La « Psychologie des foules  » selon Gustave Le Bon (2/2)

La Psychologie des foules de Gustave Le Bon est un ouvrage précurseur en la matière. A une époque de profonds changements, Le Bon y analyse la montée en puissance des foules, l’ère des foules. Cet article détaille la seconde partie de l’œuvre : les opinions et croyances des foules.

 

Chapitre 1 : Facteurs lointains des croyances et opinions des foules

Le chapitre suivant traite de la question suivante : comment naissent et s’établissent les opinions et les croyances des foules ? Il existe deux ordres de facteurs : les facteurs lointains et les facteurs immédiats. Les facteurs lointains rendent les foules capables d’adopter certaines convictions et inaptes à se laisser pénétrer par d’autres. Les facteurs immédiats sont ceux qui provoquent la persuasion active chez les foules, font prendre forme à l’idée et la déchaînent avec toutes ses conséquences.

Parmi les facteurs lointains : la ”race”, les traditions, le temps, les institutions, l’éducation sont des facteurs généraux dont nous allons étudier leur rôle respectif.

 

La “race”

C’est le facteur le plus important, son influence est si grande qu’elle domine les caractères spéciaux à l’âme des foules. Par “race”, Le Bon entend surtout les mœurs et coutumes propres à certaines ethnies. Il s’agit de peuples qui partagent la même souche culturelle.

 

Les traditions

Elles représentent les idées, les besoins, les sentiments du passé. Elles sont la synthèse de la “race” et pèsent de tout leur poids sur nous. Un peuple est un organisme créé par le passé, il ne peut se modifier que par de lentes accumulations. Sans traditions stables, aucune civilisation ne peut exister. Sans la lente élimination de ces traditions, aucun progrès ne peut avoir lieu. La difficulté est de trouver un juste équilibre entre les deux..

“Aussi la tâche fondamentale d’un peuple doit être de garder les institutions du passé, en les modifiant peu à peu.”. Les conservateurs les plus tenaces, et qui s’opposent le plus obstinément aux changements, sont précisément les foules, notamment celles qui constituent des castes.

 

Le temps

Pour Le Bon, il représente le vrai créateur et le grand destructeur. Il suffit pour transformer un phénomène quelconque de faire intervenir les siècles. “Le temps prépare les opinions et les croyances des foules”. Il accumule l’immense résidu de croyances et de pensées, sur lequel naissent les idées d’une époque. Leurs racines plongent dans un long passé. Le temps est toujours notre véritable maître, il lui suffit de le laisser agir pour voir les choses se transformer.

 

Les institutions politiques et sociales

Les institutions sont filles des idées, des sentiments et des mœurs. Les institutions et les gouvernements sont le produit de la race (on voit ici le parallèle avec Montesquieu). Les peuples sont gouvernés comme l’exige leur caractère. Les institutions n’ont aucune vertu intrinsèque : elles ne sont ni bonnes ni mauvaises. De ce fait, un peuple n’a nullement le pouvoir de changer réellement ses institutions. Il peut en modifier le nom, au prix de révolutions, mais le fond ne se modifie pas. Ce n’est donc pas dans les institutions qu’il faut chercher le moyen d’agir sur l’âme des foules. Les peuples restent gouvernés par leur caractère, et toute institution qui n’est pas moulée sur ce caractère ne représente rien pour eux.

 

L’instruction et l’éducation

L’instruction ne rend pas l’homme plus moral ni plus heureux, elle ne change pas nos instincts et passions héréditaires et peut, mal dirigée, devenir plus pernicieuse qu’utile. En revanche, l’instruction bien dirigée peut donner des résultats pratiques fort utiles (élever la moralité, développer les capacités professionnelles). Cependant, les peuples latin ont basé leur système éducatif sur des principes défectueux selon Le Bon. Il affirme : “notre éducation actuelle transforme en ennemis de la société un grand nombre de ceux qui l’ont reçue” (peur du socialisme en 1895).

Le premier danger de cette éducation est qu’elle repose sur une erreur psychologique fondamentale. On s’imagine que la récitation des manuels développe l’intelligence. Cette éducation, bien qu’inutile, présente le danger d’inspirer à celui qui l’a reçu un dégoût violent de sa condition, et l’intense désir d’en sortir. Au lieu de préparer des hommes pour la vie, l’école ne les prépare qu’à des fonctions publiques où la réussite n’exige aucune lueur d’initiative. Elle crée des armées de prolétaires mécontents et une bourgeoisie frivole.

C’est en partie avec l’instruction et l’éducation que s’améliore ou s’altère l’âme des foules. L’école forme aujourd’hui des mécontents et des anarchistes et prépare pour les peuples latins les heures de décadence.

Lire plus : La « Psychologie des foules » selon Gustave Le Bon (1/2)

 

Chapitre 2 : Facteurs immédiats des opinions des foules

Ce deuxième chapitre s’intéresse à la question : comment ces facteurs doivent-ils être maniés pour produire tous leurs effets ?

 

Les images, les mots et les formules

L’imagination des foules est toujours impressionnée par des images. Si l’on ne dispose pas d’images, il suffit de les évoquer. “La puissance des mots est liée aux images qu’ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ceux dont le sens est le plus mal défini possèdent parfois le plus d’action”. La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules.

Les images évoquées par des mots étant indépendantes de leur sens, varient d’âge en âge, de peuple en peuple, sous l’identité des formules. Tous les mots ne possèdent pas la puissance d’évoquer des images Le Bon conclut : “Les mots n’ont donc que des significations mobiles et transitoires” : quand nous voulons agir par eux sur les foules, il faut savoir le sens qu’ils ont pour elles à un moment donné. “Les mots vivent comme les idées.”

Une des fonctions des hommes d’Etat consiste donc à baptiser de mots populaires, au moins neutres, des choses détestées des foules sous leur ancien nom. “La puissance des mots est si grande qu’il suffit de termes bien choisis pour faire accepter les choses les plus odieuses”. L’art des gouvernants (et des avocats) consiste à savoir manier les mots, art difficile car dans une même société les mots ont souvent des significations différentes pour les diverses couches sociales.

 

Les illusions

Les civilisations ont toujours subi l’influence des illusions. Ce sont les filles de nos rêves, qui ont incité les peuples à créer tout ce qui fait la splendeur des arts et la grandeur des civilisations. Les philosophes du dernier siècle se sont consacrés à détruire les illusions religieuses (voir Nietzsche), politiques et sociales. En les détruisant, ils ont trouvé les forces aveugles de la nature, inexorables pour la faiblesse et ne connaissant pas la pitié.

“Le grand facteur de l’évolution des peuples n’a jamais été la vérité, mais l’erreur. Et si le socialisme voit croître aujourd’hui sa puissance, c’est qu’il constitue la seule illusion vivante encore.” Devant les évidences qui leur déplaisent, les foules se détournent, préférant déifier l’erreur, si celle-ci les séduit.  “Qui sait les illusionner est aisément leur maître ; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime.”

 

L’expérience

Il s’agit à peu près du seul procédé efficace pour établir solidement une vérité dans l’âme des foules, et détruire des illusions devenues trop dangereuses.

 

La raison

Les foules ne sont pas influençables par des raisonnements, et ne comprennent que de grossières associations d’idées. “Aussi est-ce à leurs sentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner. Les lois de la logique rationnelle n’ont aucune action sur elles”. Pour vaincre les foules, il faut comprendre les sentiments qui les animent, feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquer certaines images suggestives. (les syllogismes ne fonctionnent pas sur elles)

Laissons la raison aux philosophes et ne lui demandons pas trop d’intervenir dans le gouvernement des hommes. Ce n’est pas avec la raison, et c’est souvent malgré elle, que se sont créés des sentiments tels que l’honneur, l’abnégation, la foi religieuse, l’amour de la gloire et de la patrie, qui ont été jusqu’ici les grands ressorts de toutes les civilisations.”

Lire plus : Que faut-il pour faire un monde ? L’approche de Michaël Foessel

 

Chapitre 3 : Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasions

On s’intéresse maintenant à la question : comment doivent être appliqués les mobiles destinés à impressionner l’âme des foules, et par qui peuvent-ils être utilement mis en œuvre ?

 

Les meneurs des foules

Tout groupe d’êtres vivants se place instinctivement sous l’autorité d’un chef. “Dans les foules humaines, le meneur joue un rôle considérable. Sa volonté est le noyau autour duquel se forment et s’identifient les opinions. La foule est un troupeau qui ne saurait se passer de maître”. Le meneur a d’abord été un mené hypnotisé par l’idée dont il est ensuite devenu l’apôtre. Les meneurs sont des hommes d’action et non de pensée (“Les hommes de pensée préparent les hommes d’action, ils ne les remplacent pas.”). Si absurde soit l’idée qui les anime, tout raisonnement s’émousse devant leur conviction. “L’intensité de la foi confère à leurs paroles une grande puissance suggestive. La multitude écoute tjrs l’homme doué de volonté forte. Les individus réunis en foule perdant toute volonté se tournent d’instinct vers qui en possède une.”

Ce sont souvent des rhéteurs subtils, ne poursuivant que leur intérêt personnel et cherchant à persuader en usant des bas instincts. Leur rôle est de créer la foi religieuse, politique, sociale, en une œuvre, en une personne (mythe de la personnalité), en une idée (idéologie). Dans chaque sphère sociale, dès que l’homme n’est plus isolé, il tombe sous la loi d’un meneur. “Le meneur leur sert de guide.” Son autorité est très despotique, et ne s’impose qu’en raison de ce despotisme. Grâce à leur tyrannie, ils obtiennent des foules une complète docilité. Sans eux, la foule redevient un ensemble sans unité ni cohésion.

Le Bon distingue deux classes de meneurs : les uns énergétiques, à volonté forte mais momentanée (violents, braves, hardis), les autres, plus rares, à volonté à la fois forte et durable. Ils exercent une influence beaucoup plus considérable. (St-Paul, Mahomet, C.Colomb, F.Lesseps) : “la volonté persistante qu’ils possèdent est une faculté infiniment rare et infiniment puissante qui fait tout plier.”

 

Les moyens d’action des meneurs : l’affirmation, la répétition, la contagion

Il faut agir sur les foules par des suggestions rapides lorsqu’il s’agit de l’entraîner pour un instant. Quand il s’agit de faire pénétrer lentement des idées et des croyances dans l’esprit des foules en revanche, les méthodes sont différentes. On recense trois procédés : l’affirmation, la répétition, la contagion. L’affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve = un moyen efficace de faire pénétrer une idée dans l’esprit des foules.

Cette dernière n’acquiert toutefois d’autorité qu’à la condition d’être répétée le plus possible (d’où les publicités qui rabâchent la même affirmation). “Lorsqu’une affirmation a été suffisamment répétée, avec unanimité dans la répétition […] il se forme ce qu’on appelle un courant d’opinion et le puissant mécanisme de contagion intervient”. La contagion s’observe très bien dans les mouvements de foules par exemple, dans les moments de panique, etc.

L’imitation à laquelle on attribue tant d’influence dans les phénomènes sociaux (Cf Gabriel Tarde) n’est en fait, pour Le Bon, qu’un pur effet de contagion. “L’homme est naturellement imitatif.” (c’est ce qui rend semblable les hommes d’un même pays et d’une même époque et explique les effets de mode par exemple).

C’est par la contagion, et très peu par le raisonnement, que se propagent les opinions et les croyances. Alors que Norbert Elias voit la diffusion de la culture du haut vers le bas, Le Bon considère que la contagion s’exerce d’abord sur les couches populaires avant de toucher les couches supérieures. “C’est pourquoi toute opinion devenue populaire finit par s’imposer aux couches sociales élevées”

 

Le prestige

“Si les opinions propagées par l’affirmation, la répétition et la contagion, possèdent une grande puissance, c’est qu’elles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nommé prestige.” Tout ce qui a dominé le monde s’est imposé par la force de ce qu’on appelle prestige. “Le prestige est en réalité une sorte de fascination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une doctrine”. Elle paralyse toutes nos facultés critiques, remplit notre âme d’étonnement et de respect. 

Le Bon observe deux formes de prestige : le prestige acquis et le prestige personnel. Le premier est celui conféré par le nom, la fortune, la réputation. Le second constitue quelque chose d’individuel coexistant parfois avec la réputation, la gloire, la fortune, ou renforcé par elles, mais pouvant exister de manière indépendante. Le prestige personnel constitue, lui, une faculté indépendante de toute autorité, de tout titre. Le petit nombre de personnes qui le possèdent exerce une fascination véritablement magnétique sur ceux qui les entourent (Bouddha, Napoléon, Jésus, Mahomet). Toutefois, le prestige ne se fonde pas uniquement sur l’ascendant personnel, la gloire militaire et la terreur religieuse : il peut avoir des origines plus modestes et cependant encore considérables, comme le charme, le charisme, l’éloquence (F. Lesseps par exemple).

L’être ou l’idée qui possèdent du prestige sont par voie de contagion immédiatement imités et s’imposent à toute une génération. La genèse du prestige, c’est le succès. “L’homme qui réussit, l’idée qui s’impose, cessent par ce fait même d’être contestés”. “Le prestige disparaît toujours avec l’insuccès”, de sorte que le héros que la foule acclamait la veille est conspué le lendemain. “Pour se faire admirer des foules, il faut toujours les tenir à distance” : le prestige discuté n’est déjà plus du prestige.

 

Chapitre 4 : Limites de variabilité des croyances et des opinions des foules

On s’intéresse enfin au dernier chapitre de l’ouvrage. Celui-ci traite des croyances et opinions des foules selon leur variabilité.

 

Les croyances fixes

Parmi les croyances et les opinions d’un peuple, on constate toujours un fond très fixe sur lequel se greffent les opinions mobiles. On distingue deux classes d’opinion et de croyance des foules : les grandes croyances permanentes sur lesquelles une civilisation entière repose, et les opinions momentanées et changeantes dérivées des conceptions générales de chaque époque.

Les grandes croyances sont peu nombreuses. “Elles sont la vraie charpente des civilisations.

“Une opinion passagère s’établit aisément dans l’âme des foules, mais il est très difficile d’y ancrer une croyance durable, fort difficile également de détruire cette dernière lorsqu’elle est formée.” Quand une croyance est ébranlée, les institutions qui en dérivent perdent lentement leur puissance et finissent par s’effacer lorsque la croyance a perdu tout pouvoir.

L’établissement d’une croyance générale est difficile, mais une fois établie, sa puissance est pour longtemps invincible : “Dès qu’un dogme nouveau est implanté dans l’âme des foules, il devient l’inspirateur de ses institutions, de ses arts et de sa conduite.” Grâce aux croyances générales, les hommes se sont toujours entourés d’un réseau de traditions, d’opinions et de coutumes, qui les rendent toujours un peu semblables les uns aux autres.

“Il n’est de véritable tyrannie que celle qui s’exerce inconsciemment sur les âmes, parce que c’est la seule qui ne puisse se combattre. […] une conspiration abattra un tyran, mais que peut-elle sur une croyance bien établie ?” L’absurdité de certaines croyances n’est pas un obstacle à leur triomphe. Ce triomphe n’est même possible qu’à la condition de renfermer une certaine absurdité.

 

Les opinions mobiles des foules

Au-dessus des croyances fixes se trouve une couche d’opinions, d’idées, de pensées qui naissent et meurent constamment (leur durée de vie ne dépasse pas celle d’une génération). “Formées à l’aide de la suggestion et de la contagion, elles sont toujours momentanées et naissent et disparaissent parfois aussi rapidement que les dunes de sable formées par le vent.” De son temps (1895), la somme des opinions mobiles des foules est plus grande que jamais, et cela pour 3 raisons : les anciennes croyances n’agissent plus comme jadis et laisse place à une foule d’opinions sans passé ni avenir ; la puissance croissante des foules trouve de moins en moins de contrepoids ;  la diffusion récente de la presse faisant passer sous les yeux les opinions les plus contraires.

De ces causes résulte un phénomène nouveau : l’impuissance des gouvernements à diriger l’opinion. “Jadis, […] l’action des gouvernements, l’influence de qlq écrivains et d’un petit nombre de journaux constituaient les vrais régulateurs de l’opinion. Ajd les écrivains ont perdu toute influence et les journaux ne font plus que refléter l’opinion publique.” “L’opinion des foules tend donc à devenir de plus en plus le régulateur suprême de la politique.” La presse, devenue simple agence d’information, renonce à imposer aucune doctrine. “Epier l’opinion est devenu aujourd’hui la préoccupation essentielle de la presse et des gouvernements.” Cette absence totale de direction de l’opinion a eu pour résultat un émiettement complet de toutes les convictions (à l’exemple des régimes totalitaires).

 

Le constat alarmant de Le Bon

“Aujourd’hui devant la discussion et l’analyse, toute opinion perd son prestige ; ses angles s’usent vite, et il survit bien peu d’idées capables de nous passionner. L’homme moderne est de plus en plus envahi par l’indifférence.” Cet effritement général des opinions n’est pas tant à déplorer. Certes, il s’agit d’un symptôme de la décadence dans la vie d’un peuple, mais avec la puissance actuelle des foules, si une seule opinion pouvait acquérir assez de prestige pour s’imposer, “elle serait bientôt revêtu d’un pouvoir tellement tyrannique que tout devrait aussitôt plier devant elle.”

Une civilisation qui tomberait entre les mains des foules serait à la merci de trop de hasards pour durer. “Si quelque chose pouvait retarder un peu l’heure de l’effondrement, ce serait précisément l’extrême mobilité des opinions et l’indifférence croissante des foules pour toutes les croyances générales.”

Vous pourriez aussi aimer