Peut-on encore parler de classes moyennes dans la société française d’aujourd’hui ?

Aujourd’hui, nous traiterons ensemble un sujet de sociologie sur les classes moyennes. Je te propose donc de lire cet article qui pourra constituer une bonne base de révisions pour les concours. 

 

I/ Les contours de la classe moyenne

Lire plus : Louis Chauvel et le retour des classes sociales

A/ L’origine du concept

L’expression classe moyenne est confuse. D’une part, en parlant de groupes moyens, on introduit l’idée de mesure, évoquant un continuum dans lequel ces groupes occupent des positions non extrêmes sur des échelles de stratification classant les individus selon la qualification, le revenu, le niveau d’éducation, le prestige ou encore le statut. D’autre part, en parlant de classes, on évoque le thème du rapport de classes et de l’ ambiguïté de l’ existence de cette classe moyenne par rapport à l’ antagonisme fondamental qui oppose la classe dominante et la classe dominée (tradition marxiste).

Ces confusions ont été présentes dès l’origine du concept mais elles sont devenues plus insupportables dans les sociétés avancées dont la stratification s’est transformée, passant progressivement d’une forme pyramidale à une forme de poire (ou encore, « toupie ou « strobiloïde » comme dirait H. Mendras). Ce sont les sciences sociales allemandes qui ont inventé l’expression de « nouvelles classes moyennes » dans le contexte de l’Allemagne des années 1870/1900 qui connaît des transformations profondes avec le passage de la féodalité à la modernité industrielle. Dans cette configuration, où on s’interroge sur la prophétie marxiste de la paupérisation et de la prolétarisation de la classe moyenne, quelques auteurs, dont G. Schmoller et E. Bernstein, se penchent sur la diversité interne de la classe moyenne. G. Schmoller, notamment, souligne dès la fin du XIX° siècle les deux grandes dimensions qui structurent, même encore aujourd’hui, les classes moyennes.

D’une part, il distingue une « classe moyenne supérieure » jouxtant la haute bourgeoisie et une « classe moyenne inférieure » proche, à bien des égards, du groupe ouvrier. D’autre part, il distingue une « ancienne classe moyenne » fondée sur les paysans, artisans et commerçants et «une « nouvelle classe moyenne » composé du salariat qualifié de l’industrie et des employés des services publics et privés.

A cette diversification interne s’ajoute une différenciation liée à l’existence d’au moins deux traditions opposées de lecture des classes moyennes. Pour la première tradition, plutôt anglaise, la classe moyenne (employée au singulier) est une classe de gens aisés, rentiers ou non, située juste en-dessous de la grande bourgeoisie. La middle class comprend, pour l’essentiel, les hauts fonctionnaires et les professions libérales, positionnée entre l’élite aristocratique et le peuple. Dans cette conception, que l’on peut qualifier d’élitiste, la classe moyenne représente à peine plus de 10% de la population.

Pour la deuxième tradition, plutôt continentale, les classes moyennes (employées au pluriel) se constituent autour de l’idée d’un citoyen moyen ; dans ces conditions, elles agrègent de larges strates de la population, à savoir l’essentiel des indépendants, des agriculteurs, une bonne partie des ouvriers et des employés ainsi que des cadres. Si on se situe dans cette hypothèse, la classe moyenne représente jusqu’ à 70% de la population. Même encore aujourd’ hui, on peut observer que l’ appréhension concrète du contenu des classes moyennes oscille entre ces deux extrêmes sans qu’apparaisse un juste milieu stabilisateur.

 

B/ Les classes moyennes telles qu’elles sont aujourd’hui

D’un point de vue économique, les catégories moyennes sont les ménages avec deux enfants disposant d’environ 3 000 euros de revenu mensuel net. Si cette définition est cohérente avec le montant du salaire mensuel net moyen (évalué à un peu plus de 1 500 euros selon l’ Observatoire des inégalités), elle n’est toutefois pas toujours clairement établie, comme l’a illustré en 1997 le discours officiel prétendant que l’allocation de garde d’enfant à domicile (AGD) était faite pour les classes moyennes, alors que les bénéficiaires potentiels se situaient à un niveau de revenu plus proche de 6 000 euros que de 3 000 euros (groupe réduit ne comportant qu’à peine 5% de la population).

D’un point de vue sociologique, les classes moyennes se définissent par la position intermédiaire dans les hiérarchies sociale et professionnelle, ainsi que par des qualifications moyennes. Elles correspondent dans le code des PCS aux professions intermédiaires qui en forment le noyau central auquel s’ajoutent les groupes d’employés les plus qualifiés, les contremaîtres et une fraction des cadres et professions intellectuelles supérieures. Ce sont donc maintenant pour l’essentiel des couches moyennes salariées, même si certains indépendants peuvent aussi en faire partie.

D’un point de vue psychosociologique, les classes moyennes se définissent par un sentiment d’appartenance à un groupe intermédiaire et par une croyance générale au progrès, reposant sur la représentation que « qui reste dans la classe moyenne n’en sort pas ».

D’un point de vue politique, les classes moyennes ont un rapport ambivalent, aussi bien avec la bourgeoisie qu’avec la classe populaire. En effet, bien souvent issus eux-mêmes des classes populaires, les membres des classes moyennes sont tiraillés entre l’inclinaison à la rupture avec le groupe d’origine et la tendance à la solidarité et à la compassion envers les « petites gens ». Quant à la bourgeoisie, si elle les fascine et si, globalement, les classes moyennes aspirent à l’art de vivre « grand – bourgeois », elles vivent souvent cette relation sur le mode de dépit amoureux qui peut parfois se transformer en ressentiment agressif. Cette ambivalence fondamentale fait que le comportement politique des classes moyennes est largement imprévisible, même si la contestation qui est parfois la leur peut difficilement aboutir à une remise en cause du système pris dans son ensemble. Par essence, la classe moyenne est orientée vers le néo réformisme qui cherche à amender certains points de fonctionnement du système économique et social, sans pour autant sortir des limites de la discussion légitime.

 

II/ Les classes moyennes déstabilisées par les mutations économiques et sociales

Lire plus: Faut-il réduire les inégalités ?

A/ Les nouvelles inégalités

Comme on l’a suggéré dans l’introduction, la fin des trente glorieuses (1975) est le point de départ de difficultés économiques et sociales. Même s’il est faux de dire que l’économie française stagne depuis cette date, puisque le prolongement de la croissance est indubitable au cours de la période considérée, il n’en reste pas moins qu’une impression de stagnation se dégage dans de nombreux domaines : à partir de 1983 (tournant de la « rigueur ») , la volonté affichée par les pouvoirs publics de maîtriser les dépenses (freinage de la progression des droits sociaux, embauche limitée dans les services publics, modération des investissements étatiques), de pratiquer la « modération salariale » et la « politique du franc fort » (augmentation des taux d’intérêt réels) ont pour conséquence de renchérir le rendement de l’épargne et de valoriser les patrimoines au détriment des fruits du travail des salariés.

Evidemment, les classes moyennes ne sont pas les seules concernées par ces problèmes. Les difficultés concernent avant tout les plus démunis, victimes d’une exclusion croissante. L’augmentation du chômage et la progression du travail à temps partiel ont accru la polarisation de l’emploi, avec une évolution de la société vers une inégalité profonde entre ménage biactifs et ménages sans actifs, ou en activité partielle. Il y a de plus en plus de couples où un seul conjoint travaille à temps partiel .

Par ailleurs, les situations de monoparentalité, le plus souvent féminine, sont aussi un facteur important de précarisation. Les difficultés concernent aussi les jeunes générations qui entrent de plein pied dans une « société d’incertitude » ; pour les jeunes, le modèle de la société salariale fondé sur l’encadrement du cycle de vie par des statuts repérables et évolutifs au sein du travail et la promesse d’une retraite décente n’est plus qu’un lointain souvenir. Les trajectoires d’emploi actuelles empêchent une projection claire dans l’avenir et le financement futur des retraites et de la santé est loin d’être assuré. Mais les classes moyennes sont aussi concernées par les inégalités : en effet, la politique française volontariste en matière de revalorisation du salaire minimum (dont l’effet pervers a consisté à « smicardiser » une partie importante des salariés français : 14% aujourd’hui contre 11% en 1990) et la volonté de progresser dans la direction d’une protection sociale plus large (par la création du financement de l’assurance maladie par un impôt à assiette universelle, la CSG, et par la création de la CMU qui déconnecte l’accès aux soins de la participation à l’activité productive) ont permis de faire reculer la pauvreté. De 1996 à 2000, le pouvoir d’achat global des ménages a progressé de 7,5% et la pauvreté est passée de 7,2% à 4,8%. Simultanément, comme dans les autres pays, les riches sont de plus en plus riches. Toujours pour 1996/2000, le 1% des Français les plus riches a connu une progression de son revenu disponible beaucoup plus forte que la moyenne ; dans ces conditions, les classes moyennes, dont la progression du niveau de vie est plus faible que celle des catégories extrêmes, ressentent une frustration importante du fait que les riches semblent désormais inaccessibles alors que les pauvres se rapprochent de leur niveau de vie (c’est du moins ainsi qu’ils perçoivent l’ évolution).

 

B/ Une crise qui frappe surtout les « nouvelles classes moyennes salariées »

Dans une vision schmolerienne (voir plus haut), on distinguera, avec L. Chauvel, deux grandes oppositions au sein des classes moyennes :

La première oppose, dans une vision verticale, les classes moyennes supérieures et les classes moyennes inférieures ;

La seconde oppose, dans une vision horizontale, les nouvelles classes moyennes et les anciennes classes moyennes.

En combinant ces deux oppositions, on obtient quatre pôles. Premièrement, les nouvelles classes moyennes supérieures (qui correspondent aux cadres du secteur public et aux catégories enseignantes et de la recherche). Deuxièmement, les anciennes classes moyennes supérieures( identifiées surtout avec les chefs d’entreprise de plus de 10 salariés). Troisièmement, les classes moyennes intermédiaires (qui sont les professions intermédiaires et les employés du secteur public). Quatrièmement, les anciennes classes moyennes intermédiaires (typiquement identifiées avec les artisans et les commerçants).


L’axe supérieur – inférieur est une ligne parfaitement claire et renvoie à une hiérarchie sociale en termes de pouvoir, de revenu, de prestige et de consommation. L’axe ancien – nouveau correspond à la dimension horizontale de l’espace social, particulièrement bien appréhendée par P. Bourdieu. D’une part, on trouve les nouvelles classes détentrices du capital culturel (avec les enseignants comme figure emblématique) ; d’autre part, on trouve les anciennes classes où le capital économique prédomine (les indépendants). Dans cette taxinomie, le groupe le plus privilégié est celui qui cumule les deux logiques (capital économique et capital culturel), à savoir les professions libérales. Du point de vue de l’appartenance aux organisations productives, ce second groupe horizontal oppose globalement le monde des titulaires de la fonction publique au monde des indépendants de la petite et moyenne entreprise, soumis à la logique marchande. Ce clivage est bien décrit par F. de Singly et G. Thélot dans leur ouvrage Gens du privé, gens du public . Dans les grandes lignes, l’opposition entre anciennes et nouvelles classes moyennes recoupe le clivage bien connu entre statut assigné et statut acquis. Dans le monde des indépendants, l’héritage prend une place non négligeable dans le processus de reproduction. Dans le monde des nouvelles classes moyennes, l’école est une agence de sélection et de recrutement essentielle, mettant en jeu une gestion bureaucratique des carrières dans une logique bien décrite par M. Weber.

Dans les années soixante-dix, la nouvelle classe moyenne a été le fer de lance de la modernisation et du changement à tel point qu’ A. Touraine y voyait un relais possible à la classe ouvrière déclinante dans le processus de production de l’ « historicité ». Il n’en est plus de même aujourd’hui, pour une raison essentiellement d’ordre démographique : les jeunes des années soixante-dix ont connu une progression considérable des classes moyennes, dans le secteur public (développement de l’Etat – Providence) et dans les grandes entreprises. Au contraire, dans les années quatre-vingt-dix, les jeunes connaissent une remise en cause de cet accès au marché du travail, aussi bien à l’entrée de la vie active que tout au long de la carrière. Plus précisément, on constate qu’alors que la croissance du groupe des classes moyennes était tirée auparavant par le secteur public, c’est maintenant les salariés du privé (ingénieurs technico-commerciaux, cadres de gestion) qui tirent une croissance qui, sans eux, n’existerait pas.

L’évolution que l’on vient de décrire correspond bien à une crise démographique ; néanmoins, cette crise démographique a une conséquence très importante sur le rôle de l’école comme institution centrale de la société. Puisque les places disponibles se raréfient alors que les scolarités connaissent une expansion continue, il est clair que la rentabilité de l’investissement éducatif ne peut que décroître et que la baisse de cette rentabilité ne peut que susciter un désenchantement, voire une remise en cause de l’institution scolaire. Selon S. Beaud (80% au bac… et après) , cette désillusion est déjà bien présente pour les enfants des cités qui entrent à l’Université pour découvrir ensuite qu’ils ont été floués. La même désillusion peut maintenant gagner les groupes traditionnellement mieux placés dans la compétition scolaire (nouvelle classes moyennes salariées) ; en effet, d’après L. C.hauvel, les professions les plus liées à l’institution scolaire (comme les enseignants) perdent maintenant leurs avantages comparatifs par rapport aux groupes sociaux mieux dotés en capital économique, ce qui s’explique par le fait que les contraintes économiques (niveau de vie en stagnation, prix du logement, coût des scolarités…) pèsent plus sur les enfants des nouvelles classes moyennes salariées dont les ressources sont avant tout d’ordre culturel.

 

Lire plus : La sociologie du travail chez Castel

Vous pourriez aussi aimer