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Nietzsche : Faire preuve d’humanité, est-ce toujours avoir pitié ?

Sommaire

On tient souvent la pitié pour la preuve la plus sûre de notre humanité : celui qui s’émeut devant la souffrance d’un autre prouverait, par ce simple geste, qu’il n’est pas un monstre insensible. Nietzsche renverse cette idée reçue : et si la pitié n’était pas toujours ce qu’elle prétend être ?

Cette analyse montre comment Nietzsche soulève une problématique : l’humanité ne se prouve peut-être pas par la compassion elle-même, mais par ce qu’elle cache et par ce qu’on en fait.

 

I – L’humanité réduite à la compassion

Dans nos sociétés, on associe presque systématiquement l’humanité à la capacité de compatir. Un passant qui s’arrête pour aider quelqu’un tombé dans la rue, une personne émue aux larmes devant le récit d’un malheur. Celui qui a pitié est perçu comme bon et généreux, tandis que celui qui reste indifférent semble manquer d’humanité. Selon Nietzsche, raisonner ainsi, c’est faire comme si l‘humanité d’une relation ne dépendait que de la personne qui ressent la pitié, et jamais de celle qui la provoque.

Nietzsche remarque, dans le Crépuscule des idoles, que cette propension à la pitié a une histoire : ce n’est pas un réflexe universel de tout temps, mais le résultat d’un long dressage moral, notamment hérité du christianisme, qui a fait de la compassion la vertu suprême entre toutes. Nietzsche s’en prend d’ailleurs directement à un philosophe qui l’a précédé, Schopenhauer, pour qui la pitié était le fondement même de toute morale : compatir à la souffrance d’autrui suffirait, selon lui, à faire de nous des êtres moraux. Nietzsche refuse d’assimiler la pitié à une vertu : ressentir la souffrance de l’autre ne veut pas dire savoir ce qui est réellement bon pour lui, ni ce qui est bon pour soi-même.

 

II – Quand la faiblesse gouverne l’humanité

Dans Humain, trop humain, Nietzsche pose une question a priori surprenante : que se passe-t-il du côté de celui qui suscite la pitié ? Pour lui, la faiblesse n’est pas seulement subie passivement : en faisant souffrir l’autre par le simple spectacle de sa propre douleur, elle exerce, elle aussi, une forme de pouvoir. Par exemple, quelqu’un qui insiste sur son malheur jusqu’à rendre impossible tout désaccord avec lui, et jusqu’à ce que son entourage cède par simple lassitude ou par peur de paraître cruel. La faiblesse, dans ce cas, ne subit plus la relation, elle la commande. Nietzsche en tire une conclusion déroutante de sa conception de l’humanité : la violence n’est pas seulement le fait du fort sur le faible, elle peut aussi être le fait du faible sur le fort.

Nietzsche pousse cette idée plus loin dans la Généalogie de la morale, avec l’exemple des prêtres. N’ayant aucune force physique, ils ne peuvent pas dominer les autres par les armes, comme le font les guerriers. Alors ils trouvent un autre moyen : ils décident que la force elle-même est une faute, que la réussite et la fierté sont des péchés. Ainsi, ce sont les forts qui se retrouvent à devoir culpabiliser d’être ce qu’ils sont. Nietzsche appelle ces prêtres des « êtres de ressentiment » : trop faibles pour se venger directement, ils se vengent autrement, en rendant l’autre coupable plutôt qu’en l’affrontant. Leur humanité ne tient donc pas à une vraie bonté, mais à une haine déguisée en vertu.

 

III – L’humanité n’a pas besoin de la pitié pour s’affirmer

Face à cette humanité du ressentiment, Nietzsche oppose deux morales : la morale d’esclave la morale noble. La morale d’esclave a besoin d’un ennemi pour exister : son humanité se définit par ce qu’elle refuse, par ce qu’elle juge mauvais chez l’autre. C’est une humanité qui se construit contre quelqu’un, et qui a donc toujours besoin d’un adversaire pour se sentir légitime. La morale noble, elle, fonctionne à l’inverse : son humanité vient de ce qu’elle est, et non de ce qu’elle rejette. Elle n’a besoin de personne à blâmer pour exister pleinement.

Nietzsche illustre cette morale noble avec une phrase que l’historien Thucydide attribue au dirigeant grec Périclès : « Notre audace s’est frayé un passage par terre et par mer, s’élevant partout d’impérissables monuments, en bien et en mal ». Ici, Périclès assume à la fois le bien et le mal qu’il a pu causer, sans chercher à s’en excuser ni à s’en faire pardonner. C’est l’exact contraire de la morale d’esclave, qui pousse au contraire à demander pardon, à se sentir coupable de sa propre force. Pour Nietzsche, l’humanité de Périclès est donc plus exigeante que celle de la pitié : elle accepte pleinement ses actes, au lieu de les fuir par la culpabilité.

Un dernier trait complète ce portrait : le respect de l’ennemi. Prendre au sérieux un adversaire plutôt que le mépriser, c’est déjà une forme d’humanité, car cela revient à reconnaître sa valeur. C’est même, dit Nietzsche, un premier pas vers l’amour à l’exact opposé de la haine que dissimule souvent la pitié des faibles envers les forts.

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Alexis Guillotin