Les théories socio-économiques du développement

Les années 1950 à 1980 ont vu l’émergence du tiers-monde. La majorité de ces pays était alors pauvre et sous-développée. Leurs économies peu organisées et sous-industrialisées ont alors fait naître de nombreuses questions et théories autour du développement.

Nous pouvons définir le développement comme l’ensemble des changements qui améliorent les conditions d’existence d’une population et permettent l’expansion des “capabilités” (Amartya Sen) humaines. Ainsi, le développement ne correspond pas nécessairement à la croissance économique. 

Cet article revient donc sur les différentes théories socio-économiques du développement, pour une meilleure compréhension des enjeux qui y sont associés.

 

Walt Whitman Rostow, Stages of Economic Growth. A Non-Communist Manifesto, 1960

Rostow livre ici une théorie du développement décrite comme un processus linéaire. La thèse centrale de Walt Rostow repose sur la conviction qu’il existe des étapes prévisibles et universelles de développement économique que les nations traversent pour atteindre le stade de la prospérité économique. Il distingue donc cinq étapes successives par lesquelles toutes les sociétés doivent passer .

 

Les 5 étapes du développement

  • La société traditionnelle (Traditional society) : elle se caractérise par une économie agricole préindustrielle et une résistance au changement.
  • Les conditions préalables au décollage (Preconditions for take-off) : elles se remarquent par l’émergence de certains éléments préalables au développement industriel, tels que l’éducation, les institutions financières et les infrastructures.
  • Le décollage (Take-off) : il s’agit d’une phase de croissance économique rapide et d’industrialisation, avec l’émergence de secteurs clés et d’investissements significatifs.
  • La phase de maturité (Drive to maturity) : on voit poindre la consolidation des gains économiques, la diversification des secteurs et la stabilisation de la croissance.
  • L’ère de la consommation de masse (Age of High mass consumption) : elle est caractérisée par une société orientée vers la consommation et le bien-être, avec une économie diversifiée et avancée.

Selon lui, dans le développement d’un pays, il y a un moment critique où la croissance est lancée. Il s’agit alors de l’amplifier en investissant 10% ou plus du PIB pour provoquer la phase de décollage. Cela aboutit alors à une révolution industrielle.

 

Un manifeste « non communiste »

Rostow soutient que chaque nation, quel que soit son point de départ, peut potentiellement suivre ces étapes pour parvenir à un niveau élevé de développement économique. Ce dernier adopte une perspective optimiste sur la modernisation économique et rejette les modèles communistes. 

Il affirme que le capitalisme et le développement économique sont les voies les plus efficaces vers la prospérité et le bien-être social. Il s’agit donc d’un « manifeste non communiste » qui promeut une vision libérale de la croissance économique.

Les penseurs marxistes ont bien entendu critiqué cette théorie, soulignant qu’elle occulte les rapports de forces entre les Etats. C’est notamment la thèse de l’échange inégal de Arghiri Emmanuel (L’échange inégal). Les marxistes encourageaient au contraire la fermeture des économies, la planification et l’étatisation des ressources.

 

Arghiri Emmanuel, L’échange inégal, 1969

L’économiste franco-grec, s’oppose vivement à la précédente théorie. Il s’inscrit dans la critique du système économique international et du néocolonialisme économique. Il cherche donc à mettre en lumière les inégalités structurelles entre les pays développés et les pays en développement. 

Emmanuel avance que l’inégalité dans les relations économiques internationales est inhérente au système capitaliste mondial. Il introduit ainsi le concept d’« échange inégal », affirmant que le commerce international favorise les pays développés aux dépens des pays en développement. Selon lui, cette inégalité découle du fait que la valeur des biens échangés n’est pas équitablement déterminée.

En effet, les pays développés tirent avantage de la fixation des termes de l’échange de manière à favoriser leurs propres intérêts. En particulier, le prix des produits primaires exportés par les pays en développement est structurellement plus bas que celui des produits manufacturés importés en provenance des pays industrialisés. Cette situation perpétue et aggrave les inégalités économiques entre le Nord et le Sud. 

Cette idée est d’autant plus vraie qu’à l’époque, les pays du tiers-monde présentent une dépendance industrielle et technologique. Pour les pays développés à l’inverse, l’importation de matières premières ne représente qu’une faible valeur à côté de leur commerce dominé par les échanges entre eux de biens manufacturés. C’est cette asymétrie structurelle dans le commerce que cherche à pointer Emmanuel.

Arghiri Emmanuel appelle finalement à une transformation fondamentale du système économique mondial. Celle-ci doit permettre de réduire les inégalités structurelles et promouvoir un commerce plus équitable entre les nations.

 

Arthur Lewis, Economic Development with Unlimited Supplies of Labour, 1954 

L’économiste britannique et lauréat du prix Nobel a développé une théorie du développement économique connue sous le nom de « modèle à deux secteurs » ou « théorie du transfert de main-d’œuvre ». Selon lui, le développement s’accompagne d’un transfert de main d’œuvre sectoriel. 

Il souligne une asymétrie dans de nombreux pays sous-développés et/ou en développement. Il existe généralement un secteur traditionnel agricole caractérisé par une main-d’œuvre abondante et une productivité relativement faible. De l’autre côté, on trouve un secteur moderne, souvent industriel, où la productivité du travail est plus élevée mais la main-d’œuvre est relativement rare.

Selon la thèse de Lewis, le développement économique peut être stimulé en transférant la main-d’œuvre excédentaire du secteur traditionnel au secteur moderne. Il propose d’attirer la main-d’œuvre vers le secteur industriel. Il s’agit de proposer des salaires plus élevés mais inférieurs à la productivité marginale.

Ce transfert est possible car dans le secteur traditionnel, la productivité marginale du travail est proche de zéro en raison de l’abondance de main-d’œuvre. De même, les salaires dans ce secteur sont relativement bas. Il décrit ce processus comme le stade initial de l’industrialisation, souvent appelé la « phase de take-off » (phase de décollage).

La théorie de Lewis a suscité des critiques, notamment en ce qui concerne la durabilité à long terme des bas salaires et la prise en compte d’autres facteurs tels que la technologie et le capital. En outre, l’application du modèle en Chine avec le transfert massif de main-d’œuvre du secteur traditionnel vers le secteur moderne pendant le Grand Bond en avant (1958-1961) a engendré une famine conséquente.

 

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Le développement par l’industrie lourde

Cette thèse repose essentiellement sur les travaux de Grigory Feldman (On the Theory of Growth Rates of National Income, 1928) et de Prasanta Chandra Mahalanobis (Some observations on the Process of Growth of National Income, 1953).

Selon eux, le développement doit s’appuyer sur l’industrie lourde. Les achats d’équipements doivent être favorisés au détriment des biens de consommation. Cette thèse s’associe aux idées de planification économique, en particulier dans le contexte de l’Inde dans les années qui ont suivi son indépendance en 1947. L’Algérie a également pu suivre cette base théorique dans sa stratégie de développement. 

 

Grigory Feldman, On the Theory of Growth Rates of National Income, 1928

Le premier, économiste soviétique, a notamment contribué à ces idées en soulignant l’importance de l’industrialisation, en particulier de l’industrie lourde, dans le processus de développement économique. Il insiste sur l’idée que le développement industriel, en particulier dans des secteurs intensifs en capital, contribuerait à créer des emplois, stimuler la croissance économique et établir une base pour des industries plus légères à mesure que l’économie se développerait.

 

Prasanta Chandra Mahalanobis, Some observations on the Process of Growth of National Income, 1953

De son côté, le statisticien indien plaide également en faveur d’une approche de développement économique axée sur l’industrialisation, en particulier sur le secteur de l’industrie lourde. Selon lui, le développement économique d’un pays devrait être stimulé par des investissements massifs dans des industries nécessitant d’importants capitaux et une technologie avancée. Celle-ci comprend la sidérurgie, la chimie lourde et d’autres secteurs manufacturiers complexes.

Cette approche, souvent appelée « modèle de Mahalanobis », visait à réduire la dépendance économique de l’Inde à l’égard des importations. Cela devait permettre de créer une base industrielle solide capable de stimuler la croissance économique à long terme.

Notons que cette approche fut mise en œuvre dans le cadre du premier Plan quinquennal en Inde (1951-1956), qui visait à industrialiser rapidement le pays. Cette politique permit de doter le pays d’un appareil industriel complet. L’Inde accédait ainsi aux hautes technologies dès les années 1970. Le progrès industriel a favorisé le développement. Toutefois, l’industrie eut du mal à s’adapter à la concurrence au début des années 1980.

 

La croissance équilibrée

Certains économistes se sont intéressés à d’autres types de croissance. Ragnar Nurkse et Paul Rosenstein-Rodan plaident ainsi pour une croissance équilibrée. 

Nurkse soutient l’idée que les pays en développement doivent surmonter un « cercle vicieux de la pauvreté ». Il s’agit de mobiliser des ressources pour l’investissement dans des secteurs clés afin de stimuler la croissance économique. Nurkse insistait donc sur la nécessité d’investir dans des projets qui génèrent des rendements sociaux élevés.

Pour sa part, Paul Rosenstein-Rodan a contribué à l’élaboration de la théorie des « zones d’activité économique » dans les années 1940. Il a avancé l’idée qu’au lieu de s’engager dans des projets économiques isolés, les pays en développement devraient entreprendre des investissements à grande échelle dans des zones géographiques spécifiques pour réaliser des économies d’échelle et promouvoir la croissance.

L’idée centrale à retenir ici est que l’industrialisation nécessite souvent des investissements massifs et coordonnés dans plusieurs secteurs d’une économie, plutôt que des projets isolés, pour atteindre un niveau optimal de croissance économique. Cette thèse recommande ainsi des investissements massifs, indivisibles et coûteux dans les infrastructures afin de créer des externalités positives.

Néanmoins, l’idée d’une croissance équilibrée pour accompagner le développement demeure contraignante. Elle requiert effectivement des ressources financières importantes, ce dont manquent de nombreux pays en voie de développement.

 

La croissance déséquilibrée

A l’inverse des précédents, les économistes Albert Hirschman et François Perroux prônent l’idée d’une croissance déséquilibrée. En particulier, lorsque les ressources sont rares, l’industrialisation doit être ciblée. Il faut investir dans les secteurs qui peuvent avoir des effets d’entraînement en tenant compte des avantages comparatifs du pays. L’interventionnisme étatique et la planification de l’activité économique en sont des conditions.

 

Hirschman, The Strategy of Economic Development, 1958

Hirschman, dans son ouvrage The Strategy of Economic Development publié en 1958, avance l’idée que le déséquilibre peut être bénéfique pour le développement économique. Il soutient que ces derniers peuvent être des catalyseurs de la croissance. Effectivement, ils incitent à l’innovation, l’investissement et la recherche de solutions. Hirschman insiste sur le rôle positif de la diversité et des déséquilibres dans une économie. Il souligne que cela peut créer une dynamique qui favorise le changement structurel et la croissance à long terme.

 

François Perroux et les pôles de croissance

François Perroux a quant à lui développé le concept de « pôles de croissance » dans les années 1950. Il a avancé l’idée que la croissance économique peut être concentrée autour de certains secteurs ou régions clés, créant ainsi des centres de développement. 

Il soutient donc que le développement économique peut être généré par des facteurs spécifiques à certaines régions, créant ainsi des dynamiques de croissance déséquilibrée. Ces pôles de croissance agissent comme des moteurs économiques qui peuvent entraîner le développement d’autres secteurs et régions. 

Ces perspectives ont contribué à élargir la compréhension de la croissance économique en intégrant des éléments de déséquilibre et de diversité comme des forces motrices du développement.

 

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Angus Deaton, The Great Escape : Health, wealth and the origins of inequality, 2013

L’économiste britannique et lauréat du prix Nobel d’économie en 2015 a contribué significativement à la compréhension de la croissance économique et du bien-être. Analysant les liens entre santé, richesse et inégalités, il affirme que la croissance du revenu ne contribue pas significativement à améliorer la santé. 

 

Croissance économique et bien-être

En réalité, les améliorations pouvant sauver des vies ne sont pas très coûteuses. Ainsi, ce qui permet réellement d’améliorer les indicateurs de santé d’une population, ce ne sont pas les ressources économiques mais plutôt la “volonté politique et sociale d’aborder les problèmes de santé.” Il observe notamment que l’espérance de vie s’est accrue de près de vingt ans dans certains pays (Bolivie, Honduras) en l’absence même de croissance importante. 

Ces observations soulignent l’idée que croissance économique ne rime pas nécessairement avec amélioration du bien-être de la population. C’est d’ailleurs l’une des critique faite au PIB en tant qu’indicateur, lequel ne renseigne que sur la santé économique et commerciale d’un pays sans prendre en compte les conditions de vie en son sein. On peut ainsi lui privilégier parfois d’autres indicateurs tels que l’IDH (Indice de développement humain) ou encore l’OCDE Better Life Index (indicateur du vivre mieux).

 

Progrès et inégalités

L’autre apport du travail de Deaton est son analyse du lien entre progrès et inégalités. Il examine ainsi les origines historiques en matière de santé et de richesse. Il observe comment les sociétés ont évolué sur le plan économique et de la santé au fil du temps, soulignant les facteurs qui ont contribué à la divergence des destins entre les nations. Selon lui, “le progrès est un moteur d’inégalité (qui) creuse des fossés entre les gens qui dirigent le progrès et les autres”. 

Dans l’ensemble, The Great Escape offre une analyse approfondie des interconnexions entre la santé, la richesse et les inégalités. L’ouvrage met en lumière les dynamiques historiques et contemporaines qui façonnent ces relations complexes. La critique a bien accueilli ce livre pour sa contribution à la compréhension des défis liés au développement économique et à la santé à l’échelle mondiale.

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