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Analyse de François Jullien : L’Humanité est-elle universelle ?

Sommaire
un enfant au bord du puit retenu par deux hommes

Le philosophe François Jullien s’interroge, dans sa réflexion sur les droits de l’homme, sur l’écart entre la pensée occidentale et la pensée chinoise. Il met en évidence un fait déroutant : la Chine n’a jamais développé de notion équivalente aux droits de l’homme. Pour autant, cela ne signifie pas nécessairement qu’elle ignore la dignité humaine ou les relations sociales justes : elle les pense simplement autrement.

Peut-on alors supposer une uniformisation totale de l’humanité, sous l’égide d’idées qui seraient communes à tous les hommes ?

 

I – L’humanité n’est pas universelle

Si l’humanité était une chose déjà donnée pour tous, on la retrouverait partout, sous la même forme, comme une vérité mathématique. Mais ce n’est pas le cas. L’idée occidentale de « droits de l’homme » est née à un moment précis : en Europe, au dix-huitième siècle, avec les Lumières.

D’ailleurs, même en Europe, cette idée n’a jamais concerné tout le monde dès le départ. La Déclaration de 1789 parlait de l’homme en général, mais excluait dans les faits les femmes, les esclaves des colonies, et les hommes trop pauvres pour voter. L’humanité que ce texte défendait a donc dû s’élargir peu à peu, grâce à des luttes, plutôt que d’avoir été reconnue d’un coup pour tous. Ce constat suffit à écarter une idée fausse : celle d’un simple retard de la Chine, qu’elle finirait par rattraper. L’humanité n’avance pas sur un seul chemin, dont l’Occident aurait déjà atteint le bout.

 

II – Deux façons de penser l’humanité

Jullien utilise l’écart entre la pensée occidentale et la pensée chinoise pour faire émerger des impensés de notre propre culture. Ce que l’Occident prend pour une évidence repose en fait sur un choix précis : penser l’homme comme un individu seul, qu’il faut protéger par des droits, contre les autres et contre l’État.

La pensée chinoise, avec Confucius, pense l’homme autrement, à travers deux idées. La première s’appelle le ren (仁) : l’homme n’existe jamais seul, il devient pleinement humain à travers ses liens avec les autres, comme fils, comme parent, comme ami. La seconde s’appelle le li (礼) : la dignité de l’homme n’est pas protégée par des droits qu’on réclame contre les autres, mais par le respect mutuel, à travers des règles de politesse et des rites partagés. Si la Chine n’a pas de mot pour « droits de l’homme », ce n’est donc pas qu’elle manque d’humanité : elle la construit simplement d’une autre façon.

 

III – L’humanité comme processus, non comme acquis

L’idée sous-jacente de l’homme, et de l’humanité par extension, n’est pas universelle, comme un contenu que toutes les cultures partageraient déjà. Elle est universalisante : elle empêche de réduire l’homme à une simple situation de fait, et elle conteste toute violence ou indifférence qui laisserait autrui à son propre sort.

François Jullien reprend l’exemple du philosophe chinois Mencius : un homme qui verrait un enfant sur le point de tomber dans un puits, sans rien faire pour l’empêcher, ne mériterait pas le nom d’homme. Ce geste de secours surgit avant toute réflexion, sans obéir à une règle apprise : il s’oppose simplement, sur l’instant, à ce qui est en train de se produire.

Cette structure (agir contre une situation plutôt qu’appliquer un droit acquis) permet un rapprochement avec l’idée occidentale de l’homme, à condition de ne pas concevoir les droits de l’homme comme une chose figée, mais comme un processus vivant qui conteste sans cesse les injustices du réel.

Ainsi, la reconnaissance de l’humain et de la dignité d’autrui n’a pas besoin du langage des droits de l’homme pour exister : chez Mencius, elle précède tout discours et se manifeste directement dans le geste.

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Alexis Guillotin