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La guerre dans le Golfe signe-t-elle la fin du rêve de puissance saoudien ?

Sommaire

Dans la nuit du 21 au 22 octobre 2026, une attaque frappe l’aéroport international King Fahd de Dammam, dans l’est de l’Arabie saoudite. Elle fait deux morts et huit blessés. Onze jours plus tôt, un missile houthi avait déjà touché l’aéroport de Riyad, faisant treize morts et plus de trois cents blessés. Le 22 octobre, le Brent clôture à 113 dollars, son plus haut niveau depuis le printemps. Un baril aussi cher devrait être une aubaine pour le premier exportateur mondial de pétrole. Pourtant, le FMI prévoit le 13 octobre une contraction de 3,3 % du PIB saoudien en 2026. Le paradoxe est saisissant : Riyad a gagné le prix du baril, mais il a perdu les volumes, et sa capitale est bombardée. Dès le mois de mars, RTS parlait d’un « coup d’arrêt brutal aux rêves de grandeur » du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS).

Ce rêve de puissance, c’est celui d’un royaume qui voulait passer du statut de rentier protégé par Washington à celui de puissance moyenne autonome, diversifiée et attractive. Pour Raymond Aron, la puissance est la « capacité d’imposer sa volonté aux autres ». Elle suppose d’abord de pouvoir protéger son territoire. Or la guerre ouverte le 28 février 2026 par les frappes américano-israéliennes sur l’Iran a fermé le détroit d’Ormuz et ramené les missiles sur le sol saoudien. La guerre révèle-t-elle que la puissance saoudienne n’était qu’un mirage fondé sur la rente et l’image ? Ou n’est-elle qu’une épreuve qui oblige Riyad à redéfinir une puissance plus réaliste ?

Si le rêve de puissance saoudien reposait sur des bases réelles (I), la guerre en révèle brutalement les fragilités (II). Elle signe moins la fin de la puissance saoudienne que la fin d’un mirage, et oblige le royaume à revenir aux fondamentaux de la puissance (III).

 

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Un rêve de puissance réel, bâti sur la rente, l’image et l’autonomie

La puissance saoudienne repose d’abord sur le pétrole. Le 14 février 1945, à bord du croiseur USS Quincy, Franklin D. Roosevelt et le roi Ibn Saoud scellent un pacte implicite : le pétrole saoudien contre la protection américaine. Le royaume devient alors un acteur systémique de l’économie mondiale. Il le démontre en 1973 avec l’embargo pétrolier, puis en jouant le rôle de “swing producer” au sein de l’OPEP, capable de faire varier l’offre pour peser sur les prix. En octobre 2022, l’OPEP+ réduit sa production malgré l’opposition de Joe Biden : Riyad affirme ses intérêts face à son protecteur. Cette rente finance à la fois la paix sociale et la projection extérieure, selon la logique de l’« État rentier » décrite par Hazem Beblawi et Giacomo Luciani (1987). Le Fonds public d’investissement (PIF), qui gère plus de 900 milliards de dollars d’actifs, en est l’instrument le plus visible.

Mais MBS veut aller plus loin. Avec Vision 2030, lancée en avril 2016, il cherche à sortir son pays du piège de la rente et à en faire une puissance attractive. Selon le CSIS, la part des activités non pétrolières dans le PIB passe d’environ 47 % en 2016 à 56 % en 2025 et le chômage des Saoudiens tombe de 12,3 % à environ 7 %. Le royaume construit aussi une vitrine. Il obtient l’Exposition universelle de 2030 et la Coupe du monde de football de 2034. Il lance surtout NEOM, un ensemble de mégaprojets étendu sur 175 km le long de la mer Rouge : The Line, une ville linéaire sans voitures, Trojena, une station de ski en plein désert, et Oxagon, une zone industrielle flottante. L’objectif affiché est d’attirer 150 millions de visiteurs par an d’ici 2030. Pour séduire les investisseurs, MBS recrute des ambassadeurs prestigieux, comme Karim Benzema. C’est une stratégie de soft power au sens de Joseph Nye (Bound to Lead), que ses critiques qualifient de sportwashing.

Cette ambition exige enfin un environnement régional apaisé. Riyad cherche donc à ne plus dépendre d’un seul protecteur et à pacifier son voisinage. Le 10 mars 2023, il renoue avec l’Iran sous médiation chinoise par l’accord de Pékin. En septembre 2025, le royaume signe un pacte de défense mutuelle avec le Pakistan. Il envisage aussi une normalisation avec Israël, en échange d’une garantie de sécurité américaine et d’un programme nucléaire civil. Riyad pratique ainsi un multi-alignement : il dialogue avec les États-Unis, la Chine et la Russie, sans rejoindre les BRICS. Comme le résume le politologue Karim Sader, « ce que redoutait MBS par-dessus tout, c’est le chaos ». En janvier 2026, il faisait encore pression sur Donald Trump pour éviter une attaque contre l’Iran.

Toute cette stratégie reposait donc sur un postulat : la stabilité de la région. La guerre de 2026 fait voler ce postulat en éclats.

 

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Une puissance sans sanctuaire : les fragilités révélées par la guerre

La première limite est exogène : le territoire saoudien est devenu une cible. Dès mars 2026, l’Iran frappe la raffinerie de Ras Tanura, la base aérienne Prince Sultan et l’ambassade américaine à Riyad. À partir de juillet, les Houthis rompent la trêve. Le 20 juillet, ils interdisent à tout navire marchand d’accoster dans les ports saoudiens, puis frappent deux pétroliers liés à Riyad en mer Rouge. Après Ormuz à l’est, c’est le détroit de Bab el-Mandeb qui se ferme au sud. Comme l’écrit Le Point, « pour la première fois de son histoire moderne, la principale puissance du monde arabe se retrouve assiégée par la mer ». Seul reste le canal de Suez pour exporter le pétrole saoudien, au prix d’un détour d’environ 15 000 kilomètres pour rejoindre l’Asie. En octobre, enfin, Riyad est frappée quatre fois en cinq jours, avant Dammam. L’attaque d’Abqaiq, en septembre 2019, avait déjà montré la vulnérabilité des installations pétrolières, mais elle était restée ponctuelle. L’ironie est cruelle : onze ans après l’opération « Tempête décisive », les Houthis que Riyad voulait écraser bombardent sa capitale. La guerre par procuration, au cœur de ce que Gregory Gause appelait la « nouvelle guerre froide moyen-orientale », se retourne contre le royaume.

La deuxième limite est endogène : c’est le piège de la rente. Le pétrole n’est une arme que s’il peut sortir. Or, selon l’AIE citée par la presse spécialisée, la production saoudienne passe d’environ 10,5 millions de barils par jour avant la guerre à moins de 6 millions en août. Les prévisions du FMI pour 2026 s’effondrent : +3,1 % en avril, +1,7 % en juillet, puis -3,3 % en octobre concernant le PIB saoudien. Le ministère saoudien des Finances admet lui-même une contraction de 3,6 %, avec une activité pétrolière en recul de 21,8 %. La fragilité est pourtant antérieure à la guerre : selon la RTS, « à 70 dollars le baril, le prix du pétrole ne suffisait plus à financer les ambitions pharaoniques du prince », et les Jeux asiatiques d’hiver de Trojena étaient reportés dès janvier 2026. Même le baril cher n’est pas une solution. Pour Karim Sader, il « met à mal son projet de transition » : « à long terme, c’est un non-gain ». La rente qui remonte entretient la dépendance que Vision 2030 voulait briser. Selon plusieurs estimations de banques et de cabinets, le prix d’équilibre budgétaire du royaume, engagements du PIF compris, avoisinerait d’ailleurs 108 à 113 dollars. À 113 dollars, le modèle ne fait que tenir.

La guerre fait aussi reculer le soft power saoudien, car on n’attire ni touristes ni investisseurs sous les missiles. The Line est à l’arrêt depuis mai 2026. Le contrat des barrages de Trojena a été résilié et le chantier du Mukaab suspendu. Le 14 octobre, le PIF s’apprête même à abandonner cinq des stades prévus pour la Coupe du monde 2034, dont celui de NEOM. Les investissements directs étrangers plafonnaient déjà à 31,7 milliards de dollars en 2024, loin de l’objectif de 100 milliards par an. La guerre met enfin à nu la dépendance sécuritaire du royaume. Malgré 142 milliards de dollars d’armes américaines annoncés en 2025, Riyad ne dispose d’aucune garantie contraignante, et Washington évacue ses diplomates non essentiels le 22 octobre. Pour l’Atlantic Council, l’Arabie saoudite n’a « jamais eu autant de partenaires », sans être « plus en sécurité ». Le Golfe lui-même se fissure : le 28 avril 2026, les Émirats arabes unis annoncent leur sortie de l’OPEP, un camouflet pour le leadership pétrolier saoudien. Les deux pays s’opposent aussi au Yémen et au Soudan, dans ce que Le Monde appelle une « guerre froide golfienne ». Or une puissance régionale qui ne tient plus son propre camp perd une partie de son rang.

Le bilan est sévère. Faut-il pour autant parler de la fin de la puissance saoudienne ? La comparaison avec ses voisins invite à nuancer.

 

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Moins la fin de la puissance que la fin d’un mirage

L’Arabie saoudite résiste d’abord mieux que ses voisins, grâce à sa géographie. Le pipeline Est-Ouest, long de 1 200 km, relie les champs pétroliers du Golfe au port de Yanbu, sur la mer Rouge, et permet de contourner Ormuz. Malgré les attaques, il transporte de nouveau 5,8 millions de barils par jour le 6 octobre, pour une capacité de 7 millions. Le FMI classe ainsi le royaume parmi les exportateurs les moins touchés de la région. Le Qatar, par comparaison, a perdu 17 % de sa capacité de production de gaz naturel liquéfié pour plusieurs années, et la production pétrolière du sud de l’Irak a chuté de plus de 70 %. Pour Alexandre Kazerouni, chercheur à l’ENS, Riyad s’en sortira mieux que le Qatar et surtout que les Émirats : la crise du « modèle de Dubaï » peut même servir sa politique visant à attirer chez lui les sièges régionaux des multinationales. Ses finances restent solides, avec une dette publique d’environ 32 % du PIB, et le ministère des Finances prévoit un rebond de 12,8 % en 2027 si Ormuz rouvre. Le chercheur Kristian Coates Ulrichsen parle de « résilience sans résolution » : le royaume tient, mais aucune issue n’est en vue.

La guerre accélère ensuite un recalibrage de Vision 2030 qui avait commencé avant elle. Le 15 avril 2026, le PIF présente sa nouvelle stratégie : 80 % de son portefeuille est désormais orienté vers l’économie nationale, en priorité vers l‘intelligence artificielle, les mines, l’industrie, la logistique et les énergies renouvelables. Le tourisme religieux à La Mecque et à Médine peut remplacer les touristes occidentaux, et l’Exposition universelle de 2030 reste au programme. L’abandon des mégaprojets n’est d’ailleurs pas forcément un échec. Pour Alexandre Kazerouni, « seule une fraction des projets annoncés voit le jour » dans le Golfe, et The Line reste « un objet très consistant politiquement, à l’état virtuel ». Le mégaprojet a donc en partie rempli sa fonction de soft power sans jamais être construit. Ce réalisme reste cependant imposé par la contrainte, et non choisi, et il dépend toujours de la dépense publique.

Enfin, le royaume apprend à se protéger. Le rêve de puissance change de nature : il ne s’agit plus d’abord de rayonner, mais d’assurer sa survie stratégique. Le 7 août 2026, Riyad élargit son pacte de défense avec le Pakistan à la Turquie, par l’« accord de La Mecque », et plusieurs milliers de soldats pakistanais sont déployés dans le royaume. Washington autorise la vente de F-35 le 17 septembre. La France, l’Italie et le Royaume-Uni apportent des moyens navals et aériens en mer Rouge. On retrouve ici la logique de l’équilibre des menaces de Stephen Walt : face à un danger, un État cherche des alliés pour le contrebalancer. Mais accumuler des partenaires ne suffit pas à les intégrer, et aucun allié n’a accepté de mener une offensive au Yémen. Riyad garde néanmoins une carte majeure : la normalisation avec Israël. Elle pourrait lui obtenir enfin une garantie américaine, d’autant que Donald Trump conditionne l’accord sur le nucléaire civil, signé en juillet, à l’adhésion du royaume aux accords d’Abraham. Elle se paierait toutefois d’une part de son autonomie et de sa légitimité dans le monde arabe.

 

Que retenir de cette analyse ?

Le rêve de puissance saoudien était bien réel. Fondé sur la rente pétrolière, porté par Vision 2030 et servi par une diplomatie de multi-alignement, il avait fait du royaume une puissance moyenne ambitieuse, capable de dire non à Washington et de renouer avec Téhéran.

Néanmoins, la guerre de 2026 en a révélé les fragilités. Les missiles ont percé le sanctuaire saoudien, de Riyad à Dammam. Le double blocus d’Ormuz et de Bab el-Mandeb a paralysé la rente : le baril est cher, mais les volumes ne passent plus, et l’économie se contracte. La puissance-spectacle recule, de The Line aux stades du Mondial, et la dépendance sécuritaire envers les États-Unis apparaît intacte. Le paradoxe est cruel : MBS avait plaidé auprès de Washington pour éviter cette guerre, et c’est son royaume qui la subit.

Ainsi, la guerre ne signe pas la fin de la puissance saoudienne, mais la fin d’un certain rêve : celui d’une puissance d’image et de mégaprojets, bâtie comme si la sécurité était acquise. Mieux armée que ses voisins pour encaisser le choc, l’Arabie saoudite est contrainte de revenir aux fondamentaux de la puissance : protéger son territoire, ses routes et ses recettes. Riyad voulait être admiré ; il doit d’abord être en sécurité.

Reste alors une question : la normalisation avec Israël, en échange d’une garantie américaine, sera-t-elle le prix de la survie stratégique saoudienne ? Plus largement, les monarchies du Golfe peuvent-elles prospérer sans un ordre régional de sécurité, et qui pourra le garantir, entre Washington, Pékin et un Iran affaibli mais toujours menaçant ?

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Image de Erwan Chetaille
Erwan Chetaille
Actuellement à SKEMA après deux années de CPGE ECG à l'institution Notre Dame des Minimes à Lyon, j'ai à coeur d'aider les élèves de prépa à atteindre leurs objectifs !