La Russie, une « prison des peuples » ?

En 1914, Vladimir Poutine utilise l’expression de “prison des peuples”, en l’appliquant à l’Empire russe. Il emprunte cette phrase à Astolphe de Custine, écrivain français. Dans La Russie en 1839, il critique la politique nationale russe de l’époque. Il décrit cet empire comme étant un pays arriéré dont les peuples sont gouvernés par la peur et la violence. Cet ouvrage sort de l’oubli un siècle plus tard à la création de l’URSS.

Cette expression signifie que l’Empire russe était un État autoritaire en retard. Les peuples qui n’étaient ni russes ni orthodoxes subissaient directement des politiques discriminatoires, qui visaient à interdire des langues ou des cultes. Il est vrai que la Russie est un pays immense qui a basé son histoire moderne sur son expansion vers l’Est. Vassili Klioutchevski disait même : “Les Russes sont le seul peuple pour lequel la colonisation constitue l’essence même de leur histoire”.

Dans cet article, nous étudierons l’histoire de la Russie et de l’URSS qui, de manières différentes, ont toutes les deux été des prisons des peuples. Ensuite, l’objectif sera de voir quelle est la situation dans la Russie de Vladimir Poutine.

 

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Les politiques discriminatoires de l’Empire russe et de l’URSS

L’Empire russe et l’URSS sont deux pays aux idéologies et aux régimes totalement différents. Mais les deux sont des pays multi-ethniques. Le premier était un régime autocratique et monarchique avec à sa tête un tsar ou une tsarine. L’URSS, quant à elle, prône un régime communiste. Cet État est une conséquence de la Révolution russe de 1917, qui met fin au régime tsariste qui aura duré deux siècles.

L’utilisation de l’expression “prison des peuples” par Lénine a donc pour objectif de critiquer l’Empire russe tout en légitimant son idéologie communiste. Cette idéologie serait celle qui prendrait en compte tous les peuples. L’Empire russe était alors une mosaïque ethnique à majorité russe, mais avec de grandes minorités. Les peuples minoritaires les plus nombreux étaient les Ukrainiens, les peuples turcophones, les Polonais et les Juifs. Sous l’Empire russe, les différents peuples de l’empire étaient persécutés de différentes manières. Le pays a mis en place des politiques discriminant les langues et les religions de ces peuples. Moscou instaure une prison des peuples.

Pourtant, nous retrouvons des politiques similaires sous l’URSS des années 1930 jusqu’aux années 1950. Cet État promeut une nouvelle citoyenneté : les Soviétiques. En revanche, les nationalités de l’union restent plurielles. Conscient que cette hétérogénéité est un risque pour le pays, des politiques de déportation sont mises en place. De nombreux peuples d’Europe de l’Est et Centrale, du Caucase ou de Corée sont déportés vers la Sibérie ou l’Asie Centrale. L’union considérait ces personnes comme nuisibles ou ennemies. La déportation est une forme de répression politique lancée par Staline. L’objectif était de limiter toute envie de séparatisme afin de ne pas fragiliser l’union.

 

Un refus de la perte de puissance

Depuis la chute de l’URSS en 1991, la Russie ne possède plus le prestige et la place dominante qu’elle avait pendant la Guerre Froide. Nous sommes passés d’un monde bipolaire à un monde globalisé, sous hégémonie américaine. Bien que cette hégémonie soit de plus en plus questionnée, c’est la Chine qui semble être la seule concurrente plausible.

La Russie du XXIe siècle n’accepte pas ce nouvel ordre mondial. C’est un pays qui a perdu de sa puissance mais qui refuse de ne plus contrôler sa sphère d’influence. Ce refus engendre des tensions diplomatiques majeures. Suite à la guerre en Ukraine, Moscou a refusé l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN. Ces deux pays nordiques ont décidé de mettre fin à leur politique de neutralité face à une politique étrangère russe agressive.

La Russie entretient un rapport complexe avec son territoire et ses frontières. Sabine Dullin parle même d’une obsession des frontières. Avec un territoire immense, la Russie est vulnérable. Agrandir son territoire revient à limiter les risques d’invasion étrangère. Moscou considère ses voisins limitrophes comme étant des États tampons (Biélorussie, Ukraine, pays baltes, pays du Caucase, pays d’Asie Centrale, Mongolie). Ces États doivent être sous influence russe ou être neutres. Ils permettent de séparer la Russie de ses ennemis : les Occidentaux.

La Russie a alors très mal vécu l’adhésion des pays baltes et de la Pologne à l’Union européenne et l’OTAN. Elle considère ces adhésions comme étant une menace et une avancée des Occidentaux vers Moscou. Aujourd’hui, de nombreux pays alliés aux Américains bordent la frontière russe.

 

Une volonté de récupérer la sphère d’influence perdue

Depuis que Vladimir Poutine est au pouvoir en Russie, le pays a développé une agressivité vis-à-vis de ses voisins. Beaucoup de conflits ont repris et la Russie a des tensions diplomatiques avec de nombreux pays frontaliers.

D’abord, la politique étrangère russe cherche à s’ingérer dans les conflits à proximité de son aire d’influence. L’objectif est de se présenter comme un État médiateur. Dans la guerre du Haut-Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, la Russie se considère comme une puissance inévitable dans la résolution du conflit.

La Russie de Poutine va même jusqu’à s’ingérer militairement dans d’autres pays. Ça a été le cas en Géorgie en 2008, en Crimée en 2014 puis en Ukraine en 2022. La Russie possède toujours l’une des armées les plus puissantes du monde, notamment grâce à ses armes nucléaires. En revanche, elle souffre de matériels pas assez modernes.

Finalement, les anciens pays satellites de l’URSS demeurent dans la zone d’influence russe que Moscou cherche à conserver. Bien que ces pays soient indépendants, leur grand voisin russe observe attentivement leurs affaires intérieures. La Russie profite des luttes autonomistes et indépendantistes dans ces États pour y intervenir militairement. L’emprise russe sur ces pays n’a donc pas disparu. En quelque sorte, elle met toujours en place une prison des peuples chez ses voisins, pays satellites malgré eux.

 

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Alban Dantin

Actuellement en master à Sciences Po Bordeaux, j'ai d'abord fait deux ans de classe prépa littéraire A/L à Saint-Sernin (Toulouse).

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