Les élections sénatoriales du 20 juillet 2025 ont marqué un tournant dans la vie politique japonaise. La coalition gouvernementale du Parti libéral démocrate (PLD) et du Komeito, conduite par le Premier ministre Shigeru Ishiba, a perdu sa majorité absolue à la Chambre haute, reflétant l’enlisement du PLD dans l’ère post-Shinzo Abe. Ce revers électoral souligne la montée de nouvelles forces populistes, notamment le parti Sanseito, qui mise sur un nationalisme affirmé et des positions identitaires fortes. Dans ce contexte, le patriotisme japonais, ou « aikoku », se retrouve au centre des débats sur la mémoire historique, l’identité nationale et le rôle du Japon face à la mondialisation et aux tensions régionales.
Le patriotisme japonais, ou « aikoku », s’est forgé au fil des siècles, oscillant entre fierté nationale, mémoire collective et enjeux géopolitiques. Depuis la Restauration Meiji de 1868, il a servi tantôt à unir le pays, tantôt à le diviser, reflétant les turbulences de son histoire. Aujourd’hui, alors que le Japon navigue entre mondialisation, souvenirs historiques et tensions régionales, « aikoku » se redéfinit sous le regard vigilant d’une population attentive à la montée des populismes et aux profondes transformations de son paysage politique.
Patriotisme ou nationalisme ?
La distinction est essentielle :
- Patriotisme : amour respectueux de sa patrie, centré sur le bien commun et la mémoire nationale.
- Nationalisme : idéologies exclusives, pouvant se traduire par la xénophobie et la méfiance envers les étrangers.
Au Japon, la frontière est parfois floue. Des partis comme Sanseitō, en plein essor en 2025, capitalisent sur les inquiétudes liées à l’immigration et à la préservation de l’identité nationale.
Des origines impériales à l’ère Meiji : un nationalisme de défense
Le nationalisme japonais prend racine au XIXe siècle, stimulé par l’ouverture forcée du pays par les puissances occidentales. L’arrivée du commodore Matthew Perry en 1853 et la signature du traité de Kanagawa en 1854 sont perçues comme des humiliations nationales. Face à cette menace, le slogan « Fukoku kyōhei » (« Enrichir le pays, renforcer l’armée ») devient le leitmotiv de la Restauration Meiji. Ce nationalisme est d’abord défensif, visant à préserver l’indépendance du Japon face à l’impérialisme occidental.
Le slogan « Fukoku kyōhei » est une expression d’origine chinoise, signifiant « Enrichir le pays, renforcer l’armée ». Il devient le principe directeur de la Restauration Meiji, symbolisant la volonté de moderniser le Japon pour le rendre compétitif face aux puissances occidentales. Ce slogan reflète donc une vision pragmatique du nationalisme, axée sur la souveraineté et la modernisation.
Des historiens tels que Ian Buruma soulignent que l’arrivée de Perry a agi comme un catalyseur pour le nationalisme japonais, provoquant une réaction intense face à l’humiliation perçue. Cette réaction a conduit à une série de réformes visant à renforcer le pays sur les plans économique, militaire et technologique (modernisation industrielle avec la création d’usines textiles et métallurgiques, établissement de la Banque du Japon et développement des chemins de fer ; adoption du service militaire obligatoire et modernisation de l’armée et de la marine ; réforme éducative avec la création d’un système scolaire national et importation de technologies occidentales).
C’est ainsi que la Restauration Meiji marque un tournant dans l’histoire du Japon, où le nationalisme devient un moteur de transformation sociale et politique, orienté vers la modernisation et la défense de l’indépendance nationale.
L’Ère Shōwa : militarisme et expansion
Sous l’ère Shōwa (1926–1989), le patriotisme japonais prend une dimension résolument militarisée. L’idéologie du kokutai (« forme unique de l’État ») est promue pour souligner la divinité de l’empereur et la primauté de la loyauté envers l’État (comme le développe John Dower dans Embracing Defeat, 1999). Le militarisme s’affirme avec l’ascension de l’armée dans la vie politique, conduisant à l’expansion en Mandchourie (1931) puis dans le reste de l’Asie orientale, jusqu’à la participation à la Seconde Guerre mondiale. La propagande valorise le sacrifice pour la nation, et l’éducation inculque dès le plus jeune âge le devoir envers l’empereur et la patrie. Cette période illustre comment le patriotisme peut se transformer en instrument de mobilisation totale, mêlant identité nationale et impérialisme.
Après 1945 : pacifisme constitutionnel et révisionnisme
Après la défaite de 1945, le Japon adopte une constitution pacifiste (entrée en vigueur en 1947), notamment l’article 9, renonçant à la guerre comme moyen de règlement des différends internationaux. Le pays se concentre alors sur la reconstruction économique et sur un rôle international pacifique.
Cependant, depuis les années 1980, un courant révisionniste émerge, cherchant à réinterpréter l’histoire et à renforcer le nationalisme. Des groupes comme le Nippon Kaigi, influents au sein du Parti libéral-démocrate (PLD), militent pour la révision de la constitution, la réhabilitation de l’empereur et une éducation patriotique.
Les manuels scolaires suscitent également des débats en présentant parfois une version édulcorée de l’histoire impériale, et les commémorations officielles, comme celles de Yasukuni (lieu shinto situé à Tokyo, fondé en 1869 pour honorer les soldats japonais morts au service de l’empereur et de l’État, honorant environ 2,5 millions de personnes décédées), symbolisent cette volonté de redéfinir le patriotisme.
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Le patriotisme au XXIe siècle
Aujourd’hui, le patriotisme japonais se manifeste dans plusieurs domaines :
– d’abord dans l’éducation avec le fait que les manuels scolaires valorisent davantage l’histoire nationale, en atténuant certains crimes de guerre, pour transmettre un sentiment de fierté et de loyauté envers le pays.
– ensuite dans la politique avec des figures comme Shinzō Abe qui ont promu un nationalisme axé sur la souveraineté, la révision de la constitution et la reconnaissance du rôle de l’empereur.
– puis dans la mémoire, notamment avec le sanctuaire Yasukuni, honorant les âmes des soldats japonais, dont 14 criminels de guerre de classe A
– enfin dans la société, avec des incidents, comme les réactions violentes à l’hymne en coréen d’une école de Kyoto, révèlent des tensions ethniques et un nationalisme identitaire croissant
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Conclusion
Le patriotisme japonais n’est pas seulement un attachement aveugle à la patrie : il est un miroir de la société et de ses contradictions. Il révèle simultanément la fierté d’un peuple qui a modernisé et préservé son pays, les blessures de l’histoire impériale et les tensions liées à la mémoire de la guerre. Il sert de baromètre des fractures sociales (entre conservateurs et progressistes, entre nationalistes et minorités) et met en lumière la manière dont l’identité nationale se reconstruit face aux défis internes et régionaux.
De l’ouverture forcée au XIXᵉ siècle aux guerres du XXᵉ siècle, le patriotisme est devenu un mécanisme de cohésion nationale, un moyen de consolider l’identité collective face aux menaces extérieures et aux fractures internes.
Mais ce patriotisme n’est pas neutre : il est lié à des structures sociales rigides et hiérarchisées, où les rôles de genre, la place des minorités et la liberté d’expression sont encore profondément encadrés. Le Japon porte l’héritage de son impérialisme et des crimes commis pendant la Seconde Guerre mondiale (Massacres de Nankin, les “femmes de réconfort”, etc.).
Les tensions autour des manuels scolaires, des visites à Yasukuni ou des incidents comme l’hymne coréen à Kyoto montrent que ce patriotisme est aussi un outil de contrôle social et de mobilisation symbolique. Cela montre finalement que le patriotisme peut se transformer en nationalisme identitaire excluant les « autres », parfois instrumentalisé politiquement pour mobiliser ou contrôler la société.
D’autant plus que l’obsession pour l’homogénéité culturelle et le « succès national » crée des pressions sur l’individu et alimente des phénomènes de surtravail (karōshi) et d’isolement social (hikikomori).
En somme, le patriotisme japonais cache et révèle : il cache les peurs liées à la diversité et aux changements sociaux, et il révèle la manière dont le Japon négocie son identité, entre mémoire, modernité et désir de puissance.










