Philosophie du langage : les principales thèses à connaître

La question du langage est désormais prépondérante en philosophie. Cet article propose un bref résumé des thèses les plus connues à ce sujet. 

 

ARISTOTE, Politique : l’homme est un animal politique

Aristote fait ce constat aujourd’hui élémentaire mais doté d’une importance cruciale. L’homme est un animal politique. Seul lui a l’usage de la parole: “la voix est le signe de la douleur et du plaisir”; elle permet de se faire comprendre par les autres,  de communiquer sur le juste et l’injuste. Le langage apparaît ainsi comme un caractère distinctif du politique. En effet, les animaux sociables (abeilles, fourmis par exemple) disposent d’un système de communication complexe, mais cela ne lui permet pas d’avoir des débats d’ordre éthiques ou politiques.

 

DESCARTES, Lettre au marquis de Newcastle : Parler est le propre de l’homme 

Descartes, avec  sa thèse de l’animal-machine, conçoit la parole comme le propre de l’homme. Tous les hommes emploient des signes pour communiquer leurs pensées. En revanche, l’absence de ces signes chez l’animal montre qu’il ne pense pas. D’après ce postulat, la parole est le reflet de nos pensées Seuls les hommes ont des pensées qu’ils peuvent communiquer. On peut toutefois se demander s’il est nécessaire de communiquer ses pensées pour en avoir. De plus, ce que transmet la parole n’est pas nécessairement notre pensée sous sa forme la plus complète.

 

ROUSSEAU, Essai sur l’origine des langue : les passions à l’origine des premières langues

Rousseau se pose la question de l’apparition des premières langues. Selon lui, les langues méridionales sont nées des passions, les langues du Nord des besoins. Ce sort funeste réservé aux langues du Nord, menacerait l’évolution de la langue au fur et à mesure que la société évolue. Lorsque se formèrent les premiers liens sociaux, naquirent aussi les passions. Les langues furent d’abord familiales et limitées aux proches. “Il y avait des familles, mais il n’y avait point de nation; il y avait des langues domestiques; mais il n’y avait point de langues populaires.”

De fait, “il fallut toute la vivacité des passions agréables pour commencer à faire parler les habitants.” Ainsi, les premières langues sont  “filles du plaisir et non du besoin”, elles sont l’expression des premières passions. La langue changea lorsque les besoins “forcèrent chacun à ne songer qu’à lui-même”. Cette dernière phrase peut faire penser à la transition entre un état de nature et un état politique. 

Lire plus : La culture en philosophie : les thèses et idées à connaître

 

SARTRE, Qu’est-ce que la littérature ? : les mots à l’état sauvage

Sartre s’intéresse ici au sens des mots et du langage en littérature. En effet, le signe linguistique constitue la matière première de ces artistes. Il est donc pertinent de se demander quel sens leur est accordé. “Les poètes sont des hommes qui refusent d’utiliser le langage”. Ils ne voient pas les mots comme des objets mais pour ce qu’ils sont, des mots. Les poètes “ne nomment rien du tout”; la nomination impliquant un perpétuel sacrifice du nom à l’objet nommé. “Le nom s’y révèle l’inessentiel, en face de la chose qui est essentielle.”

Contre l’utilisation du langage, le poète sert les mots en les considérant comme des choses et non comme des signes. Le poète est au-deçà des mots: les mots sont pour lui des choses naturelles. En résumé, le langage poétique est l’envers du langage instrument.

 

HABERMAS, Monde et communication : Que signifie communiquer ?

L’échange linguistique est au cœur de la réflexion d’Habermas. Le langage ne semble exister véritablement et n’avoir de sens qu’au sein d’un dialogue, d’une communication. Il faut être plusieurs pour mettre en œuvre le langage. Dans le libre débat communicationnel, une coordination et une entente se dessinent.

“J’appelle communicationnelles, les interactions dans lesquelles les participants sont d’accord pour coordonner en bonne intelligence leurs plans d’action.” écrit Habermas. A travers la communication transparaît une exigence de vérité, de justesse ou de sincérité selon que l’on se réfère à quelque chose du monde objectif, social ou subjectif.

Dans l’activité communicationnelle, chacun est motivé rationnellement par l’autre à agir conjointement. L’intercompréhension linguistique est ainsi liée à la reconnaissance intersubjective des exigences de validité. En d’autres termes, la communication passe par un phénomène d’intercompréhension lié à l’engagement volontaire des deux sujets. 

 

SAUSSURE, Cours de linguistique générale : “le signe linguistique est arbitraire.”

On passe maintenant à l’étude du sens dans le langage. D’où vient le sens des mots ? Pour Saussure, celui est purement arbitraire, conventionnel. Entre signifiant et signifié existe un lien de convention. Le philosophe prend pour preuves les différences entre les langages existants.

Le signe linguistique diffère en-cela du symbole qui lui est universel. “Le symbole a pour caractéristique de n’être jamais tout à fait arbitraire.” A l’inverse, l’alphabet latin est en lui-même une convention, il suffit de regarder la multitude d’alphabets existants, et ne parlons même pas des langues qui en découlent. 

Dès lors, le signifiant n’a pas de lien naturel avec le signifié. Le signifiant est immotivé, c’est-à-dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n’a aucune attache naturelle dans la réalité. On l’aura compris, le signe linguistique est arbitraire et conventionnel. Saussure penche en faveur de cette thèse, mais de nombreux philosophes sont du côté inverse .

 

WITTGENSTEIN, Le Cahier bleu : d’où vient le sens des mots ?

Wittgenstein était persuadé de la perfection de la langue ordinaire, en raison de sa subjectivité. “Les mots n’ont d’autre signification que celle que vous leur avez donnée » déclara-t-il un jour à ses étudiants. Le sens des mots repose sur les explications que nous pouvons en donner. Or, nous ne pouvons pas dans la plupart des cas. “Nombreux sont les mots qui n’ont pas de sens précis.” “C’est nous qui avons donné leur sens aux mots”, nous pouvons donc enquêter sur leur sens. En bref, le sens des mots vient de l’usage que nous en faisons. Une forme de liberté semble exister dans l’usage de la langue.

 

WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus : le langage exprime-t-il la pensée ?

voir Descartes et sa thèse selon laquelle le langage est la preuve que l’homme pense. Néanmoins, Wittgenstein constate les pièges du langage. Selon lui, “le langage travestit la pensée”, il est mensonger. Le philosophe français fournit une invitation au silence quand cela est nécessaire. “Il y assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique.” Il conclut ainsi parfaitement : “Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire.”

 

BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale : entre signifiant et signifié, un lien nécessaire

Ce linguiste s’oppose à Saussure en s’intéressant à la structure du signe linguistique. Il cherche à aller à la structure intime des choses, à “retrouver la structure intime du phénomène dont on ne perçoit que l’apparence extérieure.” Le signe linguistique est symbiose du signifiant et du signifié: leur lien est psychologiquement nécessaire. Pour rappel, en linguistique, le signifiant désigne l’image acoustique et le signifié  le concept.

“Entre le signifiant et le signifié, le lien n’est pas arbitraire, au contraire, il est nécessaire.” . Le concept est en réalité l’image phonique dans notre esprit. Ils sont consubstantiels: “L’esprit n’accueille de forme sonore que celle qui sert de support à une représentation identifiable pour lui; sinon, il la rejette comme inconnue ou étrangère.” Signifiant et signifié = les 2 faces d’une même notion et se composent ensemble. “Cette consubstantialité […] assure l’unité structurale du signe linguistique.” Signifiant et signifié sont nécessairement liés, autrement le sens disparaît.

 

BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale : le sujet se constitue dans et par le langage

Le langage est la nature de l’homme: il lui permet de se définir. Si le langage n’était qu’un instrument de communication adapté à cet emploi, il ne s’agirait que du discours. Le langage est bien plus que cela. Lorsqu’il est apte à servir d’instrument, qu’il se prête à transmettre ce qu’on lui confie, c’est le discours. Toutefois, le langage, partie constitutive de la nature humaine, ne peut être qu’un simple instrument.

“Le langage est dans la nature de l’homme, qui ne l’a pas fabriqué.” Benveniste réaffirme ici le caractère dominant du langage sur les conventions sociales. “Le langage enseigne la définition même de l’homme.” Ainsi, “c’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet.” Il est l’unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues et qui assure la permanence de la conscience. Pour faire simple, la subjectivité humaine se définit par le langage.

 

NIETZSCHE, Humain, trop humain : langage et logique n’expriment pas le réel

Le langage et la logique n’expriment pas le réel, ils contribuent en vérité aux illusions de la métaphysique. D’après Nietzsche, le langage ne dévoile pas l’essence du réel : les mots sont davantage des instruments d’action que de connaissance. Il est pourtant longtemps apparu comme un moyen de maîtriser le monde et de le connaître entièrement, mais cela s’est avéré être une illusion. 

“C’est parce que l’homme a cru […] aux concepts et aux noms des choses comme à des aeternae veritates qu’il s’est donné cet orgueil avec lequel il s’élevait au-dessus de la bête.” Nietzsche conclut : “en fait, le langage est le premier degré de l’effort vers la science”. Or, d’après celui-ci, la science ne s’oppose pas à l’idéal ascétique, à l’idée d’une vérité métaphysique et ne fait que renforcer la croyance aux arrières-mondes. Retenons surtout que le langage, s’il apparaît comme la condition de l’action, n’exprime pas le réel.

 

LEIRIS, Biffures : le mot écorché

Comment le sujet rencontre-t-il le langage ? C’est la question que se pose Leiris. Il y a en effet un apprentissage inhérent à la connaissance d’un langage, d’une langue. Surtout, un rapport tragique et structurant lie le sujet au langage. Pour l’exprimer, Leiris prend l’exemple d’un mot écorché (mal prononcé). Une fois le sujet confronté à sa véritable prononciation, le mot qui auparavant avait toujours été écorché, prend une allure de découverte.

“De chose propre à moi, il devient chose commune et ouverte.” Ce n’est pas une exclamation confuse, c’est un des éléments constituant du langage, “ce vaste instrument de communication dont une observation fortuite m’a permis d’entrevoir l’existence extérieure à moi-même et remplie d’étrangeté”. Le constat de Leiris est relativement clair : l’extériorité du langage s’impose à l’intimité du sujet.

 

MERLEAU-PONTY, Signes : le langage traduit-il la pensée ?

Le langage n’est pas un simple outil au service du sens: “la parole joue toujours sur fond de parole, elle n’est jamais qu’un plis dans l’immense tissu du parler.” La parole ne renvoie jamais à une pure pensée sans parole. La réflexion de Merleau-Ponty se rapproche de celle de Wittgenstein mais la conclusion n’est pas la même. 

Il y a bien une “opacité du langage”, laquelle n’est jamais limitée que par du langage. Le langage ne traduit pas une sorte de texte idéal: “Si la parole le satisfait, c’est par un équilibre dont elle définit elle-même les conditions.” Pour Merleau-Ponty, bien plus qu’un moyen, qu’un instrument, “le langage est quelque chose comme un être.”

“Le sens est le mouvement total de la parole et c’est parce que notre pensée traîne dans le langage.” La parole est une perfection sans modèle, elle est la pensée.

 

BERGSON, Le Rire : le langage nous éloigne des choses

Les mots se glissent entre les choses et nous, “nous ne voyons pas les choses mêmes”, mais “des étiquettes collées sur elles.” Ils nous dérobent de notre individualité: « nous apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur.” “Nous ne saisissons de notre état d’âme que leur aspect impersonnel […] l’individualité nous échappe.”

L’utilité et l’action nous imposent ce langage abstrait et anonyme: “nous vivons […] extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes.” Dans La Pensée et le mouvant, Descartes fournit un conseil : il faut se confier à l’immédiat et à l’intuition pour éviter toute déformation du langage. Par ailleurs, c’est en raison de ce caractère factice du langage que l’art existe. Les artistes sont ceux qui voient l’intimité des choses mêmes et non pas le nom inscrit sur leur étiquette. 

 

AUSTIN, Quand dire, c’est faire : le langage de la vie ordinaire

Il est des moments durant lesquels : “Dire, c’est faire”. Parfois, le simple fait d’énoncer la phrase, la réalise. Il ne s’agit pas de phrase descriptive ou affirmative en elles-mêmes. Austin les nomme “phrase performative”. De ce point de vue, dire, c’est agir et produire des effets. Pour approfondir, on observe que ce type de phrase est fréquente dans un cadre très formel comme lors des mariages par exemple. Cette réflexion montre en quoi le langage dispose d’un pouvoir politique et administratif suivant le contexte, et que certaines déclarations sont dotées d’une puissance effective.

Vous pourriez aussi aimer