Peut-on « ramener notre amour à la raison » ?

Il peut sembler assez ardu de définir le verbe « aimer », qui peut désigner des sentiments de natures diverses et d’intensité variée. Aimer aller au cinéma, aimer les frites, aimer ses amis, aimer ses enfants ou encore aimer sa femme… l’irréductible diversité des objets de l’amour font de ce dernier un sentiment hautement difficile à cerner.

On peut cependant unifier ces différentes façons d’aimer en définissant l’amour de la manière la plus généraliste possible, c’est-à-dire comme un sentiment d’inclination vers un objet, qui nous incite à toujours rechercher sa présence à nos côtés.

Dans cet article, nous tenterons de répondre à une série de questions récurrentes et universelles sur l’amour : l’amour se contrôle-t-il ? Est-ce un sentiment raisonnable ? Ou bien est-ce plutôt une passion irrépressible ? Le cas échéant, à défaut de pouvoir réprimer notre amour, peut-on à tout le moins le raisonner ? En somme, qui de la raison ou de l’amour est le plus puissant ?

La conception cartésienne de l’amour, dualiste et organiciste

Pour éclairer cette problématique, il peut être intéressant de se pencher sur la conception cartésienne de l’amour.

En effet, Descartes a élaboré une brève théorie de l’amour, dans ses Lettres à Chanut du 1er février et du 6 juin 1647.

Il y distingue deux types d’amour : l’amour intellectuel d’une part, où l’âme juge que la présence d’un objet lui est favorable, et l’amour sensitif, d’autre part, qui est une passion physique de l’âme (au sens littéral, un mouvement qui agite le cœur). Descartes observe justement que le plus souvent, ces deux formes d’amour coïncident presque entièrement, et nous attirent vers le même objet. Les symptômes physiques de l’amour (accélération du rythme cardiaque, excitation générale) semblent en effet se manifester lorsque l’on est en compagnie de la personne aimée, ou lorsque l’on pense à elle. Une telle coïncidence peut apparaître comme une « bonne nouvelle » : il suffirait de suivre ses sens pour savoir ce qui est bon pour notre âme.

Cependant, rien n’est aussi simple. En effet, Descartes démystifie ce naturel accord du corps et de l’âme. Il prétend que c’est au contraire une forme d’habitude qui est à l’origine de cette corrélation entre amour intellectuel et amour-passion. Lorsque l’amour sensitif s’active, l’âme aura inexorablement tendance à juger avantageux l’objet de cet amour, et réciproquement, lorsque l’âme juge agréable un objet, les sens tendront naturellement à s’emballer en sa présence.

L’analyse organiciste de Descartes semble donc à première vue écarter l’existence d’un amour « complet », qui unisse authentiquement l’âme et le corps.

La supériorité de la Raison sur l’amour sensitif (l’amour des sens)

En revanche, en nous faisant prendre conscience de ce qui est au fondement du sentiment amoureux que nous éprouvons tous, Descartes ouvre la voie à la possibilité de maîtriser nos élans amoureux, en les soumettant à la Raison.

Dans sa lettre du 6 juin 1647, Descartes donne le célèbre exemple de « la fille qui louche ». Il explique qu’enfant, il était amoureux d’une fille qui louchait et que depuis, il avait remarqué être naturellement attiré, sans trop comprendre pourquoi, par les femmes qui présentaient ce même défaut. C’est seulement après s’être rendu compte du lien entre son amour d’enfance et cette étrange attirance qu’il ne fut plus charmé par les femmes qui louchent.

Il conclut de cette expérience qu’il est toujours plus sage de prendre du recul sur ses inclinations naturelles, afin de ne pas se laisser guider par une passion amoureuse aveugle et potentiellement dangereuse : celle-ci peut en effet transformer à nos yeux des défauts en qualités charmantes.

Descartes postule ainsi la supériorité de la Raison sur la passion amoureuse.

L’amour illicite, interdit ou impossible, une preuve de la supériorité absolue de la Raison sur l’amour

L’étude du cas limite que constitue l’amour impossible, nœud de nombreuses tragédies, permet d’aller plus loin dans cette affirmation de la supériorité de la Raison.

L’exemple de l’amour incestueux entre Amélie et son frère René, dans le roman éponyme de Chateaubriand (René), est un cas d’espèce de cette supériorité de la Raison en dernier ressort.

En effet, dans ce roman, René raconte au vieux Chactas la tragique histoire de sa sœur, venue le réconforter alors qu’il pensait à s’ôter la vie, avant de se retirer subitement dans un couvent. En réalité, Amélie s’était éprise de son frère, et a ardemment lutté contre cet amour interdit, en entrant volontairement dans les ordres.

Il est intéressant de remarquer que dans le cas de René, l’amour qu’Amélie porte à René n’est pas seulement sensuel. Pour reprendre la terminologie cartésienne, il est aussi sensuel qu’intellectuel : Chateaubriand précise en effet à de très nombreuses reprises que le frère et la sœur sont unis depuis toujours par une remarquable complicité intellectuelle, eux qui « av[aient] tous les deux un peu de tristesse au fond du cœur », et qui « ten[aient] cela de Dieu ou de leur mère ». Comme le souligne Amélie dans sa tragique lettre où elle annonce son entrée au couvent à René, ils partagent depuis toujours une commune vision du monde et de la société. A titre d’exemple, tous deux « ri[ent] amèrement de cette nécessité où l’on est en France de prendre un état », c’est-à-dire des conventions sociales. Cependant, rongée par cet amour interdit, Amélie va contre son instinct en appelant son frère à se raisonner, à abandonner la langoureuse solitude à laquelle il se plaît tant.

Ainsi, non seulement la Raison peut-elle avoir raison d’une passion amoureuse, mais encore, elle est même suffisamment puissante pour vaincre un amour à la fois passionnel et intellectuel qui unit profondément deux êtres.

L’analyse croisée de la pensée cartésienne et du texte de Chateaubriand nous invite donc à penser une forme de toute-puissance de la Raison, capable de brider, si nécessaire, quelque amour que ce soit.

Références :

René Descartes, Lettre à Chanut du 1er février 1647

René Descartes, Lettre à Chanut du 6 juin 1647

François-René de Chateaubriand, René, 1802

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