Le 23 septembre 2026, les « rebelles » des Forces de défense tigréennes (TDF) ont pris le contrôle de l’aéroport de Mekele, d’après Getachew Reda, président de l’administration intérimaire du Tigré et ancien membre du TPLF. Cette prise ravive des tensions jusque-là concentrées au nord du pays, dans les régions d’Amhara et du Tigré. En effet Mekele était un bastion essentiel du TPLF lors de la guerre entre 2020 et 2021, et le reprendre signifie un véritable basculement vers la guerre.
L’Ethiopie : un pays fragmenté par les fractures ethniques et géographiques
L’Éthiopie présente des spécificités physiques et démographiques uniques sur le continent africain. Le pays possède des hautes terres densément peuplées : près de 80 % de sa population vit à plus de 1800 mètres d’altitude. En effet, ce qui a fait la force et la durabilité de l’indépendance du pays avant le 19ᵉ siècle fait aujourd’hui l’une de ses plus grandes faiblesses. Jean Gallais souligne dans Une géographie politique de l’Éthiopie (1999) que les populations, par manque de connexions, ont eu du mal à forger une identité nationale commune.
Au-delà de cette géographie contraignante, les tensions interethniques ont marqué l’histoire politique éthiopienne. Pour répondre à la tendance historique des dirigeants à favoriser leur propre communauté, le modèle du fédéralisme ethnique a été instauré en 1994 par le TPLF. Longtemps dominé par l’ethnie tigréenne, le pouvoir central est passé en 2018 aux mains d’Abiy Ahmed, issu de l’ethnie oromo. Abiy Ahmed incarnait alors l’espoir d’un renouveau, défendant le concept du « medemer » (rassemblement, synergie), d’une identité nationale forte et d’une cohabitation avec ses voisins dans la paix, ce qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2019.
Ce basculement politique survient après des années de contestations du pouvoir tigréen en Amhara et en Oromia alors que les tigréens ne représentaient que 6 % de la population. Son élection a débouché sur le conflit dramatique du Tigré (2020-2022), dont le bilan est estimé à plus de 700 000 morts et qui a abouti à la signature de l’accord de paix de Pretoria, signé en 2022 sous l’égide de l’Union africaine..
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Une trêve qui n’a pas su apaiser les tensions ethniques
Cependant, depuis, la trêve demeure fragile et les hostilités ont réapparu dans le nord du pays. Les élections prévues par l’accord de paix n’ont jamais eu lieu, le gouvernement Oromo considérant comme illégitimes les institutions du TPLF. Ainsi, des bastions armés du TPLF sont réapparus malgré le désarmement du groupe.
En parallèle, la milice Fano a intensifié ses opérations au cours de l’année 2024, prenant notamment le contrôle d’Adigrat, zone sous l’administration de Getachew Reda. Cette même milice Fano était pourtant une alliée du gouvernement d’Abiy Ahmed lors de la guerre du Tigré. Le 2 octobre 2025, elle a été accusée, dans une lettre du ministre éthiopien des Affaires étrangères Gedion Timothewos au Secrétaire général de l’ONU, d’être financée et dirigée par l’Érythrée. Alors comment expliquer un tel retournement ?
2026, une nouvelle année de guerre pour l’Éthiopie ?
Le 8 avril 2026, le gouvernement a prolongé le mandat de l’administration intérimaire du Tigré et a annulé les élections régionales prévues en juin. Ce fut un point de rupture qui a poussé le TPLF à nouer des alliances contre le gouvernement. En mai, le TPLF, normalement dissous, est revenu au pouvoir, élu par un conseil régional qu’Addis-Abeba a jugé illégal. Et le 26 mai, la commission électorale a annoncé que les législatives du 1ᵉʳ juin n’auront pas lieu au Tigré, ni dans plusieurs circonscriptions d’Amhara de ce fait. La victoire du Parti de la prospérité (Oromo) était assurée avec plus de 96 % des sièges aux dernières élections.
Dès lors, la réponse la réponse ne s’est pas fait attendre…
Le 16 août, dans une interview au journal suisse Le Temps, le chef des Fano, Zemene Kassie, a annoncé une alliance avec le TPLF et d’autres groupes, avec pour objectif « la chute » d’Abiy Ahmed, qualifié de « menace existentielle » pour les Amhara (la deuxième plus grande ethnie éthiopienne). Et c’est finalement le 20 septembre, quelques jours après la fête nationale, que la formation officielle de l’« Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie », coalition de sept groupes rebelles, a été officiellement formée sous le nom de Tsimdo. Le 22 septembre au soir, alors que l’Union africaine et l’Union européenne ont appellé à la « désescalade immédiate », une offensive coordonnée a été lancée par les Forces de défense tigréennes (TDF) et leurs alliés pour attaquer les régions en Afar et en Amhara, menant à la prise des aéroports de Mekele, Aksoum et Shiré.
Le dimanche 27 septembre, les rebelles ont avancé; une faction du TPLF s’est emparé d’Erebti grâce à l’artillerie lourde. Les Tigréens progressent vers Afdera à l’est, point névralgique de l’axe vers Djibouti, d’où vient l’essentiel des importations de l’Éthiopie enclavée. Quant aux Fano, ils ont encerclé Weldiya, dans la région d’Amhara, et ont dit avoir capturé 225 soldats fédéraux.
L’Éthiopie au bord du gouffre…
Selon le chercheur Kjetil Tronvoll de l’Oslo New University College, une telle alliance est possible car les groupes rebelles ont un ennemi commun, mais elle n’a rien de naturel et ne pourra perdurer sans guerre généralisée. En effet, leurs objectifs sont contradictoires. Fano administrait le Tigré occidental (Wolqayt) et veut désormais le rattacher à l’Amhara, ce qui est impossible du point de vue indépendantiste tigréen. À l’inverse, l’OLA (pro-Oromo et membre de Tsimdo) affronte aussi Fano dans les zones frontalières, ceux-ci voulant reprendre des terres qu’ils jugent volées par les Oromos. Sans compter les factions mineures aux objectifs divergents — Front national de libération de l’Ogaden (FNLO), Ugugumo afar, Agäw Shengo —, l’Éthiopie semble désormais au bord d’une guerre civile interethnique.
… menant à une situation humanitaire et économique critique pour un pays si « prospère ».
Selon plusieurs ONG, dont Human Rights Watch, la milice Fano s’est rendue coupable de crimes de guerre et de nettoyage ethnique partout où elle est passée. Aujourd’hui, les rebelles contrôlent toutes les routes autour de Mekele pour empêcher les habitants de fuir. La région du Tigré est déjà en « urgence alimentaire » d’après le dernier rapport de FEWS paru en juin à cause d’une sécheresse historique qui va être sûrement prolongée par le super El Niño. Selon le PAM (Programme alimentaire mondial), 89 % de la population du Tigré est en situation d’insécurité alimentaire, et plus largement, 16 millions d’Éthiopiens sont en IPC 3+ (insécurité alimentaire aigüe).
De plus, avec la reprise des combats, les ONG sont évacuées à plus de 400 km de la région tigréenne et aujourd’hui, sans observateurs extérieurs, l’évolution des combats est difficile à déterminer. Seul le gouvernement regroupe déjà des chiffres jeudi à la mi-journée, avec 272 rebelles tués et 260 blessés. Mais malheureusement, c’est du côté civil que la violence se fait le plus ressentir avec 150 000 déplacés en Afar, des camps de réfugiés éthiopiens au Soudan qui sont visés par des tirs de drones et des conscriptions forcées par les TDF dans les villages reculés.
Aujourd’hui, l’Éthiopie n’est plus un pays si prospère, les investissements étrangers se raréfient alors que la part de la population vivant avec moins de 3 dollars par jour a augmenté d’un tiers en dix ans, selon la Banque mondiale.