Santé et inégalités aux Etats-Unis

Malgré un PIB par habitant en PPA classé quatrième mondiale, les inégalités aux Etats-Unis sont criantes et se répercutent sur la santé des américains. 

 

Des phénomènes socio-économiques qui témoignent des disparités

Plusieurs phénomènes socio-économiques témoignent de ces disparités économiques et raciales. Nous nous attarderons sur les cas particulièrement significatifs de la ségrégation spatiale et du système carcéral. Premièrement, il existe en effet dans les villes américaines une forte ségrégation socio-spatiale, à l’origine de ghettos et de quartiers communautaires. Souvent situés dans la première couronne des villes non loin des centres historiques, ce sont des quartiers anciens dégradés désertés par les populations blanches aisées et dont l’image s’est peu à peu détériorée. En proie à des difficultés sociales endémiques (pauvreté, insécurité, trafic de drogue…), ces quartiers défavorisés sont le reflet des inégalités territoriales qui sévissent aux Etats-Unis. Par exemple, on peut observer une différence d’espérance de vie de 30 ans entre Streeterville et Englewood, deux quartiers très hétérogènes de Chicago.

 

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Parallèlement au développement de ces ghettos se sont développées des « gated-communities », résidences et quartiers privés sécurisés hébergeant uniquement des populations très aisées, à l’instar de Beverly Hills à Los Angeles. Les gated-communities sont le symbole d’un désir croissant de sécurité et d’entre-soi de la part des plus riches. Pour lutter contre cette fragmentation de l’espace urbain et cette territorialisation identitaire qui caractérisent les villes américaines, des plans de « fair housing » (mesures d’aide au logement impulsées par les municipalités et par l’Etat Fédéral) ont été mis en place dans plusieurs grandes villes du pays, mais restent toutefois insuffisants. De même, le « Fair Housing Act » de 1968 permet aussi de lutter contre les discriminations ethniques et religieuses qui sont récurrentes sur le marché de l’immobilier. Pour finir, il convient de féliciter la réussite des politiques sociales menées par le démocrate Bill de Blasio, élu maire de New York entre 2014 et 2021, qui ont permis de réduire en partie les inégalités socio-spatiales dans la ville : construction de logements sociaux, école maternelle pour tous…

 

La privatisation de l’économie aggrave le phénomène

Deuxièmement, l’exemple de l’exclusion d’individus précaires de l’économie par l’incarcération met bien en évidence les inégalités de la société américaine. En effet, le système carcéral du pays est en proie à une privatisation croissante, induisant une logique de rentabilité dans des établissements autrefois placés sous le contrôle de l’Etat. L’objectif de ces prisons privées est alors de remplir leurs cellules pour faire du profit, et elles n’hésitent pas pour ce faire à pratiquer un lobbying intense auprès des élus ; à elle seule, l’entreprise Correction Corporation of America aurait engagé plus de 500 millions de dollars de contribution à la campagne présidentielle de 2010. Ainsi, de plus en plus d’individus (le plus souvent sans-emploi ou en situation précaire) se voient incarcérés et donc exclus de la vie sociale et politique du pays. Pour finir, il est important de souligner qu’un tiers de la population carcérale américaine est noire (alors que les noirs ne représentent qu’environ 12% de la population totale), faisant des prisons américaines une manifestation flagrante du racisme structurel qui persiste encore aujourd’hui.

 

Répercussions sur la santé des américains 

Enfin, toutes ces disparités économiques et sociales se traduisent dans le bilan médical de la population américaine. Ainsi, le pays est souvent pointé du doigt comme étant le cancre des pays industrialisés développés (PID) en matière de santé, malgré de fortes disparités entre les régions. En ce sens, alors que l’espérance de vie était déjà inférieure à celle des autres PID (79 ans contre 82 ans en France par exemple), elle a en plus baissé de 3 mois entre 2014 et 2017 ! Cette baisse inquiétante peut s’expliquer par plusieurs facteurs que nous détaillerons. Précisons tout d’abord qu’il ne s’agit pas uniquement d’un manque de fonds alloués à la santé ; les dépenses de santé des Etats-Unis sont plus importantes que celles de la France (17% de leur PIB contre 11% pour la France), mais l’état sanitaire est pourtant moins bon… En premier lieu, la mauvaise couverture de santé étatsunienne est à blâmer : 27 millions d’américains sont toujours privés d’assurance maladie malgré les systèmes publics Medicaid (dédié aux plus pauvres), Medicare (pour les plus de 65 ans) et CHIP (pour les enfants).

 

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Cependant, l’« Affordable Care Act » porté par Obama en 2013 a permis de faire drastiquement reculer le nombre d’Américains sans couverture, en les obligeant à être assurés. En second lieu, le pays fait face à un problème de santé publique alarmant, connu sous le nom de « crise des opioïdes ». En effet, en moyenne 130 américains décèdent chaque jour à la suite d’une overdose provoquée par la consommation d’opiacés tels que le fentanyl, l’héroïne ou l’hydrocodone. Leur prescription abusive a débuté dans les années 1980 et 1990 alors que les médecins sous-estimaient leur potentiel addictif et que les grands distributeurs fermaient les yeux sur les ordonnances douteuses qu’ils recevaient. En 2020, le géant Walmart a ainsi été accusé par le ministère de la Justice de faire passer ses intérêts économiques avant la santé des citoyens américains. Afin de lutter contre ce fléau, l’Etat américain gagnerait à accompagner plus activement les patients pendant leur période de sevrage, notamment en rendant plus accessible les cures médicales aujourd’hui hors de prix : seul 10% des patients nécessiteux reçoivent de facto de tels traitements… Enfin, la prévalence de maladies comme l’obésité ou le diabète de type 2 chez certaines franges de la population participent aussi à cette baisse globale de l’espérance de vie. De nouveau, les populations de couleur sont les plus touchées par les problèmes de santé publique présents aux Etats-Unis : l’espérance de vie des Noirs est effectivement inférieure de 4 ans à celle des Blancs.

       

Ainsi, de par leur bilan médical médiocre et de par les inégalités économiques, sociales et raciales qui structurent leur société, les Etats-Unis sont loin de l’idéal égalitaire qui avait guidé leur construction. Le fossé béant séparant les plus pauvres des plus riches semble même s’agrandir de jour en jour tant la concentration de la richesse et du pouvoir est continue. C’est ce qui pousse le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dans Peuple, pouvoir & profits à affirmer que le pays est devenu une « démocratie du 1%, par le 1%, pour le 1% ». En effet, au regard de la fortune moyenne des membres de l’administration Trump (100 millions de dollars par tête), on peut bien y voir un processus de dépérissement démocratique, voir même une tendance ploutocratique alarmante.

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