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ASML : un monopole au cœur des enjeux géopolitiques

Sommaire

Veldhoven, commune discrète du sud des Pays-Bas, compte environ 48 000 habitants. Une seule entreprise y emploie près de la moitié de la population : cette entreprise, c’est ASML. Elle est aujourd’hui la première capitalisation boursière d’Europe, l’une des plus influentes de l’écosystème IA, et pourtant son exemple figure dans très peu de copies.

Son empire s’est construit autour de sa fabrication unique : des machines qui permettent de graver les disques de silicium, une niche très étroite mais essentielle pour obtenir des semi-conducteurs. Or, les semi-conducteurs sont aujourd’hui omniprésents au point de devenir un enjeu de sécurité nationale. La Chine veut s’en rendre autosuffisante. Les États-Unis, eux, multiplient interdictions et mesures de découplage pour freiner ce rattrapage. Au centre de ces tensions se trouve ASML, seule entreprise au monde à produire les machines de lithographie par ultraviolet extrême (EUV), indispensables à TSMC, Samsung ou Intel.

Cette situation rare pour l’Europe soulève une question : ASML est certes installée sur le continent, mais qui décide réellement de ce qu’elle peut vendre, et à qui ?

 

Un monopole de coopération

ASML ne fabrique pas de puces : elle fabrique les machines qui impriment leurs circuits. Sa place dans la chaîne de valeur se situe entre la production des plaquettes de silicium et l’assemblage des semi-conducteurs. Pour schématiser, Nvidia conçoit les puces d’IA, TSMC les grave et ASML équipe TSMC. Les fondeurs taïwanais produisent environ 90 % des puces les plus avancées, et ASML a décidé de les équiper en produisant des machines uniques entre 200 et 400 millions de dollars l’unité.

 

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Selon Christophe Fouquet, l’ingénieur français à la tête de l’entreprise, ce qui rend ce monopole presque impossible à copier n’est pas un brevet, mais une coopération extrême avec tout un écosystème. Une machine EUV compte plus de 100 000 composants issus d’un réseau de plus de 2 000 entreprises, dont la majorité se situe en Europe. ASML a choisi de ne pas tout internaliser ; elle sous-traite auprès des meilleurs : l’optique vient de l’allemand Zeiss, les lasers de Trumpf, et sa source lumineuse a été conçue par l’américain Cymer, racheté en 2013. Cette stratégie de coopération avec ses clients et ses fournisseurs est ce qui explique sa productivité et sa qualité bien supérieures à celles des concurrents historiques comme Nikon et Canon, encore bloqués à la technologie des ultraviolets profonds (DUV).

Cette force a un revers : ASML n’est pas complètement maître de sa production et ne peut pas augmenter rapidement ses cadences pour répondre à la demande ; sa croissance est donc limitée par son offre.

 

Une croissance portée par l’IA : un pari risqué ?

En 2025, ASML a enregistré un bénéfice net record de 9,6 milliards d’euros et un chiffre d’affaires de 32,7 milliards d’euros. Le dernier rapport trimestriel de l’entreprise, publié le 14 octobre 2026, est très positif. Au 3e trimestre, ASML enregistre un chiffre d’affaires de 11,66 milliards d’euros et un bénéfice net de 4,96 milliards d’euros ; elle a même revu à la hausse ses objectifs pour l’ensemble de 2026, anticipant désormais un chiffre d’affaires de 44 à 45 milliards d’euros.

Néanmoins, les incertitudes économiques qui marquent notre époque impactent aussi ASML. La santé affichée est irréprochable, mais la dépendance à un petit nombre de grands clients (TSMC, Samsung, Intel…) rend ASML tributaire de leurs budgets d’investissement, eux-mêmes en partie dépendants de l’engouement pour l’IA, même si l’on retrouve des puces dans d’autres secteurs.

Le PDG Christophe Fouquet défend naturellement une vision de long terme. Il estime que les effets de l’IA sur l’industrie et la société vont perdurer sur une quinzaine d’années. Dans sa prise de parole le 14 octobre 2026, Fouquet révélait l’intérêt de certains clients pour des commandes portant sur 2029, voire 2030. Ce discours suppose que la demande liée à l’IA ne s’essoufflera pas, mais la nervosité des marchés rend le futur imprévisible. Rappelons qu’à la mi-septembre, l’appel du patron d’Anthropic à ralentir l’IA a suffi à faire reculer les valeurs boursières de Nvidia et de STMicroelectronics.

 

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La dimension géopolitique de ce point d’étranglement

Un point d’étranglement est un nœud par lequel tout un réseau transite. Celui qui a la main sur ce point possède un pouvoir de coercition, ce que les politistes Henry Farrell et Abraham Newman ont théorisé en 2019 sous le nom d’interdépendance instrumentalisée. ASML est un point d’étranglement, mais qui a réellement la main dessus ?

Certes, ASML est avant tout un acteur privé coté à Amsterdam, qui a son propre plan stratégique. L’intérêt de ses actionnaires est de vendre ces machines au plus grand nombre de clients possible. Mais c’est l’État néerlandais qui a le pouvoir de délivrer les licences d’exportation, sur la base de mesures nationales qui sont bien sûr en lien avec les règles de l’UE.

 

L’influence de Washington.

Le gouvernement américain fait pression depuis 2019 sur l’UE et les autorités néerlandaises pour imposer un embargo sur ASML. Ainsi, ASML n’a jamais vendu sa technologie phare (machine EUV) à la Chine et la vente de ses machines DUV est soumise à des licences strictes. Par Conséquent, ASML n’exploite pas pleinement le deuxième plus gros marché IA et la Chine, frustrée, cherche à s’innover pour compenser son exclusion. En excluant la Chine, c’est l’effet inverse qui risque de se produire : à travers Huawei ou SMIC, Pékin cherche à développer ses propres machines DUV et EUV, ce qui mettrait fin au monopole d’ASML et réduirait considérablement l’avancée stratégique de l’Europe.

 

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En juin, Sjoerd Sjoerdsma, le ministre néerlandais du Commerce, est venu plaider à Washington contre le MATCH Act, un texte américain en discussion qui vise à étendre l’interdiction aux entreprises chinoises sur les machines DUV les plus avancées. L’UE et les Pays-Bas doivent stopper cette coopération sous la contrainte s’ils veulent rester maîtres de leurs avantages économiques.

Dans la lignée du principe d’autonomie stratégique promu par l’UE, ASML a investi en 2025 1,3 milliard d’euros dans Mistral AI pour environ 11 % du capital, devenant son premier actionnaire et obtenant un siège à son comité stratégique. Cette décision sécurise l’accès d’ASML à l’IA et soutient un fournisseur de modèles européen pour favoriser une stratégie collective.

 

Conclusion

À retenir : ce monopole repose surtout sur des barrières à l’entrée fortes, un écosystème très connecté, un modèle difficile à copier, mais aussi lent à étendre.

Par ses résultats record, on comprend pourquoi ASML est tant convoité. Bien que ses exportations soient sous l’autorité néerlandaise, l’entreprise est fortement influencée par les normes européennes, l’extraterritorialité du droit américain et le carnet de commandes chinois. Sans oublier que le sort d’ASML dépend aussi d’un second point d’étranglement, Taïwan.

 

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Louka Gardelli