Le mythe du découplage

A l’heure de la transition écologique, de nombreux politiques prônent le découplage comme solution aux maux du système de production actuel. Par découplage nous entendrons la capacité à produire plus tout en utilisant moins de ressources naturelles et en émettant toujours moins de pollution. Toutefois de nombreuses voix s’élèvent pour critiquer l’idée du découplage. Ces dernières parlent d’un mythe du découplage.

 

Deux visions du découplage

Il existe deux visions du découplage. La première, la plus radicale, est celle du découplage absolu. Le découplage absolu renvoie à la réduction de la consommation de ressources naturelles tout en maintenant la production de biens et de services à une échelle globale. C’est par exemple pour un pays maintenir son niveau de PIB tout en réduisant ses activités nuisibles à l’environnement.

La seconde est celle du découplage relatif. Le découplage relatif concerne une réduction de la consommation de ressources naturelles par unité produite. On est ici à l’échelle d’un produit. C’est par exemple utiliser moins de charbon pour faire fonctionner une machine à vapeur (nous y reviendrons).

 

Le mythe du découplage

Si les deux idées du découplage semblent assez séduisantes, elles sont soumises à de nombreuses critiques que nous allons explorer ensemble. Ce sont autant d’arguments qui peuvent être mobilisés en dissertation.

Nous nous appuierons sur les travaux du European Environmental Bureau dans Decoupling Debunked (2019).

 

Lire Plus : Decoupling Debunked

 

L’effet Jevons

L’effet Jevons est sans aucun doute une des plus retentissantes critiques du découplage. Il est le fruit des observations de Stanley Jevons en 1865 dans The coal question. Il remarque que, malgré une utilisation moins importante de charbon pour faire fonctionner les machines à vapeur (en partie du fait du progrès technique), la consommation globale de charbon avait augmenté.

Pour prendre un exemple récent, en voici un utilisé par Pierre Veltz dans L’économie désirable (2021). En 1960 il fallait 85g d’aluminium pour produire une canette. En 2020, ce chiffre a considérablement baissé et est passé à 10g. Pourtant, dans la même période, la consommation d’aluminium pour la production de canettes a augmenté de 50% face à la généralisation de leur utilisation.

Ainsi, la réduction de la quantité de ressources naturelles nécessaire à la production d’un bien n’amène pas à une réduction mais à une augmentation de sa consommation. Le découplage n’a jamais autant été un mythe qu’après l’énonciation du paradoxe de Jevons.

 

Le coût croissant de l’extraction des ressources

Cette idée est assez simple. A mesure que l’on utilise les ressources, elles deviennent de plus en plus rares. Ce faisant leur extraction devient de plus en plus difficile et le coût marginal en termes d’énergie explose.

Ainsi, à mesure que l’on produit, que l’on utilise des ressources naturelles, on dépense toujours plus d’énergie pour la production d’un même bien.

 

Lire plus : La stagnation séculaire

 

Le « problem shifting »

La théorie du « problem shifting » invite à considérer les répercussions que le découplage de certaines activités opère sur d’autres activités.

Prenons l’exemple des voitures électriques. Si le développement de ces dernières a permis de découpler en partie l’industrie automobile (alors moins émettrice de CO2), cela s’est fait au détriment d’autres industries. En effet le découplage automobile amène le recouplage d’activités comme celle de la production de batterie qui émettent toujours plus de CO2.

 

Un découplage masqué : l’externalisation de la pollution

Face à la nécessité de décarboner leur économie, les pays développés ont tendance à se séparer de leurs activités les plus polluantes. Ainsi le phénomène de désindustrialisation des PDEM peut être vu comme une simple externalisation de la pollution vers les pays en développement.

Toutefois, ce découplage de l’activité économique des PDEM ne réduit en rien les émissions globales de GES. C’est même parfois le contraire. La production dans les PDEM est moins gourmande en carbone que dans les PED. Afin de réduire les émissions de CO2, une solution pourrait être de relocaliser les industries dans les PDEM.

Ce qui pouvait être vu comme un découplage relatif à l’échelle d’un pays n’est qu’un mythe. En effet, il n’y a pas de découplage à l’échelle mondiale.

 

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Le problème de l’innovation

Pour finir, les appels au découplage ne sont pas réalistes et ce pour plusieurs raisons. D’abord, il n’y a pas d’innovations majeures qui permettent de décarboner efficacement les productions.

De plus, le progrès technique n’est pas orienté vers la réduction de l’intensité en carbone et en ressources naturelles dans la production. Cela empêche à moyen et long terme la décarbonisation des modes de production. De même, cet effet retarde une possible transition environnementale dont les besoins se font toujours plus ressentir.

Enfin, si le recyclage reste une solution intéressante pour limiter la consommation de ressources naturelles dans la production, il ne faut pas surestimer ses capacités. Le recyclage, bien qu’il soit de plus en plus adopté, n’est pas généralisé et ne donne pas encore de résultats très probants.

 

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Martin Durroux

Etudiant à HEC Paris après une prépa ECE au lycée Sainte-Marie à Lyon, j'aide les préparationnaires en ESH et en maths.

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