L’Afrique, un optimisme présomptueux ?

           En Décembre 2019, la rencontre entre E. Macron et A. Ouattara débouche sur l’annonce de l’abandon du franc CFA (instauré en 1945) au profit d’une monnaie unique créée par la CEDEAO. Ainsi, l’ECO est officialisée dans pas moins de 15 pays de l’Afrique de l’Ouest. Cette annonce sonne comme le dépassement d’un symbole post-colonial, et témoigne du dynamisme de la CEDEAO. Ainsi, si René Dumont exprimait en 1962 un pessimisme avancé dans L’Afrique noire est mal partie, la donne semble avoir changé aujourd’hui pour le continent. Cependant, S. Brunel appelle à la prudence, car même si elle évolue rapidement et est perçue par les puissances dominantes comme une terre d’avenir, l’Afrique doit rester humble et concentrée sur sa montée en puissance. Ainsi, objet de convoitises et de transformations, assistera-t-on au développement d’une Afrique durable et profitable à l’ensemble de sa population ?

 

Un état des lieux qui montre des succès indéniables

 

Des progrès économiques certains

De manière générale, l’Afrique est le continent dont les pays ont le plus fort taux de croissance. Rien qu’en 2019, le PIB africain a augmenté de 3,9%. Aujourd’hui, plusieurs pays d’Afrique se démarquent de leurs concurrents par leur poids économique : à elle seule, l’Afrique du Sud représente en effet 62% du PIB de l’Afrique Australe, et possède des FTN puissantes telles que Debeers, Shoprite etc. De même, le Botswana, un pays dont l’économie est certes bien plus modeste, se développe et se stabilise, en sortant notamment des PMA en 1994.

 

Des difficultés anciennes…

Il y a encore peu de temps, les situations africaines étaient en grande majorité instables. J. Hatzfeld l’explique par exemple dans Une saison de machettes, récit retraçant le génocide rwandais de 1994, qui causa la mort de 800 000 Tutsis. De même, la formation d’un Etat en Afrique était jusqu’à aujourd’hui particulièrement difficile : dans beaucoup de pays, il n’y a en effet pas de référence à un patrimoine commun, puisque les cultures sont très diversifiées au sein de chaque pays. Dans Quel Etat pour l’Afrique ? , T. Michalon explique que construire un Etat reviendrait à privilégier une ethnie et à refouler les autres, ce qui favoriserait le risque de fragmentation.

 

… qui ont finalement été dépassées

La période que l’on appelle la décennie du chaos (1991-2001) appartient désormais au passé. Il y a en effet une stabilisation politique, permise notamment par les Printemps arabes de 2011, ou par le départ d’entités politiques telles que R. Mugabe ou O. El Béchir. De plus, des initiatives africaines semblent porter peu à peu leurs fruits sur le continent : des intégrations régionales comme la NEPAD (2001), l’UA ou la CEDEAO favorisent le dynamisme de la région. De même, des projets africains de grande envergure voient le jour, comme le Lapsset Corridor.

 

Une analyse en profondeur qui révèle des atouts cruciaux pour l’avenir

 

Un territoire à fort potentiel, intégré dans la mondialisation

La marginalisation de l’Afrique est une idée largement reçue pour le commun des mortels, et qu’il faut absolument oublier. Il s’agit d’abord d’un point de passage charnière, tant grâce au littoral méditerranéen (Gibraltar, Cap de Bonne Espérance etc) qu’à la Corne de l’Afrique et ses grands ports (Abidjan, Lagos, Dakar). De plus, les ressources naturelles présentes sur place sont très convoitées à l’international. Le « dernier continent fertile » (R. Thurow) représente à lui seul 60% des terres arables et 1/3 des minerais mondiaux. Le danger est alors de tomber dans la Maladie Hollandaise (P. Chalmain), c’est-à-dire une dépendance vis-à-vis de ces matières premières.

 

Une population à la fois jeune et nombreuse

La croissance démographique de l’Afrique a été soutenue jusqu’au XXIeme siècle. En effet, c’est un véritable « Bastion mondial de résistance à la transition démographique », qui d’après des estimations, représentera 25% de la population en 2050, et 40% en 2100. Cumulez à cela le caractère jeune de cette population : en 2050, on estime qu’un enfant sur 3 sera africain. IL s’agit donc d’une véritable opportunité démographique pour l’Afrique : détenir une population jeune et active, propice au dynamisme. Seulement, la condition pour que cette chance soit bien exploitée est la garantie d’un accès à l’éducation et à l’emploi formel. En effet, les emplois formels représentent encore aujourd’hui entre 70% et 90% des emplois urbains en Afrique. Il s’agit là de l’un des défis majeurs à relever pour le continent noir.

 

Il faut donc relativiser cet optimisme, car le plus gros reste à faire en Afrique

 

Des fractures territoriales et sociales fortes

L’Afrique est un continent historiquement fragmenté, et notamment par la domination européenne. En effet, en arrivant sur place, les Européens ont cherché à transformer l’espace à travers 2 procédés : littoralisation et métropolisation. Ainsi, les inégalités de développement se sont creusées entre les régions, et celles-ci sont encore valables aujourd’hui puisque 87% des frontières actuelles sont issues de la colonisation de l’Afrique. Par exemple, Marc Côte prend le cas de l’Algérie, victime de ce phénomène, dans L’Algérie ou l’espace retourné. De plus, les fractures sociales sont fortes à toutes les échelles, puisqu’on estime qu’en 2050, uniquement 60% de la population africaine vivra en ville : au Mozambique, le taux de croissance est fort, 8,3%, mais 60% de la population vit avec moins d’1 dollar par jour.

 

Dès lors, la vie est menacée en Afrique

Le principal problème est d’ordre scientifique : faute d’urbanisation, il n’y a qu’un faible potentiel de recherche dans la zone. Pierre Hugon parle d’une « fracture cognitive, numérique et scientifique » : on ne trouve en effet que 79 scientifiques pour 1 million d’habitants, ce qui est 57 fois moins qu’aux USA. De même, le manque d’urbanisation entraîne une hausse des enjeux sanitaires. Seuls 65% des Africains ont accès à l’eau potable, et des maladies telles que le paludisme (90% des morts sont en Afrique), Ebola (11000 morts) ou le SIDA (2/3 des morts en Afrique) circulent sur le continent.

 

Un intérêt international plus nocif que productif

Pour répondre aux enjeux sanitaires, plusieurs aides internationales sont mises en place : ONUSIDA, la taxe UNITED etc. Mais ces dernières sont accusées de « Traid not aid », c’est-à-dire un opportunisme plutôt qu’une aide véritable. Ceci met en relief l’intérêt international. En effet, 70% du land grabbing se dirige vers l’Afrique selon la Banque Mondiale, ce qui désorganise la production locale et soumet à la dépendance internationale.  De même, les financements (notamment chinois) sont choisis en fonction de l’intérêt que peut représenter un pays. Par exemple, la Chine offre 4,7 milliards de dollars au Nigéria, contre seulement 787 millions au Niger, ce qui accroît encore davantage les inégalités.

 

Conclusion

Malgré des failles persistantes, la condition africaine est en progrès. Il est difficile de se projeter, mais si l’on veut faire un peu de prospective, citons J-J Boillot, qui estime que le monde de demain sera exclusivement aux mains de la Chine, l’Inde et l’Afrique dans ce qu’il appelle logiquement la « Chindiafrique ».

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