Les références de philosophie politique à connaître

Dans cet article, on s’intéresse aux textes de philosophie du politique qui ont marqué l’histoire de la pensée. Voici, pour enrichir vos dissertations, une sélection des références incontournables sur le thème de la politique.

 

PLATON, Lettre VII : Le philosophe-roi

Il paraît difficile, d’expérience, d’administrer l’Etat. Socrate constate d’ailleurs que “tous les Etats actuels sont mal gouvernés”. C’est ainsi qu’il fut amené à louer la philosophie, proclamant que seule elle est à même de reconnaître où est la justice. Socrate en arrive à la conclusion suivante : “les maux ne cesseront pas pour les humains avant que la race des purs et authentiques philosophes n’arrive au pouvoir ou que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher véritablement.”. Pour réaliser la cité juste, il faut que les philosophes deviennent roi ou inversement.

Il est intéressant de noter que la position du philosophe vis-à-vis du pouvoir est très variable selon les penseurs. En effet, si l’on reprend la célèbre formule de Montesquieu : “C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser”, on se rend compte que le philosophe-roi, tout philosophe qu’il est, sera sujet aux abus. Dans cette perspective, Kant (Vers la paix perpétuelle) place le philosophe dans un rôle de conseiller. Arendt (La Nature du totalitarisme) va jusqu’à dire qu’on ne peut pas se fier à eux en matière de politique, car le philosophe est un être solitaire sujet à la désolation (à approfondir pour plus d’informations).

 

PLATON, La République, Livre III : Le mensonge, remède politique

“Le mensonge est inutile aux dieux, mais utile aux hommes sous forme de remède”. C’est ainsi que Platon conçoit le mensonge. Ce dernier ne doit servir qu’en tant que remède doit être réservé à celui qui est apte à l’appliquer, le chef de cité, le philosophe-roi donc. S’il ment, c’est toujours dans l’intérêt de la cité. En revanche, parmi les citoyens, le mensonge est une faute. Tout menteur sera donc puni car dangereux pour la cité. Le mensonge est réservé aux dirigeants politiques.

Le thème du mensonge a été grandement étudié en philosophie morale. Kant (D’un prétendu droit de mentir par humanité) ne voit en lui que du mauvais, alors que Jankélévitch (Le traité des vertus) trouvera des exceptions dans son application.

Lire plus : Peut-on mentir par humanité ? L’avis des philosophes

 

ARISTOTE, Politique :  l’homme est un animal politique

Pour Aristote, l’homme est naturellement à conduit vivre dans la cité car “l’homme est naturellement un animal politique”. Il est fait pour cette société politique. L’homme est un animal politique car “seul, entre les animaux, l’homme a l’usage de la parole. La voix est le signe de la douleur et du plaisir”. La parole, propre de l’homme, lui permet de se faire comprendre, de discuter du juste et de l’injuste, de l’utile et de l’inutile et de s’affirmer sur la place publique (thèse que l’on retrouvera chez Arendt dans The Human Condition. Ainsi, la cité est un ensemble de sous-ensembles qui a pour première base la famille et pour premier chef le père. C’est au sein de la cité que l’homme accomplit sa nature.

 

ARISTOTE, Ethique à Nicomaque : le Souverain Bien relève de la science politique

Quel est le sens de la vie ? Pour le philosophe Grec, le but en soi à nos actions est le bien suprême. La politique est la science souveraine qui vise ce bien, “car c’est elle qui dispose quelles sont parmi les sciences celles qui sont nécessaires dans les cités.” La finalité de la science politique englobe celle de toutes les autres sciences. Il en résulte que le bien de l’Etat prime sur le bien individuel. La science politique doit nous conduire vers le bonheur.

 

HOBBES, Léviathan : le pouvoir fort est seul à même d’assurer la sécurité des hommes

“La cause finale […] que poursuivent les hommes, […] c’est le souci de pourvoir à leur propre préservation et de vivre plus heureusement par ce moyen”. Les hommes acceptent des contraintes pour leur sécurité. A l’Etat de nature, les hommes vivent en guerre, ils cherchent donc à s’arracher à cet état de guerre : seule la puissance d’un pouvoir effrayant peut leur assurer. Il s’agit “de les lier par la crainte des châtiments”. C’est le contrat social. Selon Hobbes, sans un pouvoir disposant de la force, les lois morales sont contrariées par les passions naturelles. Les lois ont besoin d’un glaive pour ne pas demeurer de simples paroles dénuées de la force d’assurer aux gens la moindre sécurité. Pour certains philosophes modernes, Poutine est un parfait exemple du modèle hobbesien.

Notons la position de Rousseau vis-à-vis d’un droit fondé sur la violence : “Qu’est-ce qu’un droit qui périt là où la force cesse ?”. Pour Rousseau, la violence ne fait pas le droit. A l’inverse Pascal considère que le droit est justement confondu avec la force : “Ne pouvant faire que le juste fût fort, on a fait que le fort fût juste […]. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force.”

 

MACHIAVEL, Le Prince : le pouvoir politique exige la violence, voire la cruauté, mais doit éviter la haine

La thèse de Machiavel semble se rapprocher de celle d’Hobbes dans sa dimension manichéenne. Pourtant, celle-ci l’est bien mieux et a souvent tendance à être exagérée. Machiavel ne veut pas d’un Prince et tyrannique mais il estime, au vue de l’expérience et du contexte historique, qu’inspirer la crainte est nécessaire. Notons que Machiavel est le premier philosophe à intégrer un regard empirique dans la pensée politique.

Il est une violence nécessaire au souverain, toutefois “un prince […] doit être clément”. “Quand il s’agit de contenir ses sujets dans le devoir, on ne doit pas se mettre en peine du reproche de cruauté, d’autant qu’à la fin, le prince se trouvera avoir été plus humain”. La cruauté peut être nécessaire à un pouvoir, en particulier lorsque celui-ci est nouveau, “toute domination nouvelle étant pleine de danger”. Ainsi, le Prince doit inspirer la crainte plutôt que l’amitié : “il est plus sûr d’être craint que d’être aimé.”. D’après Machiavel, les hommes ménagent plus celui qui se fait craindre que celui qui se fait aimer.  Le prince veillera toutefois à ne pas être haï. Pour cela, “il lui suffit […] de respecter les priorités de ses sujets et l’honneur de leurs femmes”. La crainte diffèrent de la haine en ce qu’elle préserve le respect du souverain et n’attise pas les mauvaises intentions.

 

MACHIAVEL, Le Prince : les principales armes du pouvoir résident dans la loi et la ruse

Après avoir analysé le comportement du Prince, Machiavel présente ses armes. A ses yeux, “il y a deux manières de combattre, l’une avec des lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes; mais lorsque les lois sont impuissantes, il faut bien recourir à la force; un prince doit savoir combattre avec ces deux espèces d’armes”. Ces moyens s’apparentent à la force et à la ruse. “Le prince apprendra du premier à être adroit, et de l’autre à être fort.”. La force et la ruse sont donc complémentaires. Par la ruse, le Prince peut camoufler ses faiblesses. Il doit veiller aux apparences de ses bonnes qualités (“il est indispensable de paraître les avoir”). “Un prince doit s’efforcer de se faire une réputation de bonté, de clémence, de piété, de justice, de fidélité à ses engagements, et de justice”. Ainsi Machiavel distingue deux visages : celui de la place publique (le lion) et celui du palais (le renard).

Napoléon est un bon exemple de figure machiavélienne. Il dira lui-même : “Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour prendre celle du renard.”

Lire plus : Nietzsche et la « Généalogie de la morale »

 

FREUND, L’essence du politique : “Il n’y a point de politique sans ennemi réel ou virtuel.”

L’opposition irréductible des hommes est le critère du politique. Le couple ami-ennemi est le critère du politique, celui qui détermine spécifiquement son activité. L’ennemi désigne l’autre, c’est une source de conflits qui ne peuvent être arbitrés et qui dépendent des seuls intéressés. “La caractéristique de l’État est de supprimer à l’intérieur de son ressort la division de ses membres ou groupements internes en amis et en ennemis, pour ne tolérer que de simples rivalités agonales ou luttes de partis”. On retrouve ici le paradigme du tissage de Platon : la politique est une science pratique, un art de gouverner les hommes en les liant. Le chef de cité doit prendre garde aux dissensions existantes dans la cité car elles menacent sa pérennité.

Le rôle de l’Etat est de supprimer la distinction ami-ennemi là où il est le maître afin d’éviter la guerre civile. Tous les autres antagonismes (religieux, scolaires, sociaux ou économiques) “ne sont politiques que secondairement” et deviennent politiques dès qu’ils répondent à ce critère ami-ennemi (tant “qu’ils ne divisent pas les membres de la collectivité en amis et en ennemis”). Le conflit est donc le fondement de la politique, cette dernière le porte en elle. 

 

LA BOÉTIE, Discours de la servitude volontaire : le pouvoir politique tyrannique est une énigme qui révèle la faiblesse des hommes

Le tyran n’a d’autre puissance que celle qu’on lui accorde. Les sujets obéissent donc au tyran, “non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés”. Le tyran est d’une puissance nulle en lui-même, pourtant il gouverne une masse d’hommes qui ensemble sont plus forts que lui. “N’est-ce pas honteux de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés.” La tyrannie apparaît aux yeux de La Boétie comme une énigme qui révèle la faiblesse des hommes (et leur besoin d’avoir un maître pour Kant).

 

MONTESQUIEU, De l’esprit des lois : il faut que, par des institutions, le pouvoir arrête le pouvoir

Etre libre politiquement  ne consiste pas à faire ce que l’on veut: “la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut” : “la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir.” La liberté consiste à obéir aux lois. En effet, si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté car tous les autres auraient ce même pouvoir et dès lors les libertés empiéteraient les unes sur les autres et s’annuleraient. Sous un gouvernement modéré, les hommes sont libres mais “c’est un expérience universelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser”. Face à ce constat, Montesquieu en vient à la conclusion qu’il faut contrôler le pouvoir par le pouvoir. “Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir.” C’est pourquoi seule la loi peut réaliser la liberté politique et garder des abus de pouvoir.

 

MONTESQUIEU, De l’esprit des lois : la distribution des pouvoirs garantit le fondement de l’Etat libre

Il faut distinguer puissance législative et exécutrice (lorsque celles-ci sont réunies dans le même corps de magistrature, il n’y a point de liberté). En effet, celui qui ferait des lois tyranniques pourraient les exécuter comme il le souhaite. De même “si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice”, l’Etat n’est pas libre. Il est donc nécessaire de séparer les 3 pouvoirs. Si cette idée est de nos jours ancrées dans les esprits, elle représentaient un grand changement pour l’époque. Montesquieu est le précurseur de la tripartition du pouvoir, garante du fondement de l’Etat libre.

 

WEBER, Le savant et le politique : la politique, lutte pour le pouvoir, donne accès à la violence légitime

L’Etat est un groupement politique défini par son moyen spécifique : la violence physique. “Tout Etat est fondé sur la force” écrivait Trotski : sans violence, l’Etat disparaît. “L’Etat a le monopole de la violence physique légitime”, il est l’unique source du droit de violence. La politique est donc la lutte pour le pouvoir : “nous entendons par politique l’ensemble des efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou d’influencer la répartition du pouvoir”. Elle est ce qui donne ainsi accès à la violence légitime.

Pour approfondir le concept de violence : Walter Benjamin, Pour une critique de la violence.

 

WEBER, Le savant et le politique : 3 types de domination régissent le pouvoir politique

Il y a trois formes d’autorités (“trois fondements de la légitimité”) :

  • traditionnelle (“l’autorité de l’éternel hier”, celle des coutumes sanctifiées par leur validité immémoriale et par l’habitude enracinée en l’homme de les respecter)
  • charismatique (“fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire d’un individu”) 
  • légale (“qui s’impose en vertu de la “légalité”, en vertu de la croyance en la validité d’un statut légal et d’une “compétence” positive fondée sur des règles établies rationnellement”)

 

FOUCAULT, Cours au Collège de France : la souveraineté du XIXe siècle est devenue un pouvoir sur la vie elle-même 

Foucault introduit ici son concept de biopouvoir. Il observe au XIXe siècle l’étatisation du biologique : “un des phénomènes fondamentaux du XIXe siècle […] est ce qu’on pourrait appeler la prise en compte de la vie par le pouvoir”. C’est la prise de pouvoir sur l’homme en tant qu’être vivant. Le droit de vie et de mort est l’un des attributs de la souveraineté au sens classique. Ce droit est étranger au niveau théorique car dire de quelqu’un qu’il a droit de vie et de mort ôte à ces phénomènes leur caractère naturel. Toutefois, ce paradoxe théorique se complète par un déséquilibre pratique : le droit de vie et de mort s’exerce du côté de la mort. “Le droit de vie et de mort ne s’exerce que d’une façon déséquilibrée; et toujours du côté de la mort.” C’est en réalité le droit de tuer qui détient en lui le fondement de ce droit de vie et de mort. Le droit de vie s’exerce négativement : “c’est le droit de faire mourir ou de laisser vivre.”

Or, le XIXe siècle a substitué ce vieux droit de souveraineté par un autre droit nouveau, “qui ne va pas effacer le premier, mais qui va le pénétrer”. Il s’agit du “pouvoir de “faire” vivre et de “laisser” mourir.” C’est en cela que la souveraineté du XIXe siècle est devenu un pouvoir sur la vie elle-même.

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