L’Union européenne et la question militaire : un héritage trop souvent oublié ?

Le conflit ukrainien relance fondamentalement le débat sur la défense européenne et plus particulièrement sur la nécessité pour les États membres d’augmenter les dépenses militaires. Un sujet divisant les opinions et les Etats depuis le début de la construction européenne.

 

Une hausse récente des dépenses militaires, mais qui n’est cependant pas représentative de la situation globale

Certes, une partie des pays de l’Union se distinguent ces derniers mois en annonçant une hausse spectaculaire des dépenses militaires comme la Pologne passant de 10,11 milliards de dollars en 2014 à 16,68 milliards en 2022 et 29,1 milliards en 2023 (selon les dernières estimations de l’OTAN). Néanmoins, les dépenses militaires se doivent d’être analysées sur des longues périodes pour mieux comprendre les comportements géopolitiques des pays concernés. En ce sens, aujourd’hui, le constat global apporte une autre vision qui est celle d’une réelle baisse des dépenses militaires depuis les années 90. En effet, la majeure partie des 27 de l’Union européenne dépense entre 1% et 2% de leur PIB dans le domaine militaire, ce qui illustre un faible investissement et entraîne un besoin de soutien américain considérable. D’ailleurs, les experts s’accordent à dire que le sort de l’Ukraine dépend largement du soutien américain mettant en avant un manque certain de dépense militaire de la part du Vieux Continent.

Ainsi, il s’agit d’essayer de comprendre ce comportement européen souvent critiqué comme ce fut le cas avec Hubert Védrine, ancien ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Français, considérant que l’Europe est déconnectée d’une certaine réalité en prônant constamment la négociation lorsque l’armée est pourtant nécessaire. En s’aidant de certaines analyses géopolitiques, il semblerait que l’Union européenne soit touchée par quelque chose de profond se cachant dans son propre héritage. Pourquoi favorise-t-elle constamment les négociations en refusant d’investir considérablement dans les dépenses militaires depuis la fin de la guerre froide ?

 

 

Une héritage justifiant un sous-investissement : mise en lumière des recherches de Robert Kagan

Il devient alors intéressant d’analyser les propos de Robert Kagan, géopoliticien américain incontournable, dans son ouvrage La Puissance et la Faiblesse paru en 2003. Ce dernier va alors mettre en avant un argument de taille pour expliquer le retrait militaire de l’Union européenne depuis le début des années 90. Son concept peut sembler flou, mais n’est cependant pas dénué de sens, en effet, l’Union européenne posséderait une destinée manifeste qui est celle de passer à un paradigme kantien. Nous rappelons que Kant estimait que l’homme est un être de raison et qu’en ce sens, il est capable de sortir de son état de nature pour mettre en place un état de paix perpétuelle. Certes, Kant appliquait cela aux hommes, mais nous pouvions effectuer une analogie avec les Etats membres de l’Union.

Alors, Robert Kagan explique que « nier la validité du nouvel idéalisme européen revient à remettre en question la nature même du projet européen ». Puis, il se demandera pertinemment : si les problèmes internationaux ne peuvent pas être résolus à l’Européenne (faisant référence à la négociation), cela ne signifierait-il pas que l’Europe elle-même risque de ne pas avoir de solution ?

En clair, le géopoliticien américain explique simplement que l’Union européenne a pu voir le jour grâce aux négociations et qu’en ce sens, il s’agit aujourd’hui de 27 États réunis qui ont logiquement des différends à certains moments, mais ces derniers sont réglés par des négociations par opposition aux conflits armés. En traduisant cela par des concepts géopolitiques, nous pourrions dire que l’Union européenne a été édifiée en faisant peu appel au hard power, fonctionne principalement sans recourir à ce dernier (bien que quelques exceptions existent), et ne voit guère de raison de considérer le hard power comme fondamental pour régir les relations entre les Etats.

 

 

L’Union européenne peut-elle tenir cette position dans une situation d’« affolement du monde » (T.Gomart) ?

Il semblerait donc que le refus des armes au profit des discussions soit un fondement de la construction européenne. Dès lors, l’Europe serait encore touchée par cet héritage ce qui justifierait sa position globale vis-à-vis des dépenses militaires.

Reste à savoir quels seront les débouchés du conflit ukrainien vis-à-vis de cet héritage propre à l’Union européenne. De surcroît, lors de son voyage en Chine lors du début de l’année 2023, Emmanuel Macron n’avait pas hésité à faire propager son idée « d’autonomie stratégique pour l’UE » dans divers médias, ce qui a pu être interprété comme une volonté d’avoir une véritable capacité militaire afin de se passer du « parapluie américain ». La géopolitique contemporaine condamne-t-elle l’Union européenne à appréhender différemment la question militaire ? 

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