Sujet – Lutte contre les inégalités ou contre le chômage ?

Accroche : La suppression de l’ISF en 2017 par E. Macron a provoqué un tollé. Si ce dernier la justifiait par l’importance de retenir les capitaux des plus riches sur le territoire, afin qu’ils investissement et donc créent des emplois ; il semble difficile dans une société démocratique d’accepter la baisse d’un impôt sur les plus riches. Dans ce cadre, le président semble avoir choisi la lutte contre le chômage avant la lutte contre les inégalités. Ce choix était-il pertinent ?

 

Lutte contre = Ensemble des actions menées pour vaincre un mal. Action qui suppose un effort contre une force contraire. Ici, lutte opérée par les pouvoirs publics. Elle définit donc les politiques sociales : politiques sociales de redistribution, investissement en formation ou réglementation pour la lutte contre les inégalités / les politiques passives et actives de l’emploi pour la lutte contre le chômage.

 

Inégalités = état de personnes inégales entre elles. Différentes définitions de l’égalité dans une démocratie selon Tocqueville (Égalité juridique, égalité des conditions, égalité réelle). Les inégalités peuvent être économiques (de revenu, de patrimoine) ou sociales (culturelles par ex).
>> Une lutte contre les inégalités = chercher progressivement à se rapprocher de l’égalité réelle, en fonction d’un système de valeurs (sur des principes de cohésion sociale principalement mais peut aussi avoir des avantages économiques)

 

Chômage = différentes définitions du chômage selon la BIT, l’Insee ou Pôle Emploi qui se traduit par une mesure différente et donc des chiffres différents. Ainsi, pour la BIT, une personne au chômage est une personne non occupée, qui recherche activement du travail et est disponible rapidement. L’Insee précise les critères ne comptant pas les personnes ayant travaillé sur la période récente. Pôle Emploi ne compte comme chômeurs que ceux qui y sont inscrits, le statut de chômeur conférant des droits sous certaines conditions => Il n’y a pas de consensus sur la mesure.

Une définition aujourd’hui encore plus complexe avec le développement récent du « halo du chômage » (Freyssinet, Le chômage, 2004) : un brouillage des frontières entre chômage, emploi et inactivité (ex temps partiels). Le chômage frappe inégalement : les plus touchés sont les moins qualifiés, ce qui contribue à alimenter les inégalités éco et sociales entre individus.

 

Ou = un arbitrage qui doit être fait par les Pouvoirs Publics. Dans un contexte démocratique, on suppose que cet arbitrage est en accord avec une volonté de la population.

Une hypothèse non négligeable qui suppose que lutter contre les inégalités = augmentation du chômage & lutter contre le chômage = augmentation des inégalités.

Il faut ici questionner cet arbitrage : sont-ils incompatibles ? peut-on choisir entre les 2 ? comment choisir ?

 

Cadrage temporel : Au 18e et 19e, le paradigme néo-classique n’envisageait pas la possibilité d’un chômage involontaire et les inégalités découlaient donc des choix individuels. Depuis la révolution keynésiennes des années 30, on comprend le rôle clé que peut jouer l’État dans la lutte contre le chômage et même son impact positif sur l’économie, il faut « euthanasier les rentiers ».

Aujourd’hui, alors que les inégalités au niveau mondial sont plus basses qu’elles ne l’ont jamais été, en France, on observe une stabilisation (à la hausse) du rapport interdécile (3,4) et un gouvernement qui semble avoir en ligne de mire la lutte contre le chômage.

 

Doit-on privilégier la lutte contre les inégalités ou contre le chômage ? Favoriser l’une, est-ce au détriment de l’autre ? Ou les objectifs d’une société plus égalitaire et en plein-emploi ne sont-ils pas complémentaires ?

 

I – La lutte contre les inégalités économiques et sociales et celle contre le chômage relèvent de politiques a priori incompatibles
cf. Robert MUNDELL : Principe d’efficience : associer chaque instrument à l’objectif pour lequel il possède la meilleure efficacité.

 

A) Les politiques de lutte contre les inégalités sociales peuvent générer du chômage

    1. Les politiques sociales (prestations en espèces et en nature) sont désincitatives à la reprise de l’emploi pour les plus pauvres/ moins qualifiés : ils préfèrent (rationnellement) vivre des prestations de l’État plutôt que de chercher un emploi qui ne leur apportera pas un supplément de revenu jugé satisfaisant (Friedman et théoriciens néoclassiques).
      .
    2. La mise en place de normes, réglementations pour encadrer les relations de travail sont nécessaires pour les droits des travailleurs, … (Karl Polanyi), pourtant elles vont à l’encontre d’un modèle de flexibilité cher aux libéraux (Critique de Hayek).

Exemple : modèle américain : un chômage faible (5%) mais des inégalités criantes. La lutte contre le chômage s’effectue avec une flexibilité imp (notamment ubérisation) mais ces travailleurs sont mal payés, ce qui accentue les inégalités.

 

B) La lutte contre le chômage peut passer par des politiques stimulant les inégalités économiques

    1. Les inégalités sont créatrices d’emploi (libéraux) : pour que les entreprises puisent réaliser des investissements, il leur faut disposer d’une d’un taux d’intérêt avantageux => ce qui implique de favoriser l’épargne, or ceux ayant la plus grande propension à épargner sont les plus riches + le taux de croissance est fonction de la quantité d’épargne (Kaldor).
      Ex : Suppression de l’ISF avec pour objectif le « ruissellement ».
      Pour que les entreprises embauchent, il faut que le prix de la main d’oeuvre en concurrence directe avec l’étranger soit abaissé => les inégalités sont inévitables.
      .
    2. Elles motivent les individus à se dépasser & vont à l’encontre du chômage volontaire : comme l’indemnisation du chômage favorise le biais en faveur des licenciements (Rueff), la baisse de l’indemnisation du chômage obligerait les individus à encaisser le coup.

 

A première vue donc, l’arbitrage entre chômage et inégalité semble nécessaire puisque actionner l’un des levier aurait pour conséquence d’aggraver l’autre. L’arbitrage semble donc s’imposer aux États, comme aux USA où les faveurs sont allées vers la lutte contre le chômage. Pourtant, dans les pays scandinaves, la lutte contre le chômage avec la flexisécurité semble se combiner avec une lutte contre les inégalités. Comment en rendre compte ?

 

II – Cependant, ces politiques doivent être complémentaires.

 

A) La lutte contre les inégalités peut réduire le chômage.

    1. Lutter contre les inégalités économiques par des politiques de redistribution est le meilleur moyen d’augmenter la demande puisque les politiques sociales (et notamment les minima sociaux) visent les individus ayant la propension marginale à consommer la plus élevée (JM Keynes). Cette augmentation de la Demande se traduit pas une hausse de l’Offre et donc une hausse de l’emploi. Et si cette hausse se poursuit, les chômeurs de longue durée seront progressivement embauchés, ce qui fait également baisser le chômage structurel (phénomène d’hystérèse).
      .
    2. La lutte contre les inégalités sociales y participe aussi : la démocratisation de l’éducation permet d’accroître le capital humain.

B) Il est nécessaire de lutter contre les inégalités au sein de la population touchée par le chômage.

    1. Une société dans laquelle le chômage baisse devient plus égalitaire. Les plus touchés par le chômage sont les individus les moins qualifiés, aussi frappés par la désindustrialisation. Le chômage ne fait qu’empirer leur situation. Les politiques passives d’indemnisation du chômage permet de rendre leur situation un peu plus supportable (puisque ce sont des chômeurs qui ne retrouveront sûrement pas d’emploi pour leurs qualifications). Une société dans laquelle un maximum d’individus participe à la vie active fait qu’ils participent tous aux dépenses sociales via les CS et en contrepartie les minorités qui percevaient ces allocations sont bien moins nombreux.
      .
    2. Les politiques actives (ex : contrats aidés) permet d’offrir une première chance aux moins qualifiés, tout en cherchant l’efficience économique en maintenant l’incitation à l’emploi (ex : prime d’activité)

Le RSA est un impôt négatif (M. Friedman, Capitalisme et liberté, 1962) : le montant diminue progressivement quand le revenu augmente => il contribue à réduire le chômage, maintient les incitations à l’emploi et coûterait moins cher à l’État.

 

III- Pour que cette complémentarité soit réalisée, il faut respecter certaines conditions.

 

A) La lutte contre le chômage doit agir sur sa structure

    1. Une politique de formation doit être mise en place : elle permet de réduire durablement le chômage (adapter l’Offre à la Demande d’emplois). Une croissance « riche en emploi », qui mise sur le capital humain (Lucas).
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    2. Cette politique de formation doit surtout cibler les plus défavorisés
      EX : succès du programme « Les cordées de la réussite » (2008) et initiatives de SciencesPo appréciées. Les bourses ont aussi permis d’augmenter le nombre d’enfants d’ouvriers/ employés à faire des études supérieures.
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    3. Efficience économique de telles politiques car des individus plus qualifiés et une meilleure confiance en l’État des catégories qui se sentaient délaissées.
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    4. De plus, la hausse du niveau de vie par une meilleure qualification des emplois => hausse du bien-être et des loisirs => de l’activité parfois dénommée « 4e secteur ».

B) … auxquelles doivent s’ajouter des politiques de redistribution efficientes

    1. Les inégalités de patrimoine sont les plus criantes aujourd’hui (En 2018: les 10 % les + riches possèdent près de la moitié du patrimoine national).
      .
    2. Dans un contexte où le taux de croissance est inférieur au taux de rendement du patrimoine (Piketty), ces inégalités pourraient se cumuler si on ne taxe pas efficacement le patrimoine (ex : suppression de la taxe d’habitation par E. Macron).
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    3. Le patrimoine a des conséquences aussi ensuite sur les inégalités scolaires : dvpmt de l’éducation par le marché (Acadomia etc) + capital symbolique ( Bourdieu).

 

 

Conclusion : Il semble à première vue que la lutte contre les inégalités revête un objectif social alors que la lutte contre le chômage relève d’un objectif économique. En réalité, il n’en est pas ainsi : lutte contre les inégalités et contre le chômage relèvent tous deux d’un objectif à la fois d’efficience économique et sociale, l’État n’a donc pas à réaliser un arbitrage entre une politique de lutte contre le chômage et une pour combattre les inégalités, mais plutôt les considérer ensemble. Cependant, pour que la lutte contre le chômage se traduise par une baisse des inégalités, cela suppose des politiques d’investissement spécifiques. L’État doit cibler les populations les plus en difficulté lorsqu’il mène sa politique de l’emploi !

Cf. Discours d’E. Macron en janvier 2018 : « Le cœur de notre politique sociale c’est de prévenir les inégalités » afin de justifier l’orientation assez nette des investissements pour la formation dans l’objectif de créer une économie de la connaissance. Les politiques de lutte contre le chômage par la formation se traduiront inévitablement par une lutte contre les inégalités.

 

Ouverture : Il est certes intéressant d’étudier les effets d’une éventuelle politique de l’emploi, d’une politique sociale pour résorber le chômage et baisser les inégalités, cependant celle-ci a un coût. La hausse des dépenses sociales ne finirait-elle pas par être contre-productive ? (Théorème d’équivalence Ricardo-Barro).

Clémence Tiffaine

Etudiante à l'ESCP Business School, je vous aide à mettre toutes les chances de votre côté pour progresser rapidement et cartonner au concours !

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