Quelques références utiles ou originales en sociologie

Cet article propose une série de références sociologiques, qu’elles soient très connues ou plus originales. Les thématiques abordées sont variées et sont ainsi potentiellement utilisables dans une multitude de sujets. 

 

Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses (1958)

Il s’agit d’un classique incontournable dans les recherches sur l’histoire urbaine, la criminalité et la marginalité. Louis Chevalier met en lumière “le problème du crime et de son importance” lors de la Révolution Industrielle, autrement connu sous le nom de “Question sociale”. Longtemps considéré comme un phénomène marginal, le crime finit progressivement par être considéré comme un déchet néfaste mais normal de l’existence humaine :  “le crime devient social”. Celui-ci semble de plus en plus lié aux transformations qui s’opèrent à Paris à cette époque, la plus importante étant démographique.

De ces bouleversements résulte une pathologie urbaine. Dès lors, “une partie importante de la population ouvrière se retrouve reléguée […] aux confins de l’économie, de la société et presque de l’existence?”. Une telle situation dresse les conditions matérielles, morales et biologiques favorables à la criminalité. Ainsi, un amalgame s’opère entre “classes populaires” et “classes dangereuses”, dans l’opinion mais aussi dans les faits. En effet, Chevalier insiste sur la force de cette “universelle condamnation”. A travers les processus auto-réalisateur, les classes populaires en viennent à accepter et à se conformer à cette condition “sauvage” qu’on leur assigne.

 

Alain Duplouy, Le prestige des élites (2006)

Cet ouvrage aborde la question des élites dans l’Antiquité grecque. Alain Duplouy rompt avec la vision essentialiste héritée des approches sociologiques traditionnelles. Il rappelle ici que l’argent ne joue qu’un rôle subsidiaire dans la construction sociale, culturelle et politique qu’est l’aristocratie. Il énonce les critères de reconnaissance sociale de l’aristocratie grecque : l’énonciation  d’une ascendance la plus prestigieuse possible, un mariage de son rang, etc. Le souvenir des défunts notamment, joue un rôle déterminant pour marquer l’espace de son empreinte. Les élites s’évertuent à rivaliser d’originalité, chose que l’on retrouve encore aujourd’hui à travers l’industrie du luxe par exemple. Ce qui fait l’élite c’est la distinction voire l’extravagance parfois, il y a une véritable culture de l’agôn (la concurrence).

Le texte est également doté d’une approche sur le mode de vie des élites et le statut social. L’auteur substitue une conception comportementale à la conception essentialiste traditionnelle : l’aristocratie apparaît de plus en plus comme un individu à la position instable sans cesse amenée à entretenir son statut. On retrouve cette même idée dans Sociologie de la Bourgeoisie de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Toutefois, la notion de classe au sens moderne est totalement inopérante pour rendre compte de ce qu’est l’aristocratie grecque. On peut tout de même noter la postérité d’un texte dont les observations historiques sont encore d’actualité dans certains cas.

 

Norbert Elias, Sur le procès de civilisation (1939)

Elias pose dans cet ouvrage clé les fondements de sa théorie. D’après lui, l’histoire de l’Occident est marquée par un processus de civilisation. Celui-ci se comprend comme une dynamique de transformation continue de l’économie affective des européens.

 

Norbert Elias, La Civilisation des Mœurs (1973)

Norbert Elias retrace les progrès de la maîtrise de soi, il étudie le raffinement progressif des comportements de table. Il observe la pudeur entourant peu à peu les pratiques et l’évocation des pratiques sexuelles ainsi que la baisse tangentielle de l’agressivité en société. D’après son analyse, ces nouvelles normes seraient le fruit de l’évolution de la société à l’intérieur de laquelle les interrelations sont de plus en plus nombreuses et complexes. S’ensuit alors une diffusion du haut vers le bas de la pyramide sociale des nouvelles valeurs.

 

Norbert Elias, La Dynamique de l’Occident (1975)

Elias décrit la sociogenèse de l’Etat en France. Il montre ainsi comment la maison capétienne est parvenue à s’emparer du monopole du pouvoir à l’issue des luttes médiévales, édifiant une configuration où les tensions entre groupes sociaux en concurrence pour l’accès au pouvoir s’équilibrent. L’Etat moderne dépend du processus de civilisation auquel il contribue. Ce dernier monopolise l’usage de la violence légitime (Cf. Weber) et provoque l’augmentation des interrelations entre individus et groupes. Elias esquisse ici une véritable théorie de la civilisation. La différenciation sociale entraîne l’augmentation des interrelations et s’accompagne du refoulement des pulsions. On passe d’une contrainte sociale à de l’auto contrainte : “les normes sociales qui ont été imposées à l’individu du dehors se reproduisent ensuite sans à-coups par l’auto contrainte”.

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Norbert Elias, La Société de Cour (1974)

Dans ce texte moins connu, Elias partage une réflexion exclusive sur Versailles, Louis XIV et la monarchie absolueLa cour est une formation sociale qui constitue le centre de gravité de la société française aux XVIe et XVIIe siècles. D’autre part, il y a un ethos de la noblesse soucieuse de se distinguer de la bourgeoisie. De ce fait, l’étiquette et la place du roi dans le système curial sont essentielles. La fréquentation de la cour est perçue comme un privilège par une noblesse dépouillée de sa toute-puissance.

La cour est donc un système clos d’interdépendances multiples dans lequel rationaliser ses conduites devient vital. Cette nécessité d’auto contrainte exige la répression des pulsions et permet l’émergence de l’habitus de l’homme moderne. Notons l’usage de notions empruntées à la psychanalyse, l’autocontrainte étant présentée comme un surmoi social. Elias est parvenu à historiser des concepts présentés comme par Freud comme intemporel et universel.

 

Claude Gauvard, Crime, Etat et société en France à la fin du Moyen-Âge (1991)

Ce sociologue cherche à comprendre comment le crime et la violence ont pu construire la société et l’Etat tout en menaçant leur existence. Tout d’abord, à cette époque, il convenait de cerner le crime sous tous ses aspects. Criminel est un état. Une fois cela fait, il s’agissait de prouver le crime. Après l’accusation, l’Etat devait alors assurer la punition des criminels. Au regard de la figure du criminel, Gauvard conteste le lien entre marginalité et criminalité. Il s’appuie sur le nombre important de criminels au profil ordinaire. Par ailleurs, le crime révèle à la fois l’existence de failles dans la société médiévale et de solidarité susceptible d’en limiter l’étendue. 

Enfin, le crime est un monde codifié. Le criminel perturbe les règles de la mise en scène quotidienne. L’honneur est au cœur du crime et l’Etat est alors pris entre la nécessité de conserver cet honneur qui assure la cohésion de la société et la volonté de freiner les vengeances incontrôlées. En fait, le pouvoir Royal apparaît comme celui qui a le droit de punir et de pardonner. C’est pourquoi le crime de lèse-majesté devient le plus inacceptable.

Enfin, Gauvard s’intéresse plus particulièrement aux femmes criminelles. Il montre qu’il existe une différence de nature dans la nature des crimes commis par les hommes (généralement des homicides) et dans ceux commis par les femmes. Plus présentes dans les cas de vol, elles sont exclues des crimes politiques mais surreprésentées dans les de crimes conjugaux. A cela s’ajoute une différence dans le traitement des crimes. En effet, les femmes sont moins touchées par la peine capitale : la place de la femme dans la justice s’inscrit dans la stricte hiérarchie des sexes qui ne fait pas encore de la femme un bouc émissaire à cette époque. En résumé, à travers le crime apparaît l’idée que c’est désormais l’Etat qui est garant d’un ordre et d’une stabilité sociale, la raison prenant le pas sur le sacré.  

 

Robert Muchembled, Culture populaire et culture des élites dans la France moderne (1978) 

Ce dernier retrace la lente agonie entre 1550 et 1750 d’une culture populaire présentée comme ancestrale et autonome. Sa thèse est celle d’une révolution culturelle lente mais violente. Au cours d’un processus d’acculturation, elle aurait entraîné la dépréciation et la répression puis la disparition d’une façon d’être au monde propre aux masses populaires

La culture populaire formait un véritable système-monde relativement cohérent malgré une atomisation sociale et politique poussée. Dans les faits, cette culture assurait une double fonction. D’abord système de survie, elle était ensuite un principe d’explication d’un univers angoissant car mal maîtrisé. C’est donc sur un ensemble de comportements et de rites destinés à assurer la solidité des groupes de solidarité et sur un christianisme folklorisé fortement inspiré de la magie que la culture du peuple remplissait une fonction sécurisante essentielle.

Toutefois, elle s’est avérée inadaptée aux nouvelles structures de pouvoir et de la société qui s’imposent aux XVIIe et XVIIIe siècles. Celle-ci a subi un violent mouvement de refoulement. Muchembled met ainsi à jour les mécanismes qui ont conduit à la répression de cette vision du monde. C’est tout d’abord l’apparition d’un modèle culturel nouveau qui serait à l’origine de sa déchéance. Selon son analyse, la culture populaire serait devenue la cible d’une offensive civilisatrice et du travail d’acculturation parachevé par la diffusion d’une culture de masse de substitution. Ceci permettait en effet de véhiculer les nouvelles valeurs dominantes afin de remplacer la culture obsolète.

Cette offensive peut s’observer à de multiples échelles. La répression de la sorcellerie, à travers la chasse aux sorcières par exemple, s’inscrit dans un double processus de christianisation et de soumission des campagnes à l’autorité royale. Le spectacle des bûchers permettait de détruire symboliquement la vision du monde populaire ancien. Notons que l’approche de Muchembled sur les rapports entre culture populaire et culture des élites en termes de barrières et de niveau culturel (Cf. Goblot, La Barrière et le Niveau) s’est vu opposer une approche plus interactionniste.

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