La « Psychologie des foules » selon Gustave Le Bon (1/2)

La Psychologie des foules de Gustave Le Bon est un ouvrage précurseur en la matière. A une époque de profonds changements, Le Bon y analyse la montée en puissance des foules, l’ère des foules. Cet article détaille la première partie de l’œuvre : l’âme des foules. 

 

Introduction : L’ère des foules

L’époque actuelle (début du XXe siècle) constitue un moment critique où la pensée humaine est en voie de transformation. Deux facteurs sont à la base de cette transformation :

  • la destruction des croyances religieuses, politiques et sociales
  • la création de conditions d’existence et de pensée nouvelles engendrées par les sciences modernes et la Révolution Industrielle

L’âge moderne va devoir compter sur la puissance des foules, la seule qui se soit élevée. “Alors que nos antiques croyances chancellent et disparaissent, que les vieilles colonnes des sociétés s’effondrent tour à tour, l’action des foules est l’unique force que rien ne menace et dont le prestige grandisse toujours. L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules.”

Peu aptes au raisonnement, les foules se montrent, au contraire, très aptes à l’action. Les foules n’ont de puissance que pour détruire, leur domination représente toujours une phase de désordre là où une civilisation implique des règles, une discipline, la rationalité. La connaissance de la psychologie des foules constitue pour l’homme d’Etat une ressource pour, non pas les gouverner, mais ne pas être trop complètement gouverné par elles.

 

Chapitre 1 : Caractéristique générales des foules Loi psychologique de leur unité mentale

Une foule désigne généralement la réunion d’individus quelconques. Au sens psychologique cependant, il s’agit d’une agglomération d’hommes qui possède des caractères nouveaux fort différents de ceux de chacun des individus qui la composent. La personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de l’unité sont orientés dans une même direction. La masse forme un seul être nouveau et se trouve soumise à “la loi de l’unité mentale des foules”

Le premier trait des foules est l’évanouissement de la personnalité consciente et l’orientation des sentiments et des pensées dans un même sens. L’âme des foules varie selon la race (terme utilisé par Le Bon, commun à l’époque) et la composition des collectivités, mais aussi suivant la nature et le degré des excitants qu’elles subissent. Dans la foule, il n’y a nullement somme et moyenne des éléments, mais combinaison et création de nouveaux caractères.

“Dans l’âme collective, les aptitudes intellectuelles des hommes, et par conséquent leur individualité, s’effacent. l’hétérogène se noie dans l’homogène, et les qualités inconscientes dominent.” Dit autrement, “les foules accumulent non l’intelligence mais la médiocrité.”

 

Causes et conséquences

Diverses causes déterminent l’apparition des caractères nouveaux dans une foule :

  • l’individu en foule acquiert un sentiment de puissance (l’effet de masse procure irresponsabilité et anonymat)
  • la contagion mentale
  • la suggestibilité (dont la contagion n’est d’ailleurs qu’un effet)

“Par le seul fait qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation.” Le Bon constate : c’est ainsi que des jurys rendent des verdicts que chaque juré désapprouve individuellement. On observe un semblant de tyrannie de la majorité à travers le prisme de la foule. La foule ne modifie pas seulement nos actes, mais aussi nos idées et nos sentiments. “La foule est toujours intellectuellement inférieure à l’homme isolé.” Selon les circonstances, elle peut être la meilleure ou la pire.

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Chapitre 2 : Sentiments et moralités des foules

Les foules sont dotées de plusieurs caractères spéciaux : l’impulsivité, l’irritabilité, l’incapacité à raisonner, l’absence de jugement et d’esprit critique, l’exagération des sentiments, etc. Le Bon analyse plusieurs d’entre elles.

 

Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules

La foule est presque exclusivement conduite par l’inconscient, elle est le jouet de tous les stimulants extérieurs. Les impulsions auxquelles sont soumises les foules seront telles que l’intérêt de conservation lui-même s’effacera devant elles. Rien ne saurait être prémédité chez les foules, c’est ce qui les rend très difficiles à gouverner. “Elles sont aussi incapables de volonté durable que de pensée.” La foule n’admet aucun obstacle à son désir : “pour l’individu en foule, la notion d’impossibilité disparaît.”

 

Suggestibilité et crédulité des foules

La foule, aussi neutre soit elle, est favorable à la suggestion. Errant sur les limites de l’inconscient, la foule est excessivement crédule. “L’invraisemblable n’existe pas pour elle”.

La foule pense par image et fait subir à l’évènement toute une série de modifications, ainsi naissent les rumeurs et autres légendes populaires. “La qualité mentale des individus dont se compose la foule ne contredit pas ce principe. Cette qualité est sans importance. Du moment qu’ils sont en foule, l’ignorant et le savant deviennent également incapables d’observation.” En foule, la faculté de voir et la faculté critique sont détruites.

 

Exagération et simplisme des sentiments des foules 

Les sentiments des foules sont toujours très simples et exagérés, ils se rapprochent des être primitifs. L’exagération du sentiment est fortifiée par l’effet de suggestion et de contagion, l’approbation dont il devient l’objet accroît considérablement sa force. Ces 2 caractères préservent les foules du doute et de l’incertitude. “Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes.” s’emporte Le Bon.

“La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hétérogènes surtout, par l’absence de responsabilité. La certitude de l’impunité […] et la notion d’un pouvoir momentané considérable.” “La foule n’étant impressionnée que par des sentiments excessifs, l’orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés d’argumentation familiers aux orateurs des réunions populaires.”

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Intolérance, autoritarisme et conservatisme des foules

Les foules ne connaissent que des sentiments simples et extrêmes. Les opinions, idées et croyances qu’on leur suggère sont considérées comme des vérités absolues ou rejetées en bloc. La foule est aussi autoritaire qu’intolérante, elle ne supporte jamais la contradiction et la discussion. Les foules respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée comme une forme de faiblesse. Leur sympathie va toujours aux tyrans qui les ont vigoureusement dominés (Cf. la servitude volontaire de La Boétie).

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’instinct révolutionnaire n’y prédomine pas. Les foules ont des instincts conservateurs irréductibles et un respect fétichiste pour les traditions, une horreur inconsciente des nouveautés capables de modifier leurs conditions réelles d’existence.

 

Moralité des foules 

Au sens pratique (Cf. Kant), les foules ne sont pas morales, mais si on considère comme morales certaines qualités comme l’abnégation, le dévouement, le désintéressement, l’esprit de sacrifice, le besoin d’équité, alors les foules sont susceptibles d’une moralité très haute. “Si la foule est capable de meurtre, d’incendie et de toutes sortes de crimes, elle l’est également d’actes de sacrifice et de désintéressement beaucoup plus élevés que ceux dont est susceptible l’individu isolé.” Cette moralisation de l’individu par la foule n’est pas une règle constante, mais elle s’observe fréquemment.

 

Chapitre 3 : Idées, raisonnement et imagination des foules

Dans cette partie, Le Bon analyse les idées des foules, leur mode de pensée et de raisonnement.

 

Les idées des foules

Une foule sera placée sous l’influence des idées les plus contradictoires suivant les hasards du moment, son absence complète d’esprit critique ne lui permettant pas d’en apercevoir les contradictions. Ce n’est d’ailleurs pas un phénomène propre aux foules, mais qu’on retrouve chez nombre d’individus isolés. Les idées ne sont accessibles aux foules qu’après avoir revêtu une forme très simple, et doivent, pour devenir populaires, subir de grandes transformations.

Par le seul fait qu’une idée parvient aux foules et peut les émouvoir, elle est dépouillée de presque tout ce qui faisait son élévation et sa grandeur.” Toutefois, l’idée n’agit que quand elle pénètre dans l’inconscient et devient un sentiment. Cette transformation est généralement très longue. “S’il faut longtemps aux idées pour s’établir dans l’âme des foules, un temps non moins considérable leur est nécessaire pour en sortir.” De ce fait, les foules sont toujours en retard au point de vue des idées.

 

Les raisonnements des foules

On ne peut pas dire que les foules ne sont pas influençables par des raisonnements. Les raisonnements inférieurs des foules sont basés sur des associations, des analogies, dont les idées n’ont entre elles que des liens apparents de ressemblance ou de succession.

Association de choses dissemblables, n’ayant entre elles que des rapports apparents, et généralisation immédiate de cas particuliers, telles sont les caractéristiques de la logique collective.” “L’orateur, en communication intime avec la foule, sait évoquer les images qui la séduisent.” Toutefois, l’impuissance des foules à raisonner les prive de tout esprit critique.

 

L’imagination des foules

L’imagination représentative des foules est susceptible d’être profondément impressionnée. “Les foules, n’étant capables ni de réflexion ni de raisonnement, ne connaissent pas l’invraisemblable. Les foules ne peuvent penser que par images, ne se laissent impressionner que par des images. C’est sur l’imagination populaire que sont fondées la puissance des conquérants et la force des Etats. “En agissant sur elles, on entraîne les foules.”

Dès lors, comment impressionner l’imagination des foules ? Pas avec des démonstrations destinées à influencer l’intelligence et la raison pour commencer. Il faut une image saisissante et nette, dégagée d’interprétation accessoire : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, etc. “Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent l’imagination populaire, mais bien la façon dont ils se présentent […]. « Connaître l’art d’impressionner l’imagination des foules c’est connaître l’art de les gouverner. »

 

Chapitre 4 : Formes religieuses que revêtent les convictions des foules

Les convictions des foules présentent toujours une forme spéciale : le “sentiment religieux”. Ce sentiment a des caractéristiques très simples : adoration d’un être supposé supérieur, crainte de la puissance qu’on lui attribue, soumission aveugle à ses commandements, impossibilité de discuter ses dogmes, désir de les répandre, tendance à considérer comme ennemis tous ceux qui refusent de les admettre.

Aujourd’hui, les conquérants d’âmes ne possèdent plus d’autels, mais ils ont des statues, des images, le culte qu’on leur rend n’est pas différent de celui de jadis. Les croyances politiques, divines et sociales ne s’établissent chez les foules qu’à la condition de revêtir la forme religieuse, qui les met à l’abri de la discussion.

En résumé, les foules ne raisonnent pas et admettent ou rejettent les idées en bloc, ne supportent ni discussion ni contradiction. Elles sont prêtes à se sacrifier pour l’idéal qui leur a été suggéré. Elles connaissent seulement les sentiments violents et extrêmes.

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