L’Irlande face au Brexit : réveil des aspirations nationalistes ?

A l’heure où le premier ministre britannique Johnson fait face à des tensions au sein de son cabinet et a essuyé un échec suite à sa tentative de revenir sur la solution trouvée concernant le statut de l’Irlande du Nord, l’issue de l’année de transition du Brexit, due au 31 décembre 2020, semble plus qu’incertaine. Retour sur un conflit centenaire, reconnu le plus meurtrier de la deuxième moitié du XXème siècle en Europe de l’Ouest, et dossier pivot du Brexit.

 

I) Deux Irlande : le résultat de plus de 800 ans de conflits 

La conquête de l’Irlande par l’Angleterre commence au XIIème siècle et se solde, après quatre cents ans de conflit, par l’auto-proclamation d’Henri VIII comme roi d’Irlande en 1541, et par la même occasion comme chef de l’Église protestante anglicane.

Plusieurs siècles de domination ancrent un fort sentiment antibritannique chez la population irlandaise et vont mener à la montée de tensions entre catholiques et protestants.

Après deux ans de guerre entre 1919 et 1921, les accords de Londres sont signés, divisant l’île entre le sud indépendant et le nord toujours sous domination britannique. Cependant les tensions ne faiblissent pas, et après des décennies d’affrontements entre les groupes armés des indépendantistes de l’IRA et des loyalistes de l’Ulster, les accords du Vendredi Saint sont finalement signés en 1998, mettant fin à un conflit ayant fait plus de 3500 morts.

La république d’Irlande est alors reconnue par Westminster et l’Irlande du Nord, qui reste partie intégrante du Royaume-Uni, obtient un corps législatif indépendant, l’Assemblée Nord-Irlandaise. Cet organe est élu à la proportionnelle selon le mécanisme de dévolution, également en place en Écosse et au Pays de Galles. La séparation entre les deux pays est symbolisée par une frontière ouverte qui permet la libre circulation des biens et des individus, afin de faciliter l’intégration économique, et les irlandais du Nord obtiennent le droit de bénéficier à la fois de la nationalité britannique et irlandaise s’ils le souhaitent. Comme le souligne aujourd’hui le spécialiste de l’Irlande Philippe Cauvet « C’est notamment l’appartenance commune des deux États à l’Union européenne depuis 1973 qui a joué un rôle important ». En effet, à la fois pour les nationalistes irlandais et les loyalistes protestants, l’adhésion à  l’UE représente une assurance de la protection des droits fondamentaux des uns et une intégration économique renforcée pour les deux parties de l’île.

 

II) Deux réalités économiques contrastées mais soutenues par l’UE

 La situation politique s’est aujourd’hui globalement apaisée, et, en 2020, le montant des échanges commerciaux entre les deux Irlande s’élève à 39 millions d’euros.

La république d’Irlande est parfois encore appelée « Tigre Celtique » de par la forte croissance économique qu’elle a connue des années 1990 à la crise de 2008. Elle s’en est aujourd’hui extirpée en grande partie grâce aux aides européennes et affichait une croissance régulière jusqu’à l’avènement de la pandémie Covid-19.

Face à cela l’Irlande du Nord semble être le parent pauvre de l’économie britannique et la région a un niveau de vie plus bas que dans le reste du Royaume-Uni. Largement dépendante de ses échanges commerciaux avec le sud (qui représente plus d’un tiers de ses exportations) l’Irlande du Nord est également débitrice de l’Union européenne qui, pour soutenir le processus de paix, a financé la coopération économique entre les deux parties de l’île (programmes PEACE).

Ainsi la volonté de rester dans l’UE semble transcender les rivalités politiques en Irlande du Nord, de par l’aide cruciale qu’elle apporte à la région (ex : politique agricole commune) et les deux parties de l’île, de par leur interdépendance économique, s’accordent sur leur attachement, notamment financier, à l’Europe.

 

III) Le casse-tête irlandais du Brexit

 Le vote du Brexit en 2016 a cependant réveillé les vieux démons de l’île, enterrés depuis à peine 20 ans. L’Irlande du Nord qui a participé au référendum, a voté à 55% pour rester dans l’UE. Cependant, l’issue du référendum, qui a été autre, a mis les négociateurs du Brexit face à un casse-tête concernant le sort de l’île : comment établir une réglementation sur une frontière de 500 km sans violer les accords de paix établis vingt ans plus tôt ?

Récemment remis en cause par Boris Johnson, l’accord entré en vigueur le 1 février 2020 propose, entre autres, une frontière maritime en mer d’Irlande avec des contrôles de marchandises aux points d’entrée d’Irlande du Nord. Cela permettrait d’éviter l’établissement d’une frontière entre les deux Irlande afin de respecter le traité de 1998 et de prévenir le retour de conflits meurtriers entre indépendantistes catholiques et loyalistes protestants. Continuant d’appliquer en partie la réglementation européenne, l’Ulster (Irlande du Nord) aurait la possibilité de se prononcer au bout de quatre ans et choisir de délaisser ou de prolonger son application des normes de Bruxelles, devenant une sorte de « Hong Kong » qui serait un pont entre l’UE et l’UK. L’accord prévoit également un « filet de sécurité » (backstop) provisoire qui consisterait à maintenir l’Irlande du Nord dans l’union douanière européenne si un accord n’est pas trouvé d’ici la fin de l’année. Cela impliquerait cependant que le Royaume-Uni continue à se soumettre à bon nombre de normes européennes pendant un certain temps, ce que Westminster s’évertue à refuser mettant en péril les négociations.

IV) Le Brexit comme déclencheur mais pas à l’origine du souhait de réunification

 La prolongation et les difficultés rencontrées lors des négociations entre Bruxelles et Londres ne semblent pas jouer en la faveur du gouvernement anglais. En effet, l’issue du référendum de 2016 a renforcé le sentiment irlandais chez les loyalistes à Belfast, habituellement en accord avec Londres, qui se sont sentis délaissés par Westminster. De plus, les tentatives du gouvernement anglais de remettre en cause l’accord proposé sur l’Irlande ont exaspéré à la fois les dirigeants au Nord comme au Sud.

D’un côté, au Nord, les mentalités évoluent et les jeunes, notamment pro-européens, ne se reconnaissent pas dans les deux partis au pouvoir et veulent laisser derrière eux le conflit ancestral. En parallèle, le paysage politique a changé depuis les accords de paix et la coopération entre loyalistes protestants et indépendantistes irlandais semble finalement s’améliorer. La nouvelle cheffe du gouvernement appartient au DUP (le parti loyaliste ou unioniste nord-irlandais) et sa première ministre est membre du parti Sinn Fein qui milite pour la réunification des deux Irlande. De plus, les députés Sinn Fein ont gagné plusieurs sièges à l’Assemblée Nord Irlandaise ces dernières années. La composition démographique est également un élément majeur de ce changement. En effet, si en 1922 le Nord a voté pour rester rattaché au Royaume-Uni, la région comptait une majorité protestante britannique. Aujourd’hui la situation s’est renversée car la majorité de la population est de confession catholique.

De l’autre côté, en république d’Irlande, le parti Sinn Fein a également fait une percée aux législatives de 2020 en remportant l’élection. Bien que plus poussée par des réalités sociales que par le Brexit, la victoire du Sinn Fein montre néanmoins que l’idée d’une réunification est de plus en plus soutenue au Sud et une majorité de la population souhaiterait un référendum à ce sujet.  

La possibilité d’un référendum est d’ailleurs inscrite dans les accords de 1998 et indique une réunification de l’île si la majorité des deux parties de l’île y sont favorables. Cependant bien que cette éventualité soit envisagée des deux côtés, le rêve de réunification de certains n’efface pas les difficultés à la fois politiques, économiques, constitutionnelles et culturelles afférentes à un processus de réunification.

Au final, le Brexit a réveillé un terreau de plus en plus propice à la réunification en Irlande, bien que les motivations derrière ce changement de mentalité semblent plus économiques que politiques. Si l’appartenance à l’Union européenne semble dépasser les rivalités politiques et permettrait à beaucoup d’enterrer définitivement le conflit, la finalité des négociations du Brexit, à un mois de la fin de la période de transition, demeure très incertaine. L’éventualité d’un Brexit dur et de la création de frontières physiques en Irlande pèse comme une épée de Damoclès au-dessus des accords de paix, et conditionnera très probablement l’avenir politique de l’île. Rajoutant à cela des velléités indépendantistes écossaises grandissantes, le Royaume-Uni qui souhaite s’affranchir de l’UE et réaffirmer sa souveraineté nationale se retrouve alors en difficulté pour assurer la propre unité de son territoire.

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