Où finit l’animal, où commence l’homme ? Une frontière floue – Bruno Roche

L’animal va où on le mène. Mais où ira l’homme, cette « chose obscure et voilée » ? Lui qui « se meut d’ordinaire dans un sombre nuage », comment viendra-t-il à soi dans cette inquiétude de soi qui lui fait délaisser le piquet de l’instant ? Et si c’est de l’homme moderne dont on parle, la question prend une résonance et un accent nouveau, plus aigu, plus terrible : quel sera son amer, qui lui indiquera le chemin dans un monde sans Dieu, ni maître ?

Si l’animal a besoin du dresseur qui le mène où il veut, l’homme a besoin que l’éducateur le conduise à lui-même. La difficulté est que l’époque manque de guides, tant ils sont eux aussi affaiblis, avachis par « la déficience du temps présent », sa carence poétique, son incapacité à porter un avenir ; l’éducateur ne peut vivre qu’en « inactuel » si il veut montrer un chemin dont l’époque moderne n’a plus du tout idée. Étranger à son époque, l’éducateur la comprend selon le temps primordial, selon cet éternel qui est toujours actuel mais jamais d’actualité. Il est inactuel sans être intempestif, ni même intemporel. Il plie le temps sur lui-même, il en dégage l’éternelle tension, sa souffrance vers la joie, son désir vers la présence, sa volonté vers la présence.

 

Schopenhauer éducateur éclaire ce temps tragique, ce tragique du temps que Nietzsche avait trouvé dans la grande tragédie grecque, ce temps enroulé sur sa propre nécessité et qui se déroule comme destin, ce temps dont le présent est privé de trouver la présence. Ainsi en est-il du temps de l’animal : bouclé sur lui-même, il n’est rien pour l’animal qui y participe pourtant, c’est un temps qui n’est donné pour rien et qui n’est sauvé que dans la domestication, analogon de la présence, présent transformé en présence par la présence du maître, par l’être-présent-auprès du maître qui ouvre pour l’animal la poésie de la présence. Couché sur le tapis devant la cheminée, la tête entre les pattes, le chien jouit de l’instant, sans partage, d’un instant que rien ne divise ; et le maître qui le regarde en vient parfois à envier cette tranquillité, cet état sans inquiétude et sans remords, cette condition entièrement abandonnée à l’oubli.

Mais, à intervalles réguliers, le chien tourne son regard vers le maître et le fixe, il ne le voit pas seulement, il le regarde et le fixe dans son attente. C’est cette attente, tout entière sollicitée par le maître, qui le fait entrer dans la secrète économie de la présence, par lui-même il ne le pourrait pas, un halo d’attente crée subitement cet écart, cette ouverture, cette faille où le temps déroule sa tension et manifeste son être-pour-la-présence.

 

Il n’en va de même pour l’animal sauvage, dont Nietzsche nous offre une description éblouissante dans l’Inactuelle qu’il consacre à Schopenhauer, ce grand éducateur qui est entré dans le secret du temps. « Les hommes profonds ont toujours eu pitié des animaux », c’est ainsi que commence cette description édifiante. Ce que veut dire Nietzsche, nous ne tardons pas à le comprendre : les hommes profonds communient à la souffrance des animaux, les hommes profonds connaissent la souffrance des bêtes de l’intérieur, ils pressentent, ils savent ce que c’est que d’être livré à la férocité de la vie ; car si l’animal n’est pas cruel, la vie qui le contient entièrement, l’immanence qui l’enserre et l’étouffe, est cruelle ; et c’est de cette même cruauté dont souffrent les hommes profonds ceux qui sont capables, peut-être seulement pour un temps, de se dégager de la parodie des illusions, ceux qui ont assez de témérité et d’audace pour plonger la tête la première dans le puits de la vérité pour, tout au fond faire face à la pure vitalité, telle qu’elle est, nue, sans apparences, telle Baubô soulevant sa jupe. « La souffrance dépourvue de sens a quelque chose de profondément révoltant » et c’est ainsi que l’homme profond ne peut se résigner à la souffrance de la bête, « à sa lourde peine », car « c’est une lourde peine de vivre (ainsi) en animal soumis à la faim et au désir et de ne pas parvenir à la moindre conscience de cette vie ».

C’est un destin terrible que celui de la « bête de proie », de la bête traquée qui ne connaît de satisfaction que dans la « voracité répugnante et le trop plein de satisfaction ». Et Nietzsche de livrer ce qui constitue probablement la première définition méthodique et rigoureuse de la condition animale, la première description phénoménologique, qui n’aurait pu voir le jour sans ce grand montreur de route que fut pour lui Arthur Schopenhauer : « Tenir à la vie aveuglément et follement sans attendre une récompense, sans savoir que l’on est puni, mais aspirer précisément à cette punition comme à un bonheur, avec toute la bêtise d’un épouvantable désir, c’est là ce qui s’appelle être animal » ; et c’est encore sous l’horizon de la présence de Schopenhauer, de sa parole vive, que Nietzsche souligne à quel point il faut que cette malédiction de la vie animale ait une raison, à quel point il est impossible qu’elle restât sans raison, injustifiée ; cette malédiction devait résulter d’une faute, cette douleur sans horizon devait être pensée sous l’horizon d’une peine qui justifie la peine : la réincarnation devait prendre en charge ce scandale, en relever le défi et la nécessité pour que rien ne soit laissé au hasard.

Les âmes impures seront ainsi condamnées à vivre la vie des animaux, à étouffer dans cette malédiction sans horizon, et la fidélité de Nietzsche ne s’arrêtera pas là ; tout en éprouvant la vie douloureuse et absurde qui est la sienne, tout en éprouvant l’ordinaire de son affût et, en lui, l’ombre de la terreur et de la férocité de son monde, l’animal ne peut s’empêcher de vouloir cette vie comme si elle avait un sens. Ce qui veut cette vie en lui, ce n’est rien d’autre que la vie elle-même : avant d’apparaître divisée et en lutte dans l’expérience qu’elle fait d’elle-même, la vie se veut elle-même dans l’aveuglement de la vitalité qui est la sienne et qui fait sa puissance. L’étau se resserre ainsi sur la vie animale, étau du tragique – ce qu’elle veut n’est rien d’autre ce qu’elle ne peut pas vouloir-.

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Agrégé de philosophie, Bruno Roche enseigne l’histoire des idées contemporaines en classes préparatoires aux grandes écoles de commerce à Lyon. Parallèlement et depuis 2015, il dirige le Collège Supérieur, centre culturel dont la mission est de transmettre les ressources de la philosophie

En 2008, il crée sa structure de conseil et coaching après 10 ans d’expérience dans la formation et l’accompagnement de projet et 3 ans de direction d’un centre de perfectionnement au management. Il est l’auteur, en collaboration avec F. Marfoglia, de L’art de manager, éléments pour comprendre, clés pour agir (Ellipses, 2007) et de plusieurs autres livres dont un petit commentaire du Crépuscule des idoles de Nietzsche (PUF, 2000) et L’art de coopérer (Peuple Libre, 2018).

Dorian Zerroudi

Rédacteur chez Mister Prépa, j'ai à coeur d'accompagner un maximum d'étudiants vers la réussite !

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