Octobre 1973 : en quelques semaines, le prix du baril est multiplié par quatre. Cet événement est devenu le symbole de la fin des Trente Glorieuses, mais il ne suffit pas à expliquer la crise qui suit. Voici les causes profondes, la mécanique du choc, ses effets et les lectures théoriques à connaître pour les concours.
La crise de 1973 est un grand classique d’ESH. On la présente souvent comme un « choc venu de l’extérieur » qui aurait brisé une croissance saine. C’est une lecture trop simple : le choc pétrolier frappe une économie dont les moteurs d’après-guerre sont déjà grippés, et c’est cette rencontre qui explique l’ampleur de la crise.
Une économie mondiale déjà fragilisée avant le choc
Un système monétaire international instable
La crise de 1973 survient dans un contexte monétaire instable. En effet, le système de Bretton Woods repose sur un étalon de change-or: le dollar est convertible en or, et les autres monnaies sont rattachées au dollar. Robert Triffin, dans Gold and the Dollar Crisis (1960), met en évidence une contradiction interne à ce système, connue sous le nom de paradoxe de Triffin. Pour fournir au monde les liquidités internationales dont le commerce a besoin, les États-Unis doivent s’endetter et laisser circuler toujours plus de dollars hors de leur territoire. Cependant, plus il y a de dollars en circulation, moins le stock d’or américain suffit à garantir leur convertibilité, et plus la confiance dans le dollar s’érode. Le système est donc condamné à terme, soit par manque de liquidités, soit par perte de confiance.
Et c’est ce qui se produit: la convertibilité du dollar en or est suspendue en 1971 et les monnaies flottent à partir de 1973. Le choc pétrolier intervient donc dans un monde sans ancrage monétaire stable.
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Le blocage du compromis fordiste
La croissance des Trente Glorieuses reposait sur le compromis fordiste, à savoir, une production de masse, des gains de productivité partagés entre salaires et profits, et une consommation de masse qui absorbe la production. Ce cercle vertueux se grippe à la fin des années 1960, pour quatre raisons principales.
- Les gains de productivité ralentissent, car le rattrapage des économies européennes sur les États-Unis s’épuise.
- Le modèle de consommation de masse s’essouffle: les ménages sont déjà équipés, et la consommation se déporte vers les services.
- Le travail est contesté. En effet, le travail parcellisé du taylorisme est pénible et dévalorisé, alors que la population a de nouvelles aspirations. Luc Boltanski et Ève Chiapello, dans Le Nouvel Esprit du capitalisme (1999), appellent cela la « critique artiste » : une contestation qui ne porte pas sur la répartition des revenus, mais sur le manque d’autonomie, de créativité et d’authenticité dans le travail. Mai 68 en est l’expression la plus visible.
- L’ouverture internationale casse les cercles vertueux. Pierre-Noël Giraud (2018) soutient que la croissance sociale-démocrate des Trente Glorieuses était « autocentrée »: salaires, demande et production se répondaient à l’intérieur de frontières relativement fermées. En s’ouvrant, les économies voient une partie de la demande profiter aux producteurs étrangers, et le cercle se rompt. Giraud y voit une autre manière de parler de l’épuisement du compromis fordiste.
Le choc pétrolier est donc moins la cause unique de la crise que son révélateur et son accélérateur.
Le choc pétrolier : un choc d’offre d’origine politique
Le déclenchement : la guerre du Kippour et l’OPEP
L’OPEP est créée à Bagdad en 1960 par l’Arabie saoudite, l’Irak, l’Iran, le Koweït et le Venezuela. Elle vise à coordonner production et prix, et à réduire la dépendance des pays producteurs envers les grandes compagnies occidentales qui dominaient jusque-là le marché.
Le 6 octobre 1973, l’Égypte et la Syrie attaquent Israël: c’est la guerre du Kippour. En réponse au soutien américain à Israël, les pays arabes de l’OPEP se réunissent les 16 et 17 octobre et décident une hausse de 70 % du prix du pétrole et une réduction progressive de la production de 5 % par mois. Le 20 octobre, l’Arabie saoudite proclame un embargo sur les États-Unis, levé cinq mois plus tard. Le pétrole devient ainsi une arme politique pour faire pression sur les États-Unis et sur leur soutien à Israël.
Une envolée des prix sans précédent
Le prix du baril passe d’environ 2,60 dollars en octobre 1973 à 11,65 dollars en janvier 1974, soit un quadruplement en quelques mois. L’impact est considérable : en 1973, le pétrole représente 46 % du mix énergétique mondial. Pour les pays industrialisés, c’est un bien intermédiaire indispensable à la production, ce qui en fait un choc d’offre négatif: il augmente les coûts de production de toutes les entreprises à la fois.
Le premier choc ne sera pas le seul. En septembre 1978, la révolution iranienne fait passer le baril de 13 dollars à 35 dollars en mai 1979. La guerre Iran-Irak, en septembre 1980, maintient les prix élevés.
La stagflation : quand les politiques économiques échouent
Inflation et chômage montent ensemble
Le choc produit une stagflation: une hausse simultanée des prix et du chômage, ce que la courbe de Phillips ne prévoyait pas. En France, la croissance passe de 4,3 % en 1974 à −1 % en 1975, et l’inflation dépasse régulièrement 10 % par an. Le choc représente une ponction d’environ 3 % du PIB. Dans les pays de l’OCDE, le chômage passe de 3,9 % en 1974 à 5,4 % en 1979. En France, la croissance moyenne tombe de 5 % par an entre 1950 et 1973 à 2,1 % entre 1973 et 2000. De son côté, le chômage augmente de 1,8 % en moyenne sur 1950-1973 et ne redescend plus sous 7 % après 1983.
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Première réponse : la relance keynésienne
Dans un premier temps, les gouvernements cherchent à lutter contre la récession et le chômage. Ils mènent des politiques budgétaires et monétaires expansives, comme la relance Chirac de 1975 en France. Ces politiques échouent à régler la stagflation, pour deux raisons.
- Face à un choc d’offre, la politique de demande est mal adaptée. En effet, stimuler la demande ne fait pas baisser les coûts de production, et alimente surtout l’inflation.
- La contrainte extérieure joue à plein. En France, la relance creuse le déficit commercial et rend la parité de la monnaie difficile à tenir. Un cercle vicieux de monnaie faible s’installe, qui conduit au tournant de la rigueur de 1983 sous le gouvernement Mauroy.
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Seconde réponse : la priorité à la lutte contre l’inflation
Les politiques sont alors réorientées vers l’inflation. Aux États-Unis, c’est le tournant Volcker : à partir de 1979, la Fed relève fortement ses taux, jusqu’à 19,1 % en juin 1981. En France, à partir de 1983, la désinflation compétitive vise à réduire prioritairement l’inflation pour améliorer la compétitivité des produits nationaux, et, à long terme, l’emploi.
Des effets de long terme
Les chocs pétroliers ont aussi des conséquences durables.
- Ils marquent la fin des Trente Glorieuses, dont ils sont le catalyseur sans en être l’unique facteur.
- Ils profitent aux pays exportateurs (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Koweït), qui utilisent cette manne pour développer leurs économies.
- Ils poussent les pays occidentaux à réduire leur dépendance énergétique. En France, cela se traduit par l’accélération du programme nucléaire civil.
Les grandes lectures de la crise
La crise de 1973 provoque un changement de paradigme dominant en économie: le keynésianisme, discrédité par la stagflation, cède du terrain.
Le retour du classicisme
Thomas Sargent et Neil Wallace (1975) défendent la « proposition d’inefficacité des politiques économiques »: si les agents ont des anticipations rationnelles, ils comprennent la politique monétaire systématique et s’y adaptent immédiatement. Dès lors, une relance monétaire n’agit pas sur la production ou l’emploi, elle ne fait que provoquer de l’inflation. Ce cadre fournit une grille de lecture de l’échec des relances des années 1970. Dans le domaine des cycles, la théorie des cycles réels de Finn Kydland et Edward Prescott (1982) va plus loin: les fluctuations s’expliquent par des chocs de productivité, non par un manque de demande.
La réponse néo-keynésienne
Pour sauver l’analyse keynésienne, les nouveaux keynésiens expliquent le chômage persistant par des imperfections de marché. Carl Shapiro et Joseph Stiglitz (1984) proposent la théorie des salaires d’efficience: comme l’employeur ne peut pas observer parfaitement l’effort de ses salariés, il leur verse un salaire supérieur au salaire d’équilibre pour les dissuader de tirer au flanc. Ce salaire élevé réduit l’embauche et crée un chômage d’équilibre.
La lecture de la théorie de la régulation
Michel Aglietta, dans Régulation et crises du capitalisme (1976), analyse le capitalisme comme un régime d’accumulation stabilisé par des institutions. La crise de 1973 est la crise du mode de régulation monopoliste, car ses formes institutionnelles évoluent profondément. La monnaie voit la fin de Bretton Woods. Le rapport salarial subit les conséquences du chômage: retour de la flexibilité des salaires et perte d’influence des syndicats. L’État est touché aussi: c’est à ce moment que le thème de la dette publique émerge. Pierre Rosanvallon, dans La Crise de l’État-providence (1981), soutient que cette crise n’est pas seulement financière, car les prélèvements ne peuvent plus suivre la hausse des dépenses sociales. C’est aussi une crise d’efficacité: l’État-providence, devenu complexe et opaque, perd une partie de sa légitimité auprès des citoyens.
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Ce qu’il faut retenir
Le choc pétrolier de 1973 est un choc d’offre d’origine politique qui s’abat sur une économie dont les fondements des Trente Glorieuses se fragilisent déjà: un système monétaire instable, un compromis fordiste épuisé et une ouverture internationale croissante. Il provoque une stagflation que les politiques keynésiennes ne parviennent pas à résorber, ce qui conduit à une priorité durable donnée à la lutte contre l’inflation et à un changement de paradigme en économie.












