La décroissance : fatalité ou futilité ?

Alors qu’Emmanuel Macron a annoncé vendredi dernier la sortie de la France du Traité sur la charte de l’Energie qui était très protecteur des investissements privés dans les énergies fossiles, les débats autour de la décroissance et de la « croissance » verte sont de nouveau sur le devant de scène avec notamment la parution du livre de Timothée Parrique intitulé Ralentir ou Périr : l’économie de la décroissance en septembre 2022. 

 

Définitions et débats autour de la décroissance

La décroissance peut se définir comme une situation durant laquelle le PIB n’augmente pas ou plus. Elle est différente de la récession au sens où elle est le résultat d’une politique pleinement assumée au contraire de la récession qui est souvent subie. Cette volonté de décroissance se base sur le fait que nous ne pouvons pas cumuler croissance forte et durabilité de nos modes de vie dans le futur car pour générer cette croissance forte nous utilisons de nombreuses ressources qui sont limitées. Le concept de décroissance devient populaire dans les années 70 avec notamment la parution du livre de Nicholas Georgescu-Roegen intitulé The Entropy Law and the Economy Process en 1971 ou encore les travaux du Club de Rome et le rapport Meadows (1972). Ces différents travaux pointent du doigt le fait que nos modes de vie caractérisés par une hausse de la production et de notre consommation exponentielle ne sont pas durables à long terme car très énergivores et nocifs pour la planète. Nos modes de vie conduiraient à terme à une réduction importante de notre capital naturel.  

Force est de constater qu’il n’avait aujourd’hui pas tort. En effet, même si nous disposons encore des ressources nécessaires, le jour de dépassement lui, qui est le jour à partir duquel l’humanité a consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de produire en une année, est de moins en moins proche de la fin d’année. Alors qu’en 2000, le jour de dépassement avait lieu le 1er novembre, il a eu lieu le 28 juillet en 2022. Pour que notre consommation ne puise pas dans les ressources de la planète et lui laisse le temps de se régénérer il nous faudrait 1,75 planètes. Ce constat est d’autant plus inquiétant que 55% de la biocapacité de la planète est aujourd’hui utilisée pour nourrir l’humanité. Or, la population tend à s’accroitre et devrait notamment atteindre 9,6 milliards de personnes en 2050. Ainsi comment concilier accroissement de la population, augmentation de notre consommation et de la production et soutenabilité de nos modes de vie ?  Elle sous-entend également d’autres enjeux : faut-il forcément réduire la croissance ou essayer de rendre celle-ci plus soutenable ? Dans un contexte d’économie mondialisée, comment parvenir à un accord commun au niveau mondial, alors que certains pays profitent tout juste des avantages de la croissance forte et de l’amélioration de leur mode de vie (pays développés) tandis que d’autres pays en profitent depuis des années ? La croissance est-elle nécessaire à la prospérité ? 

 

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« Ralentir ou Périr : économie de la décroissance », Timothée Parrique, 2022, Entretien du Grand Ecart, mois d’octobre 

Chercheur en économie écologique et auteur d’une thèse intitulée « The Political Economy of Degrowth » publiée en 2019, Timothée Parrique revient en force en 2022 avec son ouvrage intitulé Ralentir ou Périr : l’économie de la décroissance, dans lequel il revient sur sa thèse et l’adapte au grand public. Il a participé à un entretien du Grand Ecart où il accepte de revenir sur les grandes idées de son ouvrage. La première partie traite de la définition de la décroissance. La seconde partie à une critique des politiques actuelles dites en faveur de l’environnement de la part des gouvernements et des entreprises. Et dans la dernière partie, il nous présentera selon lui, la société basée sur une Economie Sociale et Solidaire qui permettrait de répondre à l’urgence planétaire et à la nécessité de la décroissance

 

Définition de la décroissance selon Timothée Parrique  

Dans son ouvrage, Timothée Parrique va définir la décroissance comme « une réduction de la production et de la consommation pour alléger l’empreinte écologique, planifiée démocratiquement, dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être. » Il met donc en avant le fait que la décroissance soit une politique à géométrie variable au sens où tous les pays ne seront pas concernés au même niveau. Elle serait donc une politique ciblée envers les pays qui font face à un dépassement de leur empreinte écologique préalablement établit. Politique également voulue par les gouvernements qui se chargeront de sa mise en place et donc des différents outils nécessaires aux changements des mentalités. De plus la notion de « justice sociale » prend tout son sens dans l’actualité avec notamment les débats sur les jets privés. En effet, selon une étude menée par Oxfam et le Stockholm Environment Institute les 10% les plus riches sont responsables de 52% des émissions de dioxyde de carbone. L’idée est donc de réduire l’utilisation de l’épargne des 10% les plus aisés dans les activités fortement émettrices en émission de Co2. Cette définition met donc en avant le fait que la décroissance est une politique différenciée selon les pays et secteurs, elle ne signifie pas la décroissance de tous les secteurs ou de tous les pays mais plus précisément des secteurs ou pays ne permettant pas de garantir une justice sociale et un bien-être maximisé et une pérennité de nos modes de vies à l’avenir.  

 

Premier enjeu : Comment faire accepter à des pays comme la Chine ou l’Inde de réduire fortement leur empreinte écologique alors que ces derniers profitent tout juste des bienfaits de la croissance forte et de la mondialisation ? 

 

Critiques des politiques actuelles et de la croissance verte 

Bien qu’on ait réussit à verdir une partie de notre économie cela a pris du temps et ne sera pas suffisant pour respecter les objectifs environnementaux. Il met en avant deux notions. D’un côté le découplage. Souvent maitre mot des penseurs de la croissance verte, il se traduit comme une amélioration de nos modes de production d’un point de vue écologique. On arriverait à produire autant voire plus mais en polluant moins. De l’autre côté, la sobriété c’est-à-dire la renonciation à une production toujours croissante, et faire l’impasse sur les production trop polluantes. Il se montre très critique envers la « croissance verte » et la RSE (responsabilité sociétale des entreprises) qu’il considère comme du « greenwashing économique ». En effet, même si le découplage des émissions de Co2 et de la croissance peut engendrer des effets positifs sur la soutenabilité de nos économies celui-ci n’est absolument pas exhaustif et occupe une place minuscule face à la sobriété.  Pour lui, il est aujourd’hui impossible de coupler à la fois croissance et réduction de l’empreinte écologique en se reposant simplement sur le découplage et l’amélioration de notre efficacité environnementale. Notre consommation est aujourd’hui telle que même en verdissant l’ensemble de notre croissance il est impossible de respecter les objectifs environnementaux et donc que la sobriété est indispensable. 

 

La société post-croissance : ça ressemble à quoi ?  

Timothée Parrique définit la post-croissance comme « une économie stationnaire en relation harmonieuse avec la nature où les décisions sont prises ensembles et où les richesses sont équitablement partagées afin de pouvoir prospérer sans croissance ». Il imagine ainsi une société où la compétition et l’accumulation sont remplacés par la coopération et le partage, où les grandes entreprises issus de la fusion de petites entités disparaissent au profit de ces dernières afin de répondre davantage aux enjeux de l’économie sociale et solidaire (ESS) où les secteurs essentiels comme la santé, l’éducation ou les transports seront gérés publiquement tandis que le reste sera géré par des coopératives à un niveau local. L’économie post-croissance sera donc une économie sous contraintes sociales et écologiques où le poids du financier ne sera plus aussi important qu’il est aujourd’hui.  

 

Pour lui, les gouvernements et entreprises doivent aujourd’hui arrêter de s’enliser dans la « croissance verte » qui n’apporte et n’apportera jamais les résultats nécessaires à la soutenabilité de nos économies. Il faut vite arrêter de chercher à concilier capitalisme et sobriété et changer notre modèle économique.  

 

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Les critiques des thèses sur la décroissance 

Bien que cette nouvelle société fasse écho à de nombreux économistes et écologistes elle semble, dans l’état actuel des choses, peu réalisable voire utopique dans un monde globalisé. De plus, la mise en avant des enjeux écologiques sur la scène politique fait émerger dans le débat public le nécessaire retour à la planification afin de respecter les enjeux écologiques menaçant de ce fait la démocratie. 

 

Décroissance et mondialisation, il faut choisir. 

Du point de vue de la mondialisation commerciale, la réduction de notre consommation induit par la décroissance pourrait entrainer une chute de rentabilité de l’ensemble de nos chaines de valeurs. En effet, comme le montrait Böhm-Bawerk, les chaines de valeurs sont telles qu’elles nécessitent une forte intensité capitalistique ainsi qu’une forte consommation afin de les rendre rentables. En bref, la décroissance induirait une baisse des rendements d’échelles qui ferait peser un cout énorme sur les chaines de valeurs mondiales et réduirait leur utilisation peu profitable. En outre, la nécessité même de la mise en place des circuits courts afin pour répondre aux enjeux écologiques détruirait les chaines de valeurs mondiales.  

Du point de vue de la mondialisation financière, la décroissance contraint le pays, la région qui se lance dans ce projet à une fuite des capitaux étrangers. En effet, la réorientation autour de la coopération et du partage au dépit de la compétition et de l’accumulation ne permettrait plus la mise en place d’un environnement propice aux découvertes et aux innovations (Triangle d’Harberger). Cette baisse de rentabilité des investissements provoquerait donc une fuite des capitaux au profit des pays toujours installés dans un système capitaliste.  

 

La démocratie en danger ?  

La mise en place d’une économie de la décroissance nécessite une planification à l’échelle d’un pays voire d’une région et nécessite l’abandon de l’ensemble des autres projets divergents n’allant pas dans le sens de la décroissance ce qui fait planer une menace autour de la démocratie. De plus, elle devra s’accompagner d’une planification accrue qui limitera le comportement et les choix économiques des individus. La nécessité d’une planification est défendue par Christian Chavagneux dans son article intitulé Changer de modèle, oui mais comment ? publié le 24 octobre 2022. Il dit notamment que changer de modèle nécessite de véritables révolutions et non pas des petits changements. Pour cela il sera primordial de remettre en place un nouveau Commissariat au Plan pour tracer la route à suivre. Une route à suivre également pour les marchés financiers et les banques d’investissements qui devront réorienter leurs fonds vers des projets innovants et décarbonés. Le rôle majeur que les marchés financiers et l’Etat doivent jouer dans l’émergence d’une société post-croissance est défendue par Michel Aglietta (très critique envers la société de rente et le néolibéralisme) et Etienne Espagne dans un article intitulé Pourquoi il faut renouer avec la planification publié le 3 avril 2021.  

 

Conclusion 

A travers cet article j’ai souhaité vous montrer que la décroissance n’est pas une politique qui se résume essentiellement à une baisse de la consommation et de la production. Elle inclut une politique à géométrie-variable selon les pays et leur empreinte carbone et prône des valeurs de justice sociale et bien-être. Néanmoins, dans une économie globalisé comme nous la connaissons aujourd’hui la société post-croissance décrit par Timothée Parrique semble plus être une utopie. Elle peut néanmoins être considérée comme un objectif ultime à atteindre pour des politiques environnementales.

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