Un endettement européen synonyme d’Europe fédérale ?

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Qui aurait pu croire il y a un an que pour la première fois l’UE allait elle même emprunter sur les marchés financiers c’est à dire émettre une dette en son nom, avec un taux unique, afin que les 27 profitent de cet argent. Qui aurait pu croire que les pays du Nord et surtout l’Allemagne allaient être d’accord avec ce projet ? Pourtant c’est bien ce qui s’est passé puisque les 27 ont trouvé un accord le 21 juillet 2020 et l’UE va s’endetter de 390 milliards d’euros. Mais que cela va-t-il vraiment changer et pourquoi tout le monde semble crier victoire avec cet accord ?

Les euro-obligations ou « eurobonds » sont des obligations libellées en euro et émises par l’UE et cela modifie bien des choses puisqu’avant cet accord les États pouvaient emprunter en euro c’est-à-dire sur une monnaie qu’ils ne pouvaient créer d’une part et surtout avec des garanties uniquement nationales. Concrètement les taux d’intérêts étaient relativement haut car les Etats ne pouvaient créer la monnaie et surtout les taux étaient très différents entre les 27 puisque les créanciers ne voyaient pas du même oeil l’Allemagne et la Grèce par exemple. Ainsi beaucoup de pays du Sud subissaient de la spéculation de la part des investisseurs. Cela accentuait la dichotomie Nord/Sud car le Sud avait des taux plus élevés que le Nord et cela va aux antipodes de l’idée des «  Etats-Unis d’Europe » ainsi que d’une puissance fédérale. C’est une idée défendue depuis longtemps par les souverainistes européens et les fédéralistes tel que M.Aglietta dans Sortir de la Crise et Inventer l’Avenir ou Un New Deal pour L’Europe puisque l’un des problèmes fondamentaux de l’UE c’est son manque de budget et cet endettement de 390 milliards qui va être dépensé sur les 2 ou 3 prochaines années et représente une augmentation de 50% du budget européen qui est de 1000 milliards d’euros tous les sept ans.


Derrière cet accord historique se cache un principe fondateur de la zone euro, le fait que la politique monétaire appartienne à la Banque Centrale Européenne mais la politique budgétaire appartienne aux États membres. Revenons rapidement sur les théories économiques sous-jacentes de la création de la zone euro.

Le père fondateur de la zone euro est R.Mundell avec sa théorie des zones monétaire optimales et son triangle des incompatibilités. Il énonce qu’on ne peut pas avoir des taux de change fixes, des capitaux mobiles et une politique monétaire autonome. Or pour lui la zone euro est typiquement une zone économique où il est préférable d’avoir des changes fixes puisque les échanges commerciaux sont considérables, l’acte unique ayant été signé en 1986 si les pays de la zone euro renonçaient à l’autonomie de leur politique monétaire alors cette zone deviendrait une zone monétaire optimale. Donc en cas de choc symétrique, la zone pourra baisser les taux d’intérêts de la politique monétaire afin de relancer l’investissement et la consommation. Mais en cas de choc asymétrique, le pays ne pouvant ni se servir de sa politique monétaire ni de sa politique budgétaire, Mundell préconise la flexibilité du facteur travail : si le facteur travail est mobile il pourra se déplacer et donc aller chercher du travail dans une autre région ou un autre secteur ce qui conduira à une baisse de l’offre de travail et aucune nécessité de dévaluer. De plus, si la politique budgétaire revient aux Etats c’est en vertu du modèle Mundell-Fleming car la politique monétaire est efficace seulement en changes flottants et la politique budgétaire en changes fixes, il est donc judicieux d’utiliser la politique budgétaire pour régler les chocs asymétriques car seule cette dernière est efficace. Or il y a eu des manquements lors de la création de la zone euro car le marché du travail n’a pas été flexibilisé comme R.Mundell le prévoyait (problème de langues, de culture, d’homogénéisation des diplômes) donc les politiques budgétaires ont dû gérer tous les chocs asymétriques et donc nous avons dû faire face à une explosion des dettes publiques.

Tout ça pour dire que le budget de l’UE est faible et que les dettes publiques explosent or les pays sont soumis au TSCG (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance), c’est-à-dire que leur dette publique ne peut excéder 60% de leur PIB ainsi qu’un déficit public de 0,5%. Finalement les États ont été obligés de mettre en place une austérité budgétaire ce qui a nui à leur développement. S’ils empruntent sur les marchés, les taux d’intérêts sont de plus en plus hauts car leur dette publique augmente et finalement ces États (souvent ceux du Sud) s’inscrivent dans un cercle vicieux qui freine leur développement. En allant plus loin, il faut noter que les excédents budgétaires des pays du Nord influencent sur le taux de change réel en le rendant plus compétitif alors que les déficits budgétaires rendent moins compétitifs les autres, ce qui freine leurs exportations et une nouvelle fois un cercle vicieux se met en marche, ce qui loin d’homogénéiser les pays de la zone, les divise et rend les pays les plus faibles encore plus faibles (extrait du rapport de 2019 du Conseil National de la Productivité: « L’ajustement des déséquilibres en zone euro ne pouvant plus se faire par les taux de change nominaux il doit passer par une baisse des prix et des salaires des pays en déficit ou proche de l’équilibre ou par une hausse des prix et des salaires des pays en fort excédent »).

De fait cet accord historique ressemble à une grosse bouffée d’aire fraîche pour les pays du Sud car le problème sous-jacent c’est que Berlin ainsi que les pays du Nord refusaient depuis des années cet endettement européen car ils allaient logiquement avoir des taux plus élevés que s’ils empruntaient seuls ce qui parait logique car ils empruntent avec des pays plus risqués, même si la recherche sur ce sujet n’est pas consensuelle puisque pour André Gauron « si l’offre, donc le niveau de l’endettement européen, est correctement maîtrisée, il n’y a aucune raison pour que le taux d’intérêt de euro-obligations soit supérieur au meilleur des taux nationaux actuels, donc à celui des obligations allemandes ». Cependant cet accord ne s’est pas fait sans concession puisque les pays « frugaux » ont obtenu une hausse de leur rabais, c’est à dire que leur contribution au budget va légèrement baisser, ce qui malheureusement signifie de l’argent en moins dans les caisses européennes.

Pour conclure cet accord constitue une réponse à ce que M.Aglietta appelait « une monnaie incomplète assortie d’une gouvernance faible » puisque les 27 se sont mis d’accord, ce qui montre la véritable force politique de cet zone avec un budget qui augmente ainsi qu’une appétence pour l’homogénéisation de cette zone. Ces 390 milliards sont des subventions pour les 27, la France en a récupéré 40 milliards qui font intégralement partie du « France Relance » de J.Castex. Pour autant, est-ce synonyme d’un avenir radieux pour la zone euro ? Pas sûr, pour certains économistes comme Jézabel Couppey-Soubeyran, cette mutualisation est bien mais ce n’est pas assez, face à la crise sanitaire il faut aller plus loin, il faut que la BCE annule une partie des dettes publiques qu’elle détient…

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