Roland Barthes et le roman réaliste

Roland Barthes est un de ces auteurs incontournables en classe préparatoire, qu’on soit d’accord ou pas avec lui. Dans cet article, nous te proposons de revenir sur son article « L’effet de réel » publié dans l’ouvrage collectif Littérature et réalité, qui traite de la question du réalisme et de son caractère problématique dans l’histoire littéraire, réunissant également des articles de L. Bersani, Ph. Hamon, M. Riffaterre et I. Watt. Ce qui nous intéressera ici est plus précisément l’article de Roland Barthes dans lequel il s’intéresse à l’effet de réel que produit le texte réaliste, notamment en interrogeant le « détail concret ». Cela peut être très intéressant pour toute réflexion sur la fiction, mais également les valeurs du texte littéraire et la manière dont il agit avec la conscience du spectateur. 

La formulation de la notion de “notation insignifiante”

Roland Barthes au début de son texte met en avant que des productions de notations sont laissées pour compte dans l’analyse structurale (qui dégage et à systématisé les grandes articulations du récit), soit en les rejetant de l’inventaire soit en traitant ces détails comme des remplissages affectés d’une valeur fonctionnelle indirecte (constituant alors des indices de caractère ou d’atmosphère, étant récupérés par la structure). Or pour lui ces « détails inutiles » semblent inévitables : tout récit, du moins tout récit occidental de type courant, en possède quelques uns. Il développe ainsi la notion de « notation insignifiante » qui vise à montrer que ces détails s’apparentent à la description, même si l’objet en question semble n’être dénoté que par un seul mot. 

Or le langage n’est pas la description : ainsi la problématique du texte est la suivante : tout, dans le récit, est-il signifiant et sinon, s’il subsiste dans le syntagme narratif quelques plages insignifiantes, quelle est en définitive la signification de cette insignifiance ?

 

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Un retour sur la compréhension de réalisme 

Il montre tout d’abord que selon la rhétorique (judiciaire, politique et épidictique (assigné à l’admiration de l’auditoire)) la description a une fonction esthétique. La description n’est alors assujettie à aucun réalisme, elle est ouvertement discursive car ce sont les règles génériques du discours qui font la loi. 

Il prend ainsi l’exemple du roman Madame Bovary de Gustave Flaubert où selon lui la fin esthétique de la description est très forte, à l’instar de la description de Rouen qui est construite en vue de l’apparenter à une peinture, c’est une scène peinte que le langage prend en charge mais avec impératifs réalistes. Les contraintes esthétiques se pénètrent alors de contraintes référentielles. Il analyse cela en montrant que la fonction esthétique, en donnant du sens « au morceau », arrête ce que l’on pourrait appeler le vertige de la notation (on peut tout décrire) et qu’en posant le référent pour réel, la description réaliste évite de se laisser entraîner dans une activité fantasmatique, car le réalisme doit chercher une raison de décrire (à la différence de l’hypothose)

Mais Roland Barthes trouve ici une limite : la résistance du « réel » à la structure est très limité dans le récit fictif, qui est construit par définition sur un modèle qui, pour les grandes lignes, n’a d’autres contraintes que celles de l’intelligible, le réel concret devient alors la “justification du dire”. 

En effet le « réel » est réputé se suffire à lui-même, il est assez fort pour démentir toute idée de « fonction », que son énonciation n’a nul besoin d’être intégrée dans une structure et que l’avoir été-là des choses est un principe suffisant de la parole. Ainsi à l’Antiquité le mot « réel » renvoyait  à l’Histoire qui est différent du vraisemblable, opinable (c’est à dit assujetti à l’opinion).



Le détail concret : pour un renouveau du réel dans la fiction

Il remarque alors une rupture entre le vraisemblable ancien et le réalisme moderne car la notation « réelle » se voit débarassée de toute arrière pensée de postulation. Selon lui, il y a un nouveau vraisemblable qui naît, le réalisme (à comprendre comme tout discours qui accepte des énonciations créditées par le seul référent).

Une chose retient donc son attention, le « détail concret ». Ce dernier est la collusion directe d’un référent et d’un signifiant, c’est l’expulsion du signifié et développement d’une forme de signifié/structure narrative elle-même. 

Comme il le dit : 

La littérature réaliste est, certes, narrative, mais c’est parce que le réalisme est en elle seulement parcellaire, erratique, confiné aux « détails » et que le récit le plus réaliste qu’on puisse imaginer se développe selon des voies irréalistes.

La carence même du signifié au profit du seul référent devient le signifiant même du réalisme : il se produit un effet de réel, fondement de ce vraisemblable inavoué qui forme l’esthétique de toutes les œuvres courantes de la modernité.

Il y a donc bien un nouveau vraisemblable qui est différent de l’ancien : celui-ci procède de l’intention d’altérer la nature tripartite du signe pour faire de la notation la pure rencontre d’un objet et de son expression, qui se fait au nom d’une plénitude référentielle.


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En conclusion, ce article est un très bon exemple de l’analyse structurale et de ses limites. Cet article permet de mieux comprendre la manière dont fonctionne le texte réaliste et la manière dont il donne un « effet de réel » à la fiction, en l’analysant à travers les notions de signifiant et signifié : des détails concrets échappe à cette logique en étant pur signifiant sans signifié, ce qui constitue selon lui l’esthétique de la modernité. Cet article est facilement mobilisable en copie et permet également d’approcher de manière plus consciente les textes réalistes, en en comprenant les rouages. 

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