Pascal, focus sur ses « Pensées » les plus importantes

Les Pensées de Pascal sont incontournables en philosophie. Malgré le constat de la misérabilité de l’homme sans Dieu et de la vanité de son existence, il en ressort des thèses sur notre société et sur l’humanité en général toujours d’actualité. Par ailleurs, Pascal s’en trouve souvent réduit à cette première thèse misérabiliste, au détriment d’autres toutes aussi fécondes. Il est donc bon de faire le tour de ses plus grandes réflexions.

 

“Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux” 

On commence ici par une citation sur l’art, laquelle apparaît comme une réponse directe à Aristote. Pour celui-ci, l’imitation a le pouvoir d’inverser la réaction que nous avons devant les “originaux” : “nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité”. Si le philosophe grec loue le pouvoir de l’imitation, Pascal y voit une certaine vanité en ce qu’elle n’est qu’une reproduction artificielle de la réalité. La peinture n’attire pas l’admiration parce qu’elle est belle, parce qu’elle est peinture, mais uniquement par la ressemblance. Le critère de ressemblance apparaît ici comme critère déterminant de cet art. Cette thèse est contestée par nombre de philosophes. 

 

“C’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité si elle l’était infaillible du mensonge.” 

Il s’agit sans doute d’une de ses pensées les plus connues et les plus intéressantes. L’imagination est un obstacle à la vérité, à la connaissance, à la science, et ce d’autant plus qu’elle peut aussi bien être vraie que fausse. La phrase parle d’elle-même et il n’y a pas forcément lieu de s’y attarder : l’imagination est trompeuse, comme les sens, la raison et l’amour-propre. Par imagination, Pascal n’entend pas seulement celle liée au fantasme ou au rêve, mais tout ce qui se rapporte aux projections, aux suppositions faites par la raison. Par ailleurs, conclut Pascal, c’est parmi les plus sages que l’imagination a le plus grand droit de persuader.

 

“Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toute chose, a établi dans l’homme une seconde nature.”

Pour poursuivre avec cette idée de l’imagination trompeuse, Pascal montre ses usages, ses avantages aussi. “Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudents ne se peuvent raisonnablement plaire.” 

Cette “gaieté de visage” leur donne souvent l’avantage dans les débats. En effet, on préfère écouter l’imagination que la raison car elle est plus plaisante, c’est un des procédés efficaces de la rhétorique et des sophistes notamment.

Le pouvoir de l’imagination en société est immense. Elle dispense la réputation, donne le respect et la vénération. Pascal prend l’exemple des magistrats et leur “appareil auguste” fort nécessaire à leur légitimité, ou encore des docteurs : “si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n’auraient que faire de bonnets carrés.” En d’autres termes, l’habit fait le moine ici, ou du moins, il assure la légitimité de celui qui le porte. Une réflexion d’actualité puisqu’on pourrait l’associer ici à l’injonction du costume dans certains milieu ou encore aux thèses sociologiques sur le vêtement.

Pascal conclut tristement. Tout n’est que déguisement et mensonge, sous couvert de l’imagination. La raison a été obligée de céder, l’imagination dirige presque toutes nos actions. Un seul domaine lui échappe: la guerre. “Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte […]. Ils s’établissent par la force, les autres par la grimace.” C’est pourquoi les rois ne se sont pas déguisés mais se sont bien entourés, ici c’est le nombre, la pluralité, qui fait la force, autre pensée qu’on retrouve chez Pascal.

Il existe donc deux principes de vérité: la raison et les sens, lesquels manquent de sincérité et s’abusent l’un l’autre : ”les sens abusent la raison par de fausses apparences” et “les passions de l’âme troublent les sens et leur font des impressions fausses”.

 

“Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir […] ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt.”

Une réflexion qu’on retrouve également chez Montaigne : l’impossibilité pour l’homme de vivre au temps présent, le privant ainsi de bonheur. Nous errons dans des temps qui ne sont pas nôtres, nous fuyons le présent car ce dernier, d’ordinaire, nous blesse. Enfin, nous regrettons de le voir s’échapper lorsqu’il est agréable.

“Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir.”

Nous ne pensons presque jamais au présent, sauf pour disposer de l’avenir: “Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin.”

C’est là une erreur pour Pascal, puisque l’avenir n’est jamais vécu. Il apparaît ainsi nécessaire de vivre au temps présent. La vanité de l’homme s’exprime encore car il n’y parvient pas et semble condamné à ne jamais y parvenir.

“Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.”

 

“La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre.”

Pascal fournit ici une définition intéressante de la tyrannie, à l’écart de certaines idées préconçues selon laquelle un tyran n’est qu’une brute assoiffée de pouvoir et désirant inspirer la crainte. En effet, on doit différents devoirs à différents mérites: crainte envers la force, créance à la science. Or, le tyran est celui qui désire la créance par la force et la crainte par la science par exemple.

“La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre.” Il est à noter que la question de l’ordre a une grande importance dans la philosophie de Pascal. La tyrannie est de vouloir régner partout alors que cela est impossible, “rien ne le peut, non pas même la force”.

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L’organisation du monde

Je viens de parler d’ordre, en voici une réflexion. Sur quoi fonder l’organisation du monde ? Voilà une question digne du prochain sujet de culture générale. Il n’est pas question ici d’organisation ontologique du monde, mais plutôt d’un ordre juridique et social. Pascal fournit plusieurs hypothèses, toutes réfutées : le caprice de chacun ? Ce serait la confusion; la justice, nous l’ignorons véritablement. 

Que faut-il alors ? “Que chacun suive les mœurs de son pays.” La véritable équité aurait assujetti tous les peuples. Au lieu de ça, on a fixé des lois dont la justice est changeante (“Le droit a ses époques”) dans le temps et l’espace. La justice humaine est une valeur relative et changeante, il faut bien distinguer légalité (norme) et légitimité (se rapporte à la morale universelle).

On a fixé un grand nombre de lois et on invoque les lois naturelles quant à leur origine: “le caprice des hommes s’est si bien diversifié qu’il n’y a point de loi universelle.” Toute action a pu avoir sa place entre les actions vertueuses. “Il y a sans doute des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu.”

Devant l’impossibilité de la toucher, les hommes se sont résolus. L’essence de la justice viendrait de la coutume et non pas de lois naturelles supérieures. Malgré la vanité de ce constat, Pascal considère que cette justice, bien qu’imparfaite, est nécessaire au fonctionnement de la société. “C’est pourquoi, pour le bien des hommes, il faut souvent les tromper” (Cf Platon, le mensonge est réservé au chef de la cité).

Pascal conclut donc : “il ne faut pas qu’il sente la vérité de l’usurpation. Elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable.” Il faut cacher l’origine des lois si on ne veut pas qu’elles disparaissent.

 

”Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes.”

Cette phrase s’inscrit dans la continuité de la précédente. Il faut que le peuple obéisse aux lois parce qu’elles sont lois, comme on obéit aux supérieurs parce qu’ils sont supérieurs. Voilà la définition de la justice.

 

“Il est juste que ce qui juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.”

Sans doute la citation la plus connue après celle de la chambre, Pascal dresse un portrait atterré de la justice. La justice sans force est contredite par les méchants, la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble force et justice “et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.”

Tout le problème vient de ce que la justice est sujette à dispute tandis que la force est sans dispute. La faiblesse de la justice ne peut être palier sans la force pure. 

“Ainsi on a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.”

Cette idée qui n’est pas sans rappeler la morale du Loup et de l’agneau (“La raison du plus fort est toujours la meilleure.”) n’est pas forcément à condamner. Gardez en tête que sans cette force, la justice n’existerait pas et ce serait donc l’anarchie, le retour à l’État de nature. Cette réflexion est à prendre comme une preuve de la vanité de notre existence et de la justice.

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“Le cœur a ses raisons que la raison ne sait pas. »

« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement […] essaie de les combattre.”

La connaissance des premiers principes (le temps, l’espace, les nombres) est plus ferme que toutes celles que nos raisonnements nous donnent. Il faut donc que la raison s’appuie et y fonde tout son discours. Le cœur sent, la raison démontre: il eût été bon de connaître toute chose par instinct et par sentiment, mais “la nature nous a refusé ce bien, elle nous a au contraire donné que très peu de connaissance de cette sorte.” Toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement. Cette thèse se retrouve chez Descartes (Les Règles de la Méthode) avec la distinction intuition-déduction.

 

“Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprend.” “La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable.”

L’homme peut dominer l’univers par la saisie réflexive qu’il en fait. Par ailleurs, “c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.” En d’autres termes, l’homme est misérable par son corps : ses sens sont trompeurs. Il tire toute sa grandeur de sa raison, laquelle est limitée, trompée également par l’imagination. Malgré tout, la pensée, propre de l’homme, est à l’origine de toute sa grandeur. C’est elle qui lui permet de s’émanciper de sa condition.

 

“Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.”

Une citation connue par probablement tous. Après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, il s’agit d’en déterminer la raison : elle consiste dans le malheur naturel de notre condition, “si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.” Loin de nous rendre heureux, c’est “le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit.” Le divertissement est à la fois vain et nécessaire.

“Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise.” Les hommes pensent chercher le repos après l’effort mais ne cherchent en réalité que l’agitation. “Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse et non pas la prise qu’ils recherchent.” Pourtant, c’est dans sa nature secrète de penser que le bonheur est dans le repos et non pas dans le tumulte. Le repos est insupportable par l’ennui qu’il engendre. En parallèle, on peut penser à Schopenhauer et sa réflexion sur l’ennui et le suicide ascétique : l’homme parvient au bonheur en se défaisant de sa dépendance au besoin et par là évite le piège de l’ennui.

Gardez à l’esprit que le divertissement n’englobe pas seulement le loisir, mais toutes les activités qui nous détournent de penser à notre condition : le travail est aussi une forme de divertissement par exemple.

 

“L’homme sans foi ne peut connaître le vrai bien, ni la justice.”

“Tous les hommes recherchent d’être heureux.” Ils emploient différents moyens mais tous ont ce but. “C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes.” Et cependant, “jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement.” Tous se plaignent, tous sont insatisfaits

Selon Pascal, il y a eu autrefois un véritable bonheur dans l’homme dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne.

La condition de l’homme est le manque : l’homme est un être de désir (Cf Spinoza), il recherche constamment à combler un vide intérieur. “Ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même.”

 

“Il n’y a point de vérité dans l’homme.”

L’infini, la fin des choses et leur principe sont pour l’homme invinciblement cachés. L’homme est incapable de voir le néant d’où il est tiré et l’infini, où il est englouti. La multitude infinie des choses nous étant cachée, tout ce que nous pouvons exprimer par la parole ou la pensée “n’est qu’un trait invisible.” L’étendue visible du monde nous surpasse, nous dépasse. Les extrémités des choses se touchent et se retrouvent en Dieu seulement.

S’ensuit une réflexion sur la connaissance du monde : “les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout.” La connaissance des parties est indissociable de celle du tout et inversement. Pour Pascal, il est bon de savoir un peu de tout, sur tous les sujets. C’est pourtant l’opposé avec Nietzsche qui écrit : “Mieux vaut ne rien savoir que beaucoup savoir à moitié.”

“Toutes choses étant causées et causantes […] et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible […], je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.”

 

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant.”

Encore une fois, une citation des plus connues sur la place de l’homme dans l’univers et sa condition : une seule goutte d’eau suffit pour l’écraser. Mais quand bien même l’univers l’écraserait, l’homme serait plus noble que lui car il sait qu’il meurt, “et l’avantage que l’univers a sur lui. L’univers n’en sait rien.” Ainsi, la force, la grandeur de l’homme vient de sa conscience, de la conscience de sa condition. “Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie” écrit Pascal, et pourtant il est possible de le surmonter par la pensée.

En conclusion, Pascal réhabilite tout de même la pensée qu’il a pu critiquer. “Toute notre dignité consiste donc en la pensée.”

“Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale.”

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