Comprendre la crise politique qui secoue le Pérou

Depuis début novembre 2020, le Pérou est plongé dans une sévère crise politique. Si cette crise trouve sa source dans la destitution du président Martín Vizcarra, elle révèle cependant des problèmes structurels bien plus profonds, en gestation depuis des décennies. 

 

Le contexte politique actuel

Le 9 novembre 2020, le congrès péruvien votait (105 voix sur 130) la destitution du président en poste, Martín Vizcarra (Peruanos Por el Kambio, centre droit), pour « incapacité morale permanente ».  Si les membres du congrès avaient déjà tenté de destituer le président deux mois auparavant, cette nouvelle tentative victorieuse a fait de Manuel Merino le président par intérim du Pérou. Cependant, ces décisions prises par le congrès ont déclenché de nombreuses protestations à travers le pays, devenant rapidement synonymes de violence et de violation des droits de l’homme: deux péruviens ont trouvé la mort et près de deux cents manifestants ont été blessés suite à de fortes répressions policières à Lima. Les milliers de péruviens, âgés de moins de 25 ans pour la plupart, dénonçaient non pas la destitution de Vizcarra, mais plutôt l’aisance que détient le congrès à destituer les présidents. Après plusieurs jours de protestation, le congrès a accepté la démission du président par intérim, Manuel Merino, menant dès lors à la nomination d’un nouveau président, à savoir Francisco Sagasti (Partido Morado, centre).

La nomination de ce dernier marque alors un record inédit, celui de voir défiler trois hommes différents à la fonction de chef d’État en dix jours. S’il révèle la fragilité politique péruvienne, ce triste record ne permet pas d’expliquer entièrement la colère des péruviens et la crise politique qui secoue actuellement le pays. En effet, cette dernière ne provient non pas d’un problème récent et ponctuel mais bien de problèmes structurels démocratiques.

 

Les raisons de cette instabilité politique

Si M. Vizcarra est accusé d’ « incapacité morale permanente », c’est parce qu’il est soupçonné de corruption : alors gouverneur en 2014, il aurait influencé l’attribution de travaux publics en échange de pots-de-vin. Bien que l’ancien président nie fermement ces accusations, ce nouveau scandale ne fait que rappeler que la corruption est un fléau qui mine la démocratie et la crédibilité politique du pays. En effet, il est important de souligner que les six derniers présidents péruviens (depuis Fujimori en 1990) et les soixante-huit des cent trente membres du congrès font l’objet d’enquêtes de corruption. À cela, il convient d’ajouter le scandale de corruption  Odebrecht, secouant l’Amérique Latine en 2016 et plus particulièrement le Pérou, puisque quatre présidents ont été impliqués dans cette affaire (Alan García, Alejandro Toledo, Ollante Humala et Pedro Pablo Kuczynski, président au moment du scandale qui a ensuite démissionné). Si la modification de la constitution en 2000 visait à combattre la corruption endémique en empêchant la réélection consécutive d’un même président, elle reste cependant omniprésente au sein du paysage politique péruvien.

Ensuite, en dénonçant les actions du congrès, les jeunes péruviens, principaux acteurs des protestations à travers des slogans tels que « ni Vizcarra ni Moreno » ou bien « Congreso incapaz, fuera », mettent en lumière une réelle crise de représentativité. En effet, les jeunes péruviens ne sentent pas représentés par une classe politique, qui, en agissant selon ses propres intérêts et non ceux du pays, perd en légitimité

De façon générale, les manifestants dénoncent les manœuvres institutionnelles des parlementaires, les accusant d’abuser du processus de destitution. Selon les jeunes péruviens, la rapidité et l’aisance avec lesquelles a été mené ce processus discréditent les institutions et le système démocratique. Certains ont même évoqué un « coup d’état » contre M. Vizcarra, apprécié de la population péruvienne.

 

Les enjeux et les possibles sorties de crise

Après que nombre de ses voisins aient été touchés par une vague de contestations politiques et sociales l’automne dernier (Chili, Colombie, Équateur, Bolivie), c’est désormais au Pérou de gérer le ras-le-bol social et l’instabilité politique auxquels il fait face. Tout d’abord, les péruviens réclament un changement culturel de la classe politique, très fréquemment fondée sur le clientélisme et la corruption. Pour cela, certains politologues affirment qu’une formalisation de la carrière politique est une solution. Ensuite, interdire la réélection des membres du congrès pourrait permettre une gestion politique plus transparente dans ce Parlement monocaméral.

Les prochaines élections présidentielles en avril 2021 joueront donc un rôle majeur, puisqu’elles devront, les péruviens l’espèrent, impulser un renouvellement de la classe politique. Cette dernière devra se montrer capable de s’attaquer aux problèmes structurels existant depuis des années et aux crise de légitimité, crise de représentativité et instabilité politique et sociale qui en découlent. Jusqu’à cette date, Francisco Sagasti aura pour mission de prendre en charge la transition politique et restaurer la stabilité politique.

A ces enjeux sociaux et politiques s’ajoutent également des défis économiques et sanitaires pour la présidence péruvienne. En effet, le Pérou devra freiner et tenter de contrôler la pandémie, étant donné qu’il se présente actuellement comme l’un des pays les plus touchés par la COVID-19. Par conséquent, il s’agira également de contrecarrer l’effet de la récession provoquée par la crise sanitaire. La CEPAL (Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes) annonce que le Pérou devrait être la deuxième économie (derrière le Venezuela) la plus affectée par l’épidémie, avec une contraction de 13% du PIB.

 

Conclusion 

La révolte des péruviens suite à la destitution du président M. Vizcarra a mis en lumière des problèmes structurels en gestation depuis des années. Cette crise politique a souligné certaines incohérences institutionnelles et par conséquent l’instabilité politique qui en découle. Il est désormais nécessaire que le prochain mandat soit synonyme de transparence et de légitimité politique afin de pouvoir assurer la stabilité du paysage politique péruvien, laissant ainsi de côté la corruption et le clientélisme, au centre de nombreux maux du pays.

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