Comprendre les manifestations qui secouent la Colombie

Depuis le 28 avril 2021, alors que la pandémie tue quotidiennement près de 500 colombiens, une vague de protestations ébranle le pays. L’indignation provoquée par la réforme fiscale proposée par le gouvernement de droite d’I. Duque s’avère en effet plus forte que la peur de contracter le virus. Les principales villes colombiennes, à l’instar de Cali, Bógota ou encore Medellín, ont été témoins dans un premier temps de manifestations pacifiques, qui ont ensuite rapidement été marquées par une forte répression policièreengendrant à ce jour près d’une quarantaine de morts et plus de 800 blessés.

 

L’indignation contre la réforme fiscale au cœur des manifestations, mais pas que…

Le point de départ de cette manifestation réside dans la réforme fiscale proposée par I. Duque : un projet de loi dont le but était d’augmenter les impôts afin de financer la lutte contre la pandémie. Cette réforme fiscale, présentée sous le nom de Ley de Solidaridad Sostenible, rapidement retirée par I. Duque à la vue de l’ampleur des contestations, avait vocation à recueillir plus de 6 milliards de dollars (soit 23 milliards de pesos) sur dix ans : élargissement de la base de collecte d’impôts, élargissement de la TVA à de nombreux produits et services, ou encore taxation des revenus salariaux supérieurs à 656 dollars dans un pays où le salaire minimum n’est que de 248 dollars, étaient au programme.

Si ce projet entendait éviter que l’augmentation de la dette publique colombienne suite au Covid ne détériore sa notation en termes de risques internationaux, il a fait polémique en ce qu’il aurait pesé lourdement sur les classes moyennes, déjà très fragilisées par la situation sanitaire.

Néanmoins, si cette proposition de réforme fiscale se présente comme le détonateur du mécontentement colombien, il convient de souligner que la crise sanitaire, économique et sociale provoquées par la pandémie sont également les causes sous-jacentes de ce ras-le-bol généralisé. En effet, le gouvernement d’I. Duque s’étant lourdement endetté pour faire face à la crise sanitaire, la situation économique colombienne s’avère être aujourd’hui particulièrement inquiétante, en témoignent le taux de chômage supérieur à 17%, les 500 000 fermetures de commerces depuis le début de la crise sanitaire ou encore la chute de presque 7% du PIB en 2020. De plus, à ces lacunes économiques, s’ajoutent également certaines lacunes sanitaires étant donné le retard conséquent de la campagne de vaccination colombienne : le nombre de vaccinés par habitants est bien inférieur à celui du Chili, du Brésil ou de l’Uruguay par exemple (seulement 4 millions de vaccinés dans un pays de 50 millions d’habitants). En plus de la rapidité, c’est également la transparence quant à cette campagne de vaccination qui est reprochée au gouvernement colombien.

De nombreuses critiques se sont donc élevées affirmant que le poids de la crise ne devait pas peser sur les classes moyennes, les plus pauvres et sur les secteurs en difficulté à travers une hausse de la TVA, mais sur des secteurs comme le secteur financier ayant bénéficié de nombreuses exonérations fiscales en 2020 par exemple.

Par ailleurs, le mécontentement motivant les protestations d’aujourd’hui fait sensiblement écho à celui qui motivait la grève nationale inédite qui paralysait le pays fin 2019, où déjà, les colombiens critiquaient le modèle économique du pays et le difficile processus de paix entre les FARC et le gouvernement. La crise sanitaire et ses conséquences, et cette proposition de réforme fiscale n’ont fait qu’accentuer cette colère déjà importante à l’époque.

 

Pourquoi les protestations continuent-elles et sont-elles devenues synonymes de violence ?

Si les protestations massives ont abouti au retrait de ce projet de loi, elles se sont poursuivies aux quatre coins du pays devenant au fil des jours de plus en plus violentes et mortelles. En effet, les protestations colombiennes ont été le théâtre d’abus policiers et de nombreuses disparitions, violences condamnées par l’ONU, l’Union européenne, les États-Unis ou encore des ONG. De plus, les demandes des colombiens à l’égard du gouvernement se sont multipliées, révélant de profonds mal-être et colère : au-delà du retrait de la réforme fiscale, les colombiens protestent désormais également pour un accès à une éducation gratuite pour tous, des aides pour les entreprises victimes de la crise ou encore un accès universel à des soins de qualité.

Ces contestations sont notamment une façon de s’élever contre la police et ses abus d’autorité lors de manifestations, mais également dans la vie quotidienne. En effet, la méfiance envers la police est réelle, et s’explique notamment par le fait que la police colombienne soit entraînée et organisée pour combattre un ennemi commun : les guérillas marxistes dans un contexte de conflit armé. Les citoyens sortant manifester, attendent donc de la police qu’ils ne soient non pas considérés comme des subversifs, mais bien comme des citoyens en plein usage de leurs droits démocratiques. Par ailleurs, les dérives autoritaires du gouvernement et la répression policière étaient déjà pointées du doigt en 2019, lorsque le jeune étudiant colombien Dilan Cruz, fut abattu par la police, devenant ensuite le symbole de ces manifestations.

Si les colombiens attendent donc une nouvelle police suite à la fin du conflit armée, ils attendent surtout une nouvelle Colombie. En effet, les protestations vont bon train notamment car les citoyens ne cessent de demander un pays où règnerait la paix. Le défi d’en finir avec le conflit armé et mettre en place un accord avec les FARC s’imposait à Duque dès son arrivée au pouvoir en 2018. En effet, malgré le pari du président de miser sur le développement productif des régions les plus touchées par le conflit, les manifestants d’aujourd’hui critiquent l’efficacité de cet accord et soulignent le manque d’efforts du président et son parti. Ce manque d’accord a en effet engendré un réel climat de violence au sein du pays, avec une augmentation continue du nombre de massacres, de meurtres de leaders sociales et de déplacements forcés.

Au-delà de cette réforme, la continué des protestations témoignent également d’un ras-le-bol citoyen à l’égard d’un modèle économique conservateur, qui confère certes une certaine stabilité macroéconomique, mais qui ne s’attaque pas aux inégalités. En effet, si les colombiens sont en quête d’un pays laissant les fantômes du conflit armé derrière lui, ils attendent également un pays où existent de réels mécanismes et politiques mettant fin aux inégalités et à l’exclusion. Ces derniers étant essentiels dans un pays où règne l’inégalité, puisque la Colombie occupe le deuxième rang des pays où les inégalités sont les plus criantes en Amérique Latine, et le septième à l’échelle mondiale. Si ces inégalités ont des conséquences sur le pouvoir économique des citoyens, elles en ont également sur l’accès aux systèmes de santé et d’éducation. Ainsi, un changement profond du modèle économique colombien existant depuis plus d’un siècle est donc ce qui motive en grande partie les manifestations citoyennes.

 

La Colombie se dirige-t-elle vers une potentielle sortie de crise ?

Face à l’ampleur de ces protestations, le gouvernement colombien ne cesse d’appeler au dialogue pour tenter de calmer la situation. Si de nombreux syndicats se disent opposés au dialogue tant que les rues seront militarisées et que la violence règnera, des représentants de différents secteurs économiques, le Comité national de grève ou encore le Défenseur du peuple ont d’ores et déjà entamé les discussions avec le gouvernement d’I. Duque. Néanmoins, la rencontre entre le Comité national, initiateur des manifestations, et le gouvernement le 10 mai, n’a pour l’instant pas réussi à calmer les tensions.

 

Conclusion

À près d’un an des élections présidentielles et avec une côte de popularité en berne (33%), il est urgent pour le gouvernement d’I. Duque d’entendre les réclamations des colombiens. Si les citoyens, si peu coutumiers des manifestations en Colombie, se révoltent au départ contre une réforme fiscale, cette dernière n’est en réalité qu’une goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Un modèle économique négligeant les inégalités, un difficile processus de paix, des abus policiers, le tout couplé à la crise économique, sanitaire et sociale provoquées par la pandémie, alimentent en réalité ces protestations. Néanmoins, pour éteindre la colère colombienne, un simple retrait du projet de loi ou une tentative de dialogue ne semblent pas suffire : comme en 2019, les colombiens réclament de nouveau un profond changement du modèle économique, politique et social colombien.

 

Elisa De Figueiredo

Actuellement à l'EDHEC après deux ans de prépa ECE au Lycée Marcelin Berthelot, j'ai à cœur d'aider les étudiants en langues!

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