Douze ans après son arrivée sur le trône, Felipe VI tente de renforcer l’image de la monarchie espagnole. Son règne repose sur une idée simple : prendre ses distances avec son père, Juan Carlos, et construire une monarchie plus transparente.
Felipe VI est-il parvenu à consolider une monarchie fragilisée par les scandales de son père ? Et cette stratégie de réconciliation suffit-elle encore à unifier une Espagne toujours profondément divisée ?
Juan Carlos : de héros de la démocratie à roi controversé
Un roi choisi par Franco
Juan Carlos est désigné comme successeur par Francisco Franco en 1969. Il devient roi le 22 novembre 1975, deux jours après la mort du dictateur. Son rôle va pourtant rapidement dépasser l’héritage franquiste. Il soutient la transition vers la démocratie, qui aboutit à la Constitution de 1978, approuvée par référendum avec 87,8 % des voix.
Le tournant du 23-F
La légitimité de Juan Carlos se renforce surtout en 1981. Le 23 février, le lieutenant-colonel Antonio Tejero prend d’assaut le Congrès des députés et retient les parlementaires en otage. Juan Carlos intervient à la télévision en uniforme de capitaine général. Il demande aux militaires de respecter la Constitution et de renoncer au coup d’État. Le putsch échoue quelques heures plus tard. Cet épisode transforme durablement son image : Juan Carlos passe de successeur de Franco à défenseur de la démocratie espagnole.
Les scandales et l’exil
L’image du roi commence à se dégrader à partir de 2012. Une photo de Juan Carlos lors d’une chasse à l’éléphant au Botswana provoque un scandale, alors que l’Espagne traverse une grave crise économique et que le chômage des jeunes est très élevé. D’autres révélations suivent, notamment sur des soupçons de fraude fiscale et des opérations financières controversées. En 2020, les enquêtes autour d’une somme de 100 millions de dollars liée à l’Arabie saoudite aggravent encore la situation. Juan Carlos quitte finalement l’Espagne en août 2020 et s’installe aux Émirats arabes unis, afin notamment de protéger l’image de la monarchie et celle de son fils.
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Felipe VI : reconstruire la monarchie
Une rupture avec son père
Felipe VI devient roi le 19 juin 2014. Dès son arrivée, il insiste sur l’intégrité et la transparence. Il veut donner une nouvelle image de la Couronne. La Maison du roi réduit notamment le nombre de ses membres et adopte des règles de conduite plus strictes. En 2015, Felipe VI retire à sa sœur Cristina son titre de duchesse de Palma de Majorque, alors qu’elle est impliquée dans l’affaire Nóos.
La transparence financière
En 2018, Felipe VI rend public son patrimoine personnel, évalué à environ 2,57 millions d’euros. En 2020, alors que les révélations sur Juan Carlos se multiplient, il renonce également à l’héritage financier que pourrait lui transmettre son père. Il retire aussi à Juan Carlos son allocation annuelle. L’objectif est clair : éviter que les affaires de l’ancien roi ne continuent à fragiliser la monarchie.
Le roi face à la crise catalane
Felipe VI veut également apparaître comme un défenseur de la Constitution. Le moment le plus important intervient après le référendum d’indépendance organisé en Catalogne le 1er octobre 2017, considéré comme illégal par les autorités espagnoles. Le 3 octobre, le roi prononce une allocution télévisée très ferme. Il condamne les dirigeants indépendantistes et défend l’action des institutions espagnoles. Une partie de la population soutient son intervention, mais son discours provoque aussi une forte opposition en Catalogne. Ses détracteurs lui reprochent de ne pas avoir joué un rôle de médiateur.
L’Espagne affirme ses positions à l’international
La question palestinienne
La politique étrangère espagnole s’est fortement affirmée ces dernières années. Ces positions relèvent principalement du gouvernement de Pedro Sánchez, le rôle du roi étant surtout représentatif et institutionnel. En mai 2024, l’Espagne reconnaît officiellement l’État de Palestine avec l’Irlande et la Norvège. Madrid adopte ensuite une position très critique envers la politique israélienne à Gaza. En septembre 2025, le gouvernement espagnol renforce juridiquement l’embargo sur les armes à destination d’Israël. Cet embargo était déjà appliqué de facto depuis octobre 2023.
Des tensions avec Washington
Cette politique contribue à créer des tensions avec les États-Unis. En août 2025, l’Espagne abandonne notamment son projet d’achat de F-35 américains, qui représentait environ 6,25 milliards d’euros. Il s’agissait toutefois d’un projet d’acquisition et non d’un contrat déjà signé puis annulé. Les relations sont également tendues sur les dépenses militaires. Donald Trump souhaite que les pays de l’OTAN consacrent 5 % de leur PIB à la défense, mais l’Espagne refuse cet objectif. Madrid obtient finalement un accord lui permettant de rester à 2,1 % du PIB tout en respectant ses engagements militaires envers l’OTAN.
La crise iranienne
En février 2026, les États-Unis et Israël lancent des frappes contre l’Iran. Pedro Sánchez condamne cette action militaire et demande une désescalade. Cette position confirme l’orientation diplomatique du gouvernement espagnol : défendre davantage le multilatéralisme et le droit international, même lorsque cela crée des tensions avec Washington.
Une monarchie toujours contestée
Des sondages difficiles à interpréter
Il est difficile de mesurer précisément le soutien des Espagnols à la monarchie. Le Centre de recherches sociologiques (CIS), organisme public, a cessé de poser régulièrement des questions sur la monarchie après 2015. Les sondages privés donnent depuis des résultats très différents. Une enquête de 2022 citée par Reuters donnait 51,6 % de personnes favorables à une République contre 34,6 % favorables à la monarchie. Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence, car les résultats varient selon les instituts, les dates et la formulation des questions.
Une institution toujours divisée
La monarchie ne bénéficie donc pas d’un soutien populaire incontestable. Elle conserve cependant une place centrale dans les institutions espagnoles. La Constitution de 1978 définit le roi comme chef de l’État et symbole de l’unité et de la permanence de l’Espagne. Le débat ne porte donc pas seulement sur la popularité de Felipe VI, mais aussi sur l’avenir de l’institution elle-même.
Leonor, le nouvel espoir de la Couronne
Une héritière préparée à régner
La princesse Leonor pourrait jouer un rôle essentiel dans l’avenir de la monarchie. Elle devient majeure en octobre 2023 et prête serment de respecter la Constitution devant les Cortes le 31 octobre. Elle suit également une formation militaire complète. Elle passe par l’Académie générale militaire de Saragosse, puis poursuit sa formation dans la marine et l’armée de l’air. Cette préparation est liée à son futur rôle de cheffe des armées.
La « Leonormania »
Depuis ses 18 ans, Leonor bénéficie d’une forte attention médiatique. En 2023, la presse espagnole parle même de « Leonormania ». Plusieurs enquêtes la classent parmi les membres les plus populaires de la famille royale. Elle bénéficie surtout d’une image différente de celle de ses parents et de son grand-père. Elle n’est pas directement associée aux scandales de Juan Carlos et représente une génération nouvelle pour la monarchie.
Réformer ou abolir la monarchie ?
Une réforme constitutionnelle très difficile
Le départ de Juan Carlos a relancé le débat sur l’avenir de la monarchie. Son abolition serait cependant extrêmement complexe. La monarchie est inscrite dans le Titre II de la Constitution de 1978. Pour modifier ce titre, l’article 168 impose une procédure très lourde : majorité des deux tiers dans les deux chambres, dissolution du Parlement, nouvelles élections, nouvelle approbation à la majorité des deux tiers, puis référendum national. Cette procédure rend une réforme fondamentale de la monarchie très difficile à mettre en œuvre.
La question de l’inviolabilité du roi
Un autre débat concerne l’article 56.3 de la Constitution. Il prévoit que la personne du roi est inviolable et qu’il n’est pas juridiquement responsable de ses actes dans les conditions prévues par la Constitution. Cette règle est particulièrement controversée depuis les affaires visant Juan Carlos. Certains responsables politiques et juristes souhaitent donc limiter cette protection. L’objectif serait de distinguer les actes officiels du roi de ses actes strictement personnels. Le débat ne porte donc pas forcément sur l’abolition de la monarchie, mais aussi sur la manière de rendre l’institution compatible avec les exigences actuelles de transparence et de responsabilité.
Conclusion : une monarchie stabilisée, mais toujours fragile
Felipe VI a réussi à prendre ses distances avec l’héritage de Juan Carlos. Il a renforcé la transparence de la Maison royale, rendu public son patrimoine et renoncé à certains avantages liés à son père. Il s’est également présenté comme un défenseur de la Constitution. Cette stratégie a permis de stabiliser la monarchie après plusieurs années de scandales.
Mais elle n’a pas réglé toutes les difficultés. Le soutien populaire à la monarchie reste difficile à mesurer, le courant républicain demeure important et la question catalane continue de diviser le pays. Le débat sur l’inviolabilité du roi reste également ouvert.
Dans ce contexte, Leonor représente un nouvel atout pour la Couronne. Sa popularité et sa formation pourraient contribuer à moderniser l’image de l’institution. La monarchie espagnole n’a donc pas définitivement gagné la bataille de l’opinion. Elle a surtout réussi à gagner du temps. La question est désormais de savoir si Felipe VI pourra transmettre à Leonor une institution durablement acceptée, ou si les divisions de la société espagnole finiront par remettre en cause la place de la Couronne.
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