Miriam Cahn : représenter la complexité de la violence

Le thème au programme cette année de l’épreuve de culture générale pour les classes préparatoires commerciales est “la violence”. Cette notion est intéressante dans la mesure où elle peut recouvrir des actes, des situations plurielles, et avoir un impact sur l’individu. Un des axes intéressants pour aborder la violence est sa représentation, et notamment la possibilité même de sa représentation. C’est ce que nous allons tenter d’étudier dans une série d’articles consacrés à la représentation de la violence dans les arts et les lettres. 

Aujourd’hui, nous nous intéresserons à la manière dont la peintre Miriam Cahn représente la violence dans la multiplicité de ses formes (naturelle, subie…) afin de la dénoncer.

Qui est Miriam Cahn ? 

Miriam Cahn est une peintre, dessinatrice, performeuse suisse née en 1949. Engagée très tôt dans les combats féministes et écologistes elle exprime à travers ses dessins et peintures ses questionnements, angoisses et pensées. 

Sa pratique est plurielle mais un large pan de son oeuvre que l’on étudiera ici est réalisé de manière très instinctive, se servant de son corps, de ses sensations pour explorer les thèmes qui la suivent comme la violence et la mort. Comme le peintre Bacon, elle cherche à peindre des forces, à les capter et les rendre visible, ainsi qu’à rendre visible la “force visible du temps”. 

Cette artiste est intéressante à étudier dans la mesure où certaines de ses toiles, “les plus violentes”, ont parfois fait l’objet de destruction de la part de spectateurs lors d’expositions, comme cela s’est récemment produit durant son exposition monographique avec l’oeuvre intitulée Fuck Abstraction au Palais de Tokyo. Il ne s’agit pas pour nous de remettre en cause le bien-fondé de sa démarche mais d’essayer de comprendre, dans cet article, qu’est ce qui dans sa représentation de la violence suscite ces réactions, et par là même fonde tout l’intérêt et la profondeur de son oeuvre. 

La représentation d’une violence provocante

Dans la plupart de ses oeuvres, Miriam Cahn puise son inspiration dans les images provocantes qui nous entourent au quotidien, à l’instar de celles des scènes de guerre ou de la pornographie. Tout comme les performances de Marina Abramovic questionnent le rapport entre l’Autre et notre corps, comme nous l’analysons dans notre article sur sa performance Rhythm 0, l’art de Miriam Cahn est également psychocorporel et performatif dans la manière dont il s’incarne picturalement, d’où le titre de sa dernière exposition au Palais de Tokyo : pour elle, « ce n’est jamais abstrait » rejoignant par là la pensée de Paul Valéry « Le peintre apporte son propre corps ». 

Au cours des trois dernières décennies, Cahn s’est intéressée aux conflits contemporains et à l’infrastructure mondiale de la violence : dans les années 1990, sa médiatisation ; dans les années 2000, les effets des changements géopolitiques qui ont suivi le Printemps arabe aussi bien que les conflits qui ont poussé des centaines de milliers de personnes du Moyen-Orient et d’Afrique à fuir vers l’Europe, en quête de paix et de stabilité. Actuellement, elle observe furieusement l’invasion de l’Ukraine et le traitement sélectif des réfugiés aux frontières de l’Europe . Elle incarne notamment ces sujets par des représentations de migrants quittant leur pays d’origine, telle que la dernière image présente dans cet article. 

A partir de ce réemploi d’images violentes qu’elle interprète de manière personnelle, Miriam Cahn porte notre attention sur l’omniprésence de la violence, à travers différentes thématiques tel que le racisme ou la xénophobie. Des expériences que finalement nous rencontrons, activement ou passivement, au quotidien, et qui ici nous confrontons directement, d’autant plus qu’elles sont souvent accrochées à hauteur d’yeux, comme nous regardant nous.

Cela est d’autant plus fort que ses oeuvres vont jusqu’à la limite des possibilités de représentation : ce n’est jamais une lamentation sensationnaliste, comme la récupération d’un fait d’actualité, mais au contraire elle interroge les différents couples binaires qui peuvent exister dans ces images de la violence, entre beauté et laideur, puissance et impuissance, pour rendre visible la complexité inhérente à toute violence. Par exemple les scènes de mise au monde, entre violence et tendresse, entre sang et joie de la naissance : comme elle le dit, son art est un « document de son impuissance », une échappatoire contre toutes les simplicités qui peuvent être faites autour de la notion de violence.

    

Lire plus : la violence pulsionnelle dans les performances de Marina Abramovic

Une dénonciation actuelle et engagée

Comment faire parler ces images violentes, alors que nous en sommes entourés par le monde numérique, ce monde numérique qui selon Miriam Cahn  » a porté le miroir à son degré ultime d’efficacité et mis à genoux l’histoire de l’ombre en nous faisant croire qu’il peut exister un monde sans opacité où nous pouvons désormais devenir notre propre spectacle, notre propre scène, notre propre théâtre, et même notre propre public ? ” En tentant de rendre visible ce qui nous échappe dans chaque scène violente, une altérité interne, que l’on ne peut saisir : refaire droit à ce que l’on ne peut comprendre, observer comme un voyeuriste : quelque chose de précaire qui à la fois nous parle, nous touche, dit quelque chose de la violence que l’on peut ressentir nous-même, et en même temps qui ne se laisse pas objectiver. 

Mais pourquoi représenter cette violence ? Cela participe, de la même manière que le « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud, à une force cathartique. Miriam Cahn a ainsi défini son travail comme un site de résistance individuelle contre l’humiliation, contre la violence insensée, contre toutes sortes d’abus. 

Lire plus :  Interview avec Anne-France Grenon (correctrice et auteure) sur le thème de la violence

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