Pourquoi une économie peut-elle croître sans faire immédiatement baisser le chômage ? La loi d’Okun apporte une réponse simple : à court terme, croissance et chômage évoluent généralement en sens inverse, mais leur relation n’est ni automatique ni identique dans tous les pays. Voici l’énoncé, les deux formulations et les limites à maîtriser pour les concours.
La loi d’Okun fait partie de ces références très utiles en dissertation : elle permet de relier directement une variation de l’activité économique à une évolution du marché du travail. Lorsqu’une économie ralentit, les entreprises produisent moins, réduisent leurs embauches et peuvent supprimer des postes. À l’inverse, une croissance suffisamment forte accroît leurs besoins de main-d’œuvre et fait généralement reculer le chômage.
Cette intuition paraît évidente. Pourtant, tout l’intérêt de la loi d’Okun est de la transformer en relation empirique mesurable. Elle ne dit pas seulement que la croissance crée des emplois : elle cherche à estimer de combien le chômage varie lorsque la production s’écarte de son rythme normal.
La loi d’Okun est une régularité empirique entre croissance et chômage
La loi d’Okun porte le nom de l’économiste américain Arthur Okun. Dans un article publié en 1962, Potential GNP: Its Measurement and Significance, il met en évidence aux États-Unis une relation négative entre la production et le chômage : lorsque le produit national augmente plus rapidement, le taux de chômage tend à diminuer.
Il faut immédiatement retenir une nuance essentielle : la loi d’Okun n’est pas une loi universelle comparable à une identité comptable. Il s’agit d’une régularité statistique de court terme, estimée à partir de données observées. Son coefficient dépend donc de la période, du pays, des institutions du marché du travail et de la nature du choc économique.
Dans ses premières estimations, Okun obtenait un ordre de grandeur proche de trois pour un : une diminution d’un point du chômage était associée à environ 3 % de production supplémentaire. D’autres estimations américaines retiennent plutôt une relation de deux pour un. Il ne faut donc pas apprendre un chiffre unique comme s’il était valable partout ; il faut retenir le sens de la relation et savoir interpréter le coefficient estimé.
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L’énoncé de la loi d’Okun dans sa version en différences
La première formulation relie la variation du taux de chômage au taux de croissance du PIB réel. Elle s’écrit de manière simplifiée :
\(Δu = α - βg\)Δu : variation du chômage • g : croissance du PIB réel • α et β : coefficients estimés
Le coefficient β, appelé coefficient d’Okun, mesure la sensibilité du chômage à la croissance. Comme β est positif dans cette écriture, une hausse de g réduit Δu. Plus β est élevé, plus le chômage réagit fortement aux variations de l’activité.
Le terme α rappelle qu’une croissance positive ne suffit pas toujours à faire baisser le chômage. La production doit d’abord progresser assez vite pour absorber les gains de productivité et l’augmentation de la population active. Le seuil de croissance stabilisant le chômage est obtenu lorsque Δu est égal à zéro, soit g = α/β.
Prenons un exemple purement pédagogique. Supposons qu’une estimation donne Δu = 0,4 − 0,35g. Le chômage commence à reculer lorsque la croissance dépasse environ 1,1 %. Avec une croissance de 2 %, la variation prévue du taux de chômage est de 0,4 − 0,7, soit −0,3 point. Cet exemple illustre le calcul, mais ses coefficients ne doivent pas être présentés comme une estimation permanente pour la France.
Cette version est particulièrement pratique pour commenter une conjoncture. Une croissance inférieure à son seuil d’emploi peut s’accompagner d’une hausse du chômage même si le PIB ne recule pas. C’est pourquoi une économie peut techniquement éviter la récession tout en voyant son marché du travail se dégrader.
La version en écarts relie output gap et chômage conjoncturel
La seconde formulation compare l’économie à son niveau potentiel. Elle met en relation l’output gap, c’est-à-dire l’écart entre le PIB effectif et le PIB potentiel, avec l’écart entre le chômage observé et le chômage structurel.
\(u - u* = -β × [(Y - Y*) / Y*]\)u : chômage observé • u* : chômage structurel • Y : PIB effectif • Y* : PIB potentiel
Lorsque le PIB effectif est inférieur au PIB potentiel, l’output gap est négatif. Les capacités de production sont sous-utilisées, la demande de travail diminue et le chômage observé dépasse son niveau structurel. À l’inverse, un output gap positif correspond généralement à une économie en tension : l’emploi progresse et le chômage conjoncturel recule.
Si l’output gap vaut −2 % et que β est estimé à 0,4, la loi d’Okun suggère un chômage supérieur d’environ 0,8 point à son niveau structurel. Là encore, il s’agit d’un ordre de grandeur dépendant de l’estimation retenue.
Cette formulation permet de distinguer deux composantes. Le chômage conjoncturel provient de l’insuffisance temporaire de l’activité ; le chômage structurel résulte davantage des institutions, des qualifications, de l’appariement entre offres et demandes d’emploi ou encore de la mobilité du travail. Une relance de la demande peut agir sur la première composante, mais elle ne supprime pas automatiquement la seconde.
Pourquoi la production varie plus fortement que le chômage
La production et le chômage n’évoluent pas dans un rapport de un pour un. Lorsqu’une entreprise reçoit davantage de commandes, elle ne recrute pas nécessairement immédiatement. Elle peut d’abord augmenter la durée du travail, mobiliser des salariés jusque-là sous-employés ou réaliser des gains de productivité.
Inversement, en début de ralentissement, les entreprises peuvent conserver leurs salariés si elles pensent que le choc sera temporaire. Ce comportement de rétention de main-d’œuvre évite les coûts futurs de recrutement et de formation. La production baisse alors avant que l’emploi ne diminue pleinement.
Enfin, une amélioration de la conjoncture peut attirer vers le marché du travail des personnes auparavant inactives. La population active augmente : les créations d’emplois sont alors en partie absorbées par de nouveaux entrants et le taux de chômage baisse moins que prévu. Les variations de la productivité, des heures travaillées et du taux d’activité expliquent ainsi pourquoi le coefficient d’Okun reste inférieur à un dans la plupart des estimations du chômage.
Le coefficient d’Okun varie selon les pays et les périodes
Les comparaisons internationales confirment la relation générale entre activité et chômage, mais elles montrent aussi de forts écarts de sensibilité. Les études du FMI trouvent par exemple des coefficients plus élevés dans des économies où les contrats temporaires sont nombreux : en phase de recul, les entreprises peuvent ajuster rapidement leurs effectifs ; en reprise, elles réembauchent également plus vite.
À l’inverse, la protection de l’emploi, les dispositifs d’activité partielle ou la préférence des entreprises pour l’ajustement des heures travaillées peuvent amortir la réaction du chômage. L’Allemagne après la crise de 2008, puis de nombreux pays européens pendant la pandémie, ont limité les licenciements grâce au chômage partiel. La production a fortement chuté sans provoquer une hausse proportionnelle du taux de chômage.
La relation peut aussi être asymétrique : le chômage monte parfois rapidement pendant une récession, puis baisse lentement pendant la reprise. Les entreprises attendent de vérifier la solidité de la demande avant de recommencer à embaucher. On parle alors de reprise sans emplois, ou jobless recovery, même si cette expression ne signifie pas nécessairement que la loi d’Okun a disparu.
Enfin, les estimations du PIB potentiel et du chômage structurel sont elles-mêmes incertaines. Ces grandeurs ne sont pas directement observables et peuvent être révisées. La version en écarts doit donc être utilisée comme un outil d’analyse, non comme une mécanique de précision.
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La loi d’Okun éclaire les politiques conjoncturelles sans suffire à les décider
Pour les pouvoirs publics, la loi d’Okun permet d’anticiper les effets d’un ralentissement sur l’emploi. Si la croissance tombe durablement sous son rythme potentiel, le chômage conjoncturel risque d’augmenter. Une politique budgétaire ou monétaire de soutien à la demande peut alors rapprocher la production de son potentiel et limiter les destructions d’emplois.
Mais la relation ne prouve pas que toute croissance améliore durablement le marché du travail. Une hausse de la production fondée sur des gains de productivité très rapides peut créer peu d’emplois. À l’inverse, une croissance riche en emplois peut faire reculer le chômage avec une progression plus modérée du PIB. La composition sectorielle de la croissance compte autant que son rythme.
Surtout, stimuler la demande au-delà du PIB potentiel risque de faire apparaître des tensions inflationnistes. La loi d’Okun doit donc être articulée à la courbe de Phillips : la première relie activité et chômage, tandis que la seconde étudie la relation entre chômage, salaires et inflation. Ensemble, elles permettent de comprendre les arbitrages de la politique conjoncturelle.
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