnisme a-t-il de l’avenir dans une économie de plus en plus internationalisée ?

ESSEC (2013): La France face aux mondialisations ?

ESSEC (2009): Progrès technique et emploi

ESSEC (2004): La croissance des pays en développement nuit-elle à la prospérité des pays industrialisés ?

ESCP (2018): Doit-on considérer que la désindustrialisation est un processus inéluctable dans un pays développé?

ESCP ( 2016): Ma mondialisation peut-elle expliquer les mauvaises performances économiques et sociales des pays ?

ESCP (2011): La mondialisation explique-t-elle principalement le rattrapage des pays émergents ?

ECRICOME (2018): L’industrialisation est-elle la clé du développement économique ?

ECRICOME (2016): Depuis les années 1980, la mondialisation est)elle responsable du chômage dans les pays avancées . 

 

Pour aller plus loin:

J.Tirole, L’économie du bien commun (2016)

P.Artus, La france sans ses usines (2011)

Eloi Laurent, Sortir de la croissance, Mode d’emploi (2020)

« Vers une industrie moins… industrielle ? » La lettre du CEPII, février 2014, M.Crozet

« L’étonnante atonie des exportations françaises , La Lettre du CEPII, 2019, S.Jean

P.Veltz,  Soutenir l’économie hyperindustrielle (2017)

P.Aghion Changer de modèle, 2014

L’économie mondiale 2021, CEPII, chapitre III « désindustrialisation (accélérée): le rôle des politiques macro économiques »

Damien Copitet

Je suis étudiant à SKEMA BS après deux années de classe préparatoire au lycée Gaston Berger (Lille). Nous nous retrouvons toutes les semaines pour l'actualité en bref, tous les mois pour les news écolo et très régulièrement pour la publication d'articles économiques donc SWIPE UPP

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